manifestation "de classe" en iran?

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manifestation "de classe" en iran?

Message par ulm » 31 Déc 2017, 18:19

Les Iraniens attendaient que le président Hassan Rohani prenne enfin la parole, dimanche 31 décembre au soir, dans un discours préenregistré, après quatre jours de manifestations. Les autorités ont peiné jusqu’ici à répondre au plus important mouvement de protestations de rue qu’ait connu le pays depuis 2009, qui exprime une frustration populaire face à la crise économique et à la stagnation politique du pays.
Alors que deux manifestants ont été tués dans la nuit de samedi à dimanche dans la ville de Doroud, dans la province du Lorestan (ouest), le ministre de l’intérieur, Abdolreza Rahmani-Fazli, a assuré dimanche que ceux qui « caus [aient] la violence et la peur » seraient « écrasés ». Malgré cette fermeté déclarée, « le gouvernement apparaît réticent à employer la force brute, par crainte qu’une telle réponse joue en faveur de ses opposants en Iran et de ses ennemis à l’étranger. Mais sa patience s’épuise », estime Ali Vaez, analyste à l’International crisis group. Quelque 200 manifestants ont été arrêtés samedi à Téhéran. Parmi eux figuraient « plusieurs étudiants [qui] ont été libérés et remis à leurs familles », a déclaré le vice-préfet de la ville, Ali Asghar Nasserbakht, ainsi que « quarante leaders des rassemblements illégaux ».

Il revient à M. Rohani de répondre, dimanche, aux revendications économiques d’un mouvement sans leader ni agenda clair, largement provincial, d’une ampleur encore limitée, qui rassemble des ouvriers et des membres de la petite classe moyenne paupérisée, des jeunes, des femmes et des membres des minorités ethniques et religieuses. Les premiers slogans, prononcés jeudi dans la ville conservatrice de Machhad, dénonçaient le président Rohani et la corruption de l’Etat, alors que l’économie se relance lentement à la suite de l’accord international sur le nucléaire iranien de juillet 2015, malgré la levée d’une partie des sanctions internationales qui pesaient jusqu’alors sur le pays.

Les autorités religieuses de Machhad et des médias conservateurs avaient marqué dans un premier temps leur sympathie pour ces manifestants. Des proches du gouvernement ont vu dans ce départ de feu la main de leurs opposants politiques, qui cherchaient selon eux à affaiblir M. Rohani. Depuis, les manifestations se sont répandues, et les slogans se sont diversifiés, visant toutes les branches du pouvoir et même la diplomatie régionale de Téhéran, notamment son engagement financier et militaire en Syrie, aux côtés du président Bachar Al-Assad.

Lire aussi : En Iran, des manifestants protestent contre la vie chère

Les autorités restreignent l’accès à Telegram et Instagram
Des vidéos diffusées sur la messagerie cryptée Telegram montraient des milliers de manifestants criant notamment « mort au dictateur », présentant ces rassemblements comme ayant eu lieu dans les villes de Khorramabad, Zanjan ou Ahvaz, dans l’ouest du pays. Ces images étaient cependant invérifiables dans l’immédiat. Des manifestations limitées ont également eu lieu à Téhéran samedi et dimanche. Sur Twitter, le ministre des télécommunications, Mohammad-Javad Jahormi, a accusé la messagerie cryptée Telegram, très suivie en Iran, d’encourager le « soulèvement armé ». L’Internet sur les réseaux de téléphonie mobile a été coupé samedi soir puis rétabli dans la nuit. L’accès aux réseaux sociaux Telegram et Instagram sur les téléphones portables a été de nouveau restreint dimanche après-midi. Selon Telegram, il s’agissait d’une réponse des autorités iraniennes au refus exprimé par le réseau de fermer une chaîne cherchant à attiser les manifestations.

C’est la première fois qu’autant de villes sont touchées depuis l’élection présidentielle de 2009 et le mouvement contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad. Le pouvoir a d’ailleurs mobilisé samedi des dizaines de milliers de personnes dans le pays pour marquer l’anniversaire du grand rassemblement prorégime qui avait sonné en 2009 la fin de ce mouvement.

La promesse de relancer l’économie, affaiblie par les sanctions et des années de gestion erratique, a été au cœur des campagnes présidentielles de M. Rohani, un religieux modéré réélu en mai dernier pour un deuxième mandat. Le président est parvenu à maîtriser l’inflation à environ 10 %. Mais le taux de chômage demeure à 12 %, selon des chiffres officiels sous-évalués. M. Rohani a présenté en décembre au Parlement un budget annuel marqué par une volonté d’austérité : il prévoyait notamment la hausse du prix de l’essence de 50 % pour la nouvelle année iranienne, qui s’ouvre en mars. Samedi soir, le gouvernement a cependant assuré que cette mesure serait abandonnée. Une manière pour M. Rohani de répondre aux revendications des manifestants.

« On dirait qu’ils en ont assez »
Dimanche, le président américain, Donald Trump, a de nouveau salué les manifestants iraniens sur Twitter, affirmant que « le peuple » agissait enfin de façon « sage », « face à la façon dont leur argent et leurs richesses sont volées et gaspillées pour le terrorisme. On dirait qu’ils en ont assez. »

M. Trump et le département d’Etat américain avaient dénoncé les arrestations en Iran dès vendredi, saisissant l’occasion d’opposer une nouvelle fois le « peuple » iranien à ses gouvernants, dont les Etats-Unis cherchent à endiguer l’influence jugée nocive au Moyen-Orient. Depuis son arrivée à la Maison Blanche, en janvier, M. Trump n’a cessé de dénoncer l’accord sur le nucléaire iranien. En octobre, il l’avait jugé contraire à l’intérêt national américain. Refusant de le « certifier », il avait menacé une nouvelle fois d’en retirer les Etats-Unis unilatéralement. Ces critiques ont ralenti le retour des investisseurs étrangers en Iran, et limité la relance de l’économie promise par M. Rohani. Dénonçant de longue date le retour en grâce à Washington des partisans d’un changement de régime en Iran, les autorités iraniennes ont accusé depuis vendredi à plusieurs reprises des « agents étrangers » d’attiser les manifestations.


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/proche-orient/art ... uLwqvx1.99
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Re: manifestation "de classe" en iran?

Message par ulm » 03 Jan 2018, 12:08

Iran : les manifestations s'amplifient
BRÈVE
02/01/2018

Manifestants à Kermanchah, dans l'ouest de l'Iran / IranManif via Facebook
Depuis plusieurs jours, des manifestations ont lieu en Iran contre la vie chère, le chômage, la corruption et la dictature. Les prix des oeufs et des volailles ont augmenté de 50 % en 2017. Certains slogans dénoncent également le coût humain et économique des guerres dans lesquels le régime iranien est engagé.
Malgré la mort de plus d'une dizaine manifestants et l'arrestation de plusieurs centaines d'autres, le mouvement se poursuit et touche de plus en plus de villes. Des commissariats de police et des centres religieux ont été attaqués.
Bien que présidée par le « modéré » Rohani, la dictature des mollahs est restée intacte. C'est toujours la population pauvre qui paye au prix fort la crise et l'isolement économique imposé à l'Iran par les grandes puissances.
Dans ce pays, comme partout, les travailleurs ne peuvent compter que sur leurs propres forces pour obtenir ce que réclame l'un des slogans des manifestations actuelles : « pain, travail, liberté ! ».

article LO

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Re: manifestation "de classe" en iran?

Message par ulm » 04 Jan 2018, 13:52

france-info 4 1 2017 par Juliette Campion a écrit :L'article à lire pour comprendre les manifestations en Iran
Des rassemblements s'organisent un peu partout dans le pays contre le pouvoir et les difficultés économiques. Franceinfo revient sur les causes de ce soulèvement généralisé et ses possibles répercussions pour le pouvoir.

"A bas la dictature !", "Mort à Rohani !" Ces slogans résonnent depuis une semaine en Iran, où une vague de protestations secoue une quarantaine de villes du pays. Au total, une vingtaine de personnes sont mortes durant les troubles, dont 16 manifestants. C'est le plus important mouvement de contestation depuis 2009, lorsque les Iraniens s'étaient opposés à la réélection du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad.
Depuis jeudi 28 décembre, des milliers de manifestants se mobilisent contre la vie chère et le gouvernement du président Hassan Rohani, mais également contre le Guide suprême de la révolution islamique, Ali Khamenei. "Et ça c'est très nouveau", selon Stéphane Dudoignon, chercheur au CNRS. Mais les Gardiens de la révolution ont proclamé la fin du mouvement, mercredi, et le calme est revenu à Téhéran et dans la plupart des villes du pays. Franceinfo vous résume la situation en répondant à neuf questions.

A quoi ça ressemble, l'Iran ?
De son nom officiel "République islamique d'Iran", ce territoire du Moyen-Orient à majorité chiite compte 80,5 millions d'habitants. Sa langue officielle est le persan, mais ses nombreuses minorités parlent également le kurde, le turc, le baloutchi et l'arabe. Sa superficie est de 1 648 000 kilomètres carrés, bordés par la mer Caspienne au nord et le golfe Persique au sud. Autrefois appelées la Perse, ses terres comptent pas moins de sept pays frontaliers : l'Afghanistan, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, l'Irak, le Pakistan, le Turkménistan et la Turquie.
L'Iran est l'une des rares théocraties du monde, instaurée par la révolution iranienne de 1979. Le pays repose sur la loi islamique (charia) et l'ensemble de ses institutions sont placées sous l'autorité du Guide suprême de la révolution islamique et du Conseil des gardiens : l'ayatollah Khamenei, au pouvoir depuis 1989. Le président de ce régime autoritaire est Hassan Rohani. Il exerce une partie des fonctions de chef d'Etat. Il est le chef du gouvernement, mais pas le chef des armées. Il a été réélu pour un second mandat dès le premier tour, le 19 mai 2017, avec 57% des voix.

La République islamique d'Iran est un régime très répressif. D'après le rapport 2016-2017 d'Amnesty International, "les autorités ont imposé des restrictions sévères à la liberté d'expression, d'association, de réunion pacifique et de conviction religieuse". Le pays figure au deuxième rang, après la Chine, du nombre d'exécutions capitales, avec une estimation de 567 condamnés à mort en 2016. Les femmes y sont victimes de discriminations et de violences. Le Code civil iranien considère le mari comme le chef du foyer : il a la tutelle économique sur son épouse et peut même, dans certaines conditions, l'empêcher de travailler. Les femmes ont l'obligation de porter le hijab (voile couvrant l'intégralité des cheveux) depuis la révolution iranienne de 1979, même si cette loi vient d'être assouplie.

Que se passe-t-il exactement ?
D'après Stéphane Dudoignon, "on ne peut pas encore parler de révolution, mais de phase pré-révolutionnaire". Les premières manifestations ont commencé jeudi 28 décembre à Mashhad, deuxième ville du pays et siège des sympathisants d'Ebrahim Raissi, l'opposant conservateur au président Hassan Rohani, comme le rappelle Le Monde.
Peu à peu, la contestation s'est étendue à bien d'autres villes du pays, y compris des petites villes reculées. A Téhéran, des centaines d'étudiants ont manifesté devant l'université, comme le montre cette vidéo amateur où l'on voit des policiers obligés de s'enfuir en abandonnant leur véhicule.


De très nombreuses vidéos circulent sur les réseaux sociaux et notamment la messagerie Telegram, très populaire en Iran. Le pouvoir a coupé l'accès à internet à plusieurs reprises pour éviter la propagation de ces vidéos. La télévision d'Etat diffuse, elle, les images de rassemblements pro-gouvernement, comme ceux qui ont rassemblé des dizaines de milliers de manifestants dans plusieurs villes du pays, mercredi 3 janvier.
Depuis samedi 30 décembre, 450 personnes ont été arrêtées, dans la seule capitale, Téhéran. Le nombre de morts, lui, serait d'une vingtaine. A Qahderijan, près d'Ispahan, six manifestants ont été tués en attaquant un poste de police dans la nuit du 1er janvier. Par ailleurs, un enfant de 11 ans a été tué et son père blessé par des tirs à Khomeinyshahr, alors qu'ils passaient près d'un rassemblement. Six personnes ont également été tuées par des "tirs suspects" dans les violences qui ont touché Toyserkan, dans l'ouest du pays. Les médias iraniens ont fait état de quatre morts dans les villes d'Izeh (sud-ouest) et Doroud (ouest). Enfin, un membre des Gardiens de la révolution a par ailleurs été tué par balles à Kahriz Sang, dans le centre de l'Iran.

Qui sont les manifestants ?
Ce sont des groupes très variés qui se sont mobilisés ces derniers jours, "y compris des classes sociales inférieures, qui faisaient jusqu'ici partie des soutiens de la République islamiste", analyse Stéphane Dudoignon. Ce dernier constate que ce mouvement touche toutes les catégories de la société iranienne. On trouve aussi bien des jeunes, surtout les plus pauvres, dont au moins un quart sont au chômage, que des retraités très touchés par les dernières mesures économiquement restrictives du gouvernement Rohani.
Une femme iranienne au milieu des gaz lacrymogènes devant l'Université de Téhéran lors d'une manifestation le 30 décembre 2017 (STR / AFP)
Des ouvriers et des enseignants, qui n'ont pas été payés depuis des mois, se mobilisent également. "Des anciens combattants aussi, particulièrement de la guerre d'Irak de 1980-88, se plaignent du fait qu'ils ne reçoivent plus leurs médicaments", ajoute Stéphane Dudoignon. Et, fait "exceptionnel" selon le chercheur, la mobilisation touche même les zones rurales les plus reculées, grâce à une "auto-organisation remarquable des Iraniens".

Quelles sont les raisons de leur colère ?
Le mécontentement de la population est parti de l'annonce d'un certain nombre de mesures économiques. C'est plus particulièrement la hausse du prix de l'essence et des œufs, dont l'application était prévue en 2018, qui a mis le feu aux poudres, à tel point que cette vague de révolte est déjà surnommée "la révolution des œufs". Ces mesures ont finalement été abandonnées par le gouvernement le 30 décembre, sans pour autant provoquer une accalmie parmi les manifestants.
Car les autres motifs d'exaspération ne manquent pas. Selon Stéphane Dudoignon, figure notamment le relèvement du taux en dessous duquel les retraités pouvaient toucher un certain nombre d'aides sociales. De plus, comme l'explique Le Monde, des dizaines d'établissements de prêts illégaux, mis en place notamment sous le mandat de l'ancien président Mahmoud Ahmadinejad, ont été fermés par le gouvernement Rohani ; l'objectif était d'assainir les finances, mais la mesure a attisé l'agacement des Iraniens.
La colère de la population gronde en fait depuis des années, selon Thierry Coville, chercheur à l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste de l'Iran. D'après ce dernier, la première cause réside d'abord dans le chômage endémique, qui concerne 11,4% de la population active et jusqu'à 26,4% des 15-24 ans, d'après la Banque mondiale. Des chiffres sans doute sous-estimés, selon le chercheur.
Ce dernier pointe également la corruption : "Il y a un fort sentiment d'injustice, notamment vis-à-vis des entreprises parapubliques [contrôlées en partie par les Gardiens de la révolution] qui échappent totalement au contrôle du gouvernement en ne payant aucun impôt. De manière générale, la population iranienne considère que le système économique et politique ne sert qu'à privilégier certains groupes et dessert tout le pays".

Mais la levée des sanctions n'était-elle pas censée aider les Iraniens ?
En 2016, après la signature de l'accord nucléaire iranien, les Etats-Unis et l'Union européenne ont levé les sanctions qui pesaient contre l'Iran, à commencer par l'embargo pétrolier. Cet accord devait permettre au pays de faire son retour sur la scène internationale et d'enclencher une phase de relance économique. Depuis, le fléau de l'inflation a été endigué, passant de 40% sous Ahmadinejad à environ 10% sous Rohani. La croissance est également repartie, puisqu'elle était de 4% en 2017.
Mais d'après Thierry Coville, "ce ne sont pas pas deux ans de croissance qui vont résoudre le chômage chronique : il faut réformer l'économie, privatiser, attirer les investissements étrangers… Ça prend du temps. Et les gens sont impatients parce qu'ils ont beaucoup souffert, ils pensaient que l'accord de 2016 allait tout régler".
Preuve que la situation est loin d'être réglée pour l'Iran : Donald Trump ne cache pas sa remise en cause de l'accord sur le nucléaire, dont il souhaite sortir rapidement, et soutient ouvertement l'insurrection des Iraniens. "Le temps du changement est venu", a-t-il écrit sur Twitter. Ce dernier va jusqu'à appeler à un changement de régime, arguant que "le grand peuple iranien est réprimé depuis des années".

La France, de son côté, dit soutenir une application stricte de l'accord nucléaire de 2015, comme l'a rappelé l'Elysée après l'échange téléphonique du 2 janvier entre Emmanuel Macron et son homologue iranien. Le président français a fait savoir sa "préoccupation" face "au nombre de victimes liées aux manifestations" et a appelé Téhéran "à la retenue et à l'apaisement".

Comment le gouvernement iranien réagit-il ?
Deux lignes s'affrontent. Il y a d'abord la réaction du président, Hassan Rohani, plutôt modérée, voire "intelligente" pour Stéphane Dudoignon. Même s'il a, dans un premier temps, épousé le discours menaçant de l'ensemble des autorités de la République islamique, il a très vite changé de ton, réclamant "un espace pour que les partisans de la révolution et le peuple puissent exprimer leurs inquiétudes quotidiennes". Le chercheur souligne que Rohani "a même été relayé par les médias et les principaux orateurs de la tendance réformiste".
Mais face à lui, le Guide suprême de la révolution iranienne, Ali Khamenei, est sur une ligne bien plus dure. Sur la télévision d'Etat, il a accusé mardi les "ennemis de l'Iran" de porter atteinte au régime, ajoutant : "Ils se sont unis en utilisant leurs moyens, leur argent, leurs armes (...) et leurs services de sécurité pour créer des problèmes au régime islamique".Autrement dit, selon l'ayatollah, la menace viendrait de l'extérieur. Et plus particulièrement des Etats-Unis et de l'Arabie saoudite.
L'ayatollah Ali Khamenei, le 2 janvier 2018, fait une déclaration depuis Téhéran (Iran) accusant notamment les "ennemis" du pays d'orchestrer un complot pour infiltrer le régime. (HANDOUT / IRANIAN SUPREME LEADER'S WEBSITE / AFP)
Or, le pouvoir du Guide suprême est considérable : nommé à vie comme chef de l'Etat, il détermine la politique générale et contrôle les forces armées, les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. C'està lui qu'obéissent les Gardiens de la révolution, soldats d'élite du pouvoir, qui ont proclamé mercredi la fin du mouvement de protestation, qu'ils qualifient de "sédition".
Stéphane Dudoignon souligne que, dans son allocution, le président Hassan Rohani a tenté de se dédouaner de la difficile situation économique du pays, en rappelant que lui-même n'administre qu'une partie du budget de la nation. Et qu'il ne peut être tenu responsable des errements de l'administration de l'ayatollah Khamenei.

C'est donc une vague de manifestations sans précédent ?
Oui et non. D'après Stephane Dudoignon, "cela fait plusieurs mois que l'on observe des rassemblements de rues très importants devant les bâtiments publics, les sièges de l'autorité islamique en particulier, contre des problèmes écologiques". Le chercheur au CNRS pointe notamment le problème de l'eau et de la pollution de l'air, qui devient catastrophique. Ces manifestations sont en fait un phénomène endémique depuis quelques années.
De son côté, Thierry Coville relativise l'ampleur des manifestations actuelles. Il fait une comparaison avec les grandes mobilisations de 2009, lorsque les manifestants sont descendus dans la rue pour dénoncer la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad. Ils soutenaient son opposant, Mir Hossein Moussavi, et leur contestation avait été réprimée dans le sang. "Au moment de la révolte des verts, en 2009, précise Thierry Coville, toutes les grandes villes avaient été touchées et, au point fort de la mobilisation, vous aviez trois millions de personnes dans les rues à Téhéran : on est loin de ces chiffres pour l'instant".
Stéphane Dudoignon souligne tout de même le caractère inédit de certains aspects de cette nouvelle mobilisation : "La contestation est éclatée dans tout le pays et pas uniquement dans les grandes métropoles". De plus, contrairement aux slogans plutôt modérés qu'on pouvait trouver en 2009, les manifestations actuelles sont plus violentes et visent directement Rohani et le guide suprême. Le chercheur précise : "Si on veut retrouver une époque où une quarantaine de villes iraniennes se sont mobilisées avec des slogans vraiment durs, plus ou moins radicaux, contre le régime en place, il faut remonter à la révolution dans les années 78-79, et encore, je ne suis pas certain qu'il y ait eu une telle mobilisation dans la totalité du territoire national".

Ce mouvement de contestation a-t-il une chance d'aboutir ?
C'est difficile à dire, tant l'ampleur de la mobilisation est encore floue. Stéphane Dudoignon constate : "Nous sommes face à une très forte mobilisation de la population mais sans véritable coordination, encore privée d'encadrement par des institutions comme des partis politiques ou des syndicats". Thierry Coville relativise également l'ampleur de la mobilisation en rappelant qu'Hassan Rohani a été élu avec 20 millions de voix, en mai 2017 : "Je ne crois pas que toutes ces personnes vont aller dans la rue contre lui".
Mais le chercheur à l'IRIS a tout de même constaté une montée de la contestation de ces votants, notamment sur Twitter où le hashtag "je suis déçu d'avoir soutenu Rohani" a pris de l'ampleur. Pour lui, le plus important, si le président veut conserver le pouvoir, est qu'il ne cède pas à la violence : "Son armée a largement les moyens de réprimer la contestation. Mais ce serait très mauvais pour son crédit politique auprès de la classe moyenne éduquée".
Stéphane Dudoignon estime également que le mouvement de contestation aura bien un impact : "Ces rassemblements ne resteront pas sans conséquence sur les mesures prises dans les années qui viennent". Pour lui, le gouvernement va forcément devoir se remettre en question : "On va s'installer dans une période d'incertitude qui devrait amener les autorités à des pratiques très différentes de celles qui pouvaient être les leurs ces dernières années". Reste que mercredi, pour la deuxième soirée consécutive, Téhéran et la plupart des villes iraniennes ont passé une nuit calme, les médias et réseaux sociaux ne faisant été de presque aucune manifestations nocturnes.


https://www.francetvinfo.fr/monde/iran/ ... 41929.html
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Message par Plestin » 04 Jan 2018, 17:33

Difficile de savoir ce qui se passe réellement, et en particulier quelles catégories sociales protestent le plus, mais le mécontentement populaire semble bien là.

france-info 4 1 2017 par Juliette Campion a écrit :

A Qahderijan, près d'Ispahan, six manifestants ont été tués en attaquant un poste de police dans la nuit du 1er janvier. Par ailleurs, un enfant de 11 ans a été tué et son père blessé par des tirs à Khomeinyshahr, alors qu'ils passaient près d'un rassemblement. Six personnes ont également été tuées par des "tirs suspects" dans les violences qui ont touché Toyserkan, dans l'ouest du pays. Les médias iraniens ont fait état de quatre morts dans les villes d'Izeh (sud-ouest) et Doroud (ouest). Enfin, un membre des Gardiens de la révolution a par ailleurs été tué par balles à Kahriz Sang, dans le centre de l'Iran.


Visiblement ça a bardé dans la région d'Ispahan : trois des villes citées (Qahderijan, Khomeinyshahr et KahrizSang) sont des banlieues de cette grande ville qui est l'une des plus industrialisées d'Iran (entre autres, plusieurs usines sidérurgiques, une raffinerie de pétrole, une usine aéronautique, des sites nucléaires, une sucrerie, des cimenteries...), mais sans que l'on sache si la classe ouvrière participe au mouvement.

Après, bien sûr, les Etats-Unis se posent comme candidats à la déstabilisation du régime, confirmant ce qu'on voyait déjà (la reconstitution d'un axe fort Etats-Unis / Arabie saoudite hostile à l'ensemble Iran / Qatar / Syrie et Hezbollah libanais) et qui pourrait ressembler à une nouvelle guerre en préparation... Au grand dam (pour l'instant) de la France qui avait tenté un rapprochement avec l'Arabie saoudite quand ce pays boudait un peu les Etats-Unis, mais a aussi beaucoup de liens avec le Qatar et cherche à ménager l'Iran où ses grandes entreprises (PSA, Total...) reviennent.
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Re: manifestation "de classe" en iran?

Message par Plestin » 06 Jan 2018, 08:14

Dans Le Point du 5/1/2018 :

http://www.lepoint.fr/monde/iran-nouvel ... 317_24.php

Si l'administration Trump se préoccupe soudain du peuple iranien, c'est pour glisser une peau de banane sous les pieds du régime ( :mrgreen: ). Vouloir provoquer une réunion spéciale de l'ONU parce qu'il y a des manifestations et parce qu'internet est "fermé", que ne l'ont-ils fait pour d'autres pays... Face à l'attitude agressive des Etats-Unis, la France qui voudrait ménager la chèvre et le chou (et surtout, ses intérêts économiques) est bien embarrassée...

De son côté, le pouvoir iranien utilise la vieille ficelle de la menace américaine, bien pratique pour faire taire la contestation. Les manifestants font le jeu des Etats-Unis et d'Israël, alors tout le monde en rang bien sage derrière le régime !
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Re: manifestation "de classe" en iran?

Message par ulm » 08 Jan 2018, 14:27

Merci Plestin. Dommage que nous n'ayons aucune idée si les syndicats ou si des organisations de notre camp social jouent un rôle. Quelqu'un a t-il des infos?
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Re: manifestation "de classe" en iran?

Message par Plestin » 10 Jan 2018, 21:07

L'article du journal est plus précis et mentionne des travailleurs participant au mouvement. Il cite le Khuzestan (ou Khouzistan), région au Sud-Ouest du pays frontalière de l'Irak, autour de la ville d'Ahvaz (un centre industriel de la sidérurgie), comme continuant à connaître des manifestations populaires, et des appels à la grève dans le pétrole et les sucreries.

https://journal.lutte-ouvriere.org/2018 ... 01980.html
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Re: manifestation "de classe" en iran?

Message par Duffy » 12 Jan 2018, 10:04

Iran : plusieurs cas de morts en détention font craindre la pratique de la torture en prison

Amnesty International dénombre cinq morts parmi les 3 700 personnes arrêtées lors des manifestations. Les autorités ont reconnu deux suicides.

Alors que 3 700 personnes ont été arrêtées depuis le début de la vague de contestation en Iran selon un parlementaire réformateur, Mahmoud Sadeghi, une première mort en détention a été rendue publique, le 8 janvier. Selon la version officielle des autorités, Sina Ghanbari, 23 ans, « s’est suicidé par pendaison, le 6 janvier, dans les toilettes de l’une des sections d’Evin », une prison du nord de Téhéran, devant laquelle campent des familles de détenus en attente de nouvelles de leurs proches.

L’organisation Amnesty International évoque cinq morts en détention depuis le début de la répression : elle réclame au gouvernement iranien « une enquête immédiate » et l’exhorte à prendre « toutes les mesures nécessaires pour protéger les détenus contre la torture ».

Plusieurs officiels, dont M. Sadeghi, avaient tôt mis les autorités en garde contre une répétition de la tragédie de Kahrizak, un centre de détention de la banlieue de Téhéran, dans lequel quatre jeunes Iraniens étaient morts, en 2009, durant les manifestations contre la réélection controversée de l’ex-président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad. L’Etat avait alors reconnu sa responsabilité. Le juge Saïd Mortazavi, qui avait autorisé le transfert de manifestants dans ce centre réservé aux prisonniers de droit commun, avait été condamné à deux ans de prison.

Depuis mercredi, des images de la tombe de Sina Ghanbari circulent sur Twitter (il aurait été enterré le 7 janvier dans la banlieue de Téhéran). Une autre image – un portrait du jeune homme, un peu enrobé, aux yeux rieurs derrière ses lunettes – annonce une cérémonie en sa mémoire, prévue vendredi 12 janvier. Le lieu, un quartier pauvre du sud de Téhéran, laisse présumer de ses origines modestes.

Le procureur d’Arak, un chef-lieu de province du centre du pays, a annoncé, le 9 janvier, le suicide en détention d’un deuxième manifestant, sans préciser son nom. « Il existe un enregistrement vidéo, qui montre son suicide », a-t-il précisé. L’homme se nommerait Vahid Heydari, selon l’avocate iranienne et militante des droits de l’homme Nasrin Sotoudeh.

Mme Sotoudeh a affirmé qu’un troisième jeune homme, Mohsen Adeli, était mort en prison à Dezfoul, dans le sud-ouest du pays. Auprès de sa famille, les autorités auraient évoqué un suicide mais elles ont également affirmé publiquement qu’il avait été blessé à la tête par un tir d’arme à feu, probablement durant les manifestations.


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Re: manifestation "de classe" en iran?

Message par Duffy » 17 Jan 2018, 15:02

https://mensuel.lutte-ouvriere.org/2018 ... 02140.html

Iran : le régime contesté par une révolte populaire
Lutte de Classe n°189 - janvier-février 2018


L’Iran est secoué par une vague de manifestations contre la vie chère, le chômage, la corruption et plus généralement contre le régime. Pendant quelques jours, à partir du 28 décembre, partie de Machhad, la deuxième ville du pays, la révolte s’est rapidement propagée à une quarantaine de villes, parfois très petites. Des milliers de jeunes, de chômeurs, de travailleurs et de retraités ont fait face aux forces de répression et s’en sont pris violemment aux commissariats, à des bâtiments publics et à des centres religieux. Si, face à la répression et la terreur qu’utilise le régime, le mouvement semble marquer le pas au moment où nous écrivons, cette contestation, populaire et qui semble profonde, est une menace sérieuse pour les mollahs, au pouvoir depuis près de quarante ans.

Ironie de l’histoire, ce sont les dirigeants religieux ultraconservateurs de Machhad, notamment Ebrahim Raisi, candidat malheureux contre Hassan Rohani à l’élection présidentielle de mai 2017 et dirigeant de la très riche fondation religieuse Astan-e Qods, qui ont encouragé involontairement la contestation. Voulant déstabiliser Rohani, ils ont organisé une première manifestation contre la vie chère. Ils ont été dépassés par son succès. Ce qui ne devait être qu’un épisode dans le conflit entre les réformateurs et les conservateurs au pouvoir a débouché sur la plus importante contestation populaire de ces dernières années.

Une révolte populaire

Ce n’est pas la première fois que la république islamique est confrontée à des mouvements de protestation. En 2009, des millions de gens, appartenant essentiellement aux classes moyennes, à la petite bourgeoisie urbaine de Téhéran, avaient manifesté pendant des semaines contre la réélection frauduleuse de l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad. Ils soutenaient le candidat réformateur Moussavi, dont ils espéraient des réformes, un assouplissement de la dictature et plus de liberté. La répression et la violence des milices du régime, les bassidjis, avaient alors brisé ce mouvement dit vert. Ahmadinejad avait pu s’appuyer sur un certain soutien des déshérités auxquels sa démagogie s’adressait. Il avait promis d’offrir à chaque famille une part de la rente pétrolière.

Ce qui se passe aujourd’hui semble bien différent. La contestation vient des classes les plus populaires, de ceux qui ont pu dans le passé soutenir le régime. Le soir après le travail, des salariés, des travailleurs au chômage, des jeunes se sont rassemblés, sans mot d’ordre ni organisation, dans le centre de dizaines de villes pour crier leur colère.

Les raisons de la colère : la situation économique

Les raisons immédiates de la colère sont la hausse importante (plus de 40 %) du prix de produits de consommation courante, dont les œufs que les familles populaires mangent souvent faute de pouvoir s’acheter de la viande, l’augmentation du prix de l’essence et la fin annoncée des subventions mensuelles versées aux plus démunis. C’est le résultat de l’austérité prévue pour le budget 2018 par le gouvernement du président réformateur Rohani, une politique qui vise à réduire la part destinée aux classes populaires dans le budget de l’État.

La misère, l’exploitation et les inégalités grandissantes nourrissent un sentiment d’injustice contenu depuis bien longtemps, ce qui explique pourquoi le mouvement s’est étendu aussi rapidement à tout le pays. Le problème essentiel est le chômage : il touche plus de 12 % de la population active et, d’après les statistiques officielles, il est de 28,8 % pour les jeunes. Autant dire que l’espoir de trouver un travail est faible, particulièrement dans les petites villes de province.

Les salaires, rongés par une inflation importante (de l’ordre de 10 % par an), sont faibles. Le salaire moyen d’un fonctionnaire est de l’ordre de 350 euros, et le salaire minimum proche de 215 euros. Pour des millions de travailleurs, il est impossible de vivre avec un seul travail, il faut cumuler deux, voire trois activités. Il faut se battre pour tout. C’est ainsi que depuis plus d’un an, dans des rassemblements, des salariés, des ouvriers, des enseignants réclament tout simplement le versement de leurs salaires : il n’est pas rare que les patrons et les administrations suspendent les versements. L’agence de presse ILNA (liée aux syndicats) a ainsi relaté la lutte de plusieurs centaines d’employés du secteur pétrolier sur le site de South Pars contre les retards de paiement ou contre les conditions de logement indignes. Même les petits épargnants ont dû se mobiliser ces derniers mois pour récupérer leurs économies après la faillite de nombreuses banques locales.

L’élection de Rohani en 2013, puis sa réélection en 2017, avaient suscité des espoirs. Il prétendait dans sa campagne que sa politique d’ouverture vis-à-vis des grandes puissances permettrait au bout du compte de créer des emplois. La fin des sanctions économiques et les investissements étrangers devaient assurer un développement économique. Or, depuis la signature de l’accord sur le contrôle du nucléaire iranien en 2015, suivi de la levée des sanctions économiques, rien ne s’est concrétisé.

Contre les privilégiés du régime


Le sentiment d’injustice est profond et ne date pas d’aujourd’hui. Si l’économie stagne, si les classes populaires se débattent dans les difficultés, ce n’est pas seulement à cause de l’embargo sévère imposé par les États-Unis. Tout le monde constate l’enrichissement cynique des dignitaires du régime et de leurs familles, qui profitent de la rente pétrolière, du contrôle des importations, et accaparent les biens de l’État. La presse a fait état l’année dernière des salaires mirobolants de certains dirigeants du secteur public ou des banques, supérieurs à 50 000 euros par mois.

D’une manière générale, dans les rues ou dans les queues des magasins, l’idée que ceux qui dirigent, ministres, hauts fonctionnaires, religieux, sont des voleurs, s’exprime ouvertement depuis des mois. La population pauvre ne supporte plus les avantages d’une petite caste, ses passe-droits, le clientélisme, le fait que bien des dignitaires ne paient pas d’impôt, ou rarement. Elle ne supporte plus les privilèges des « fils de ».

Plusieurs événements récents ont accru ce rejet des dignitaires du régime. Le 12 novembre 2017, le tremblement de terre dans la région de Kermanshah a fait près de 600 morts et des dizaines de milliers de sinistrés. Tout le monde a pu constater l’inertie du pouvoir, son indifférence au sort des plus pauvres. Seul le vaste élan de solidarité, largement spontané, qui a touché le pays a pallié l’incurie des pouvoirs publics. En décembre, dans le cadre des rivalités entre les différentes fractions du régime, le président Hassan Rohani a publié des détails du budget sur les largesses de l’État au profit des institutions religieuses. Tout le monde a pu lire dans la presse, commenter les sommes colossales dont disposaient les religieux : près de 40 % du budget de l’État.

Non seulement les institutions religieuses, leurs écoles et les centres de pèlerinages possèdent des propriétés importantes, des terres, des hôtels, des sociétés, mais les dignitaires religieux, qui s’enrichissent à travers leur fonctionnement, refusent de payer des impôts et profitent de subventions colossales versées par l’État. Alors que pauvres et chômeurs sont dépouillés de leurs aides, subissent de plein fouet l’augmentation des prix des denrées de base, de l’essence, cela a choqué. C’est pourquoi la contestation, qui a démarré par des revendications économiques et la dénonciation des conditions de vie, a rapidement pris un caractère politique radical, avec des slogans ouvertement hostiles aux dignitaires du régime, qu’ils se disent réformateurs ou conservateurs.

Les manifestants de décembre s’en sont pris non seulement à des centres religieux mais aussi au guide de la révolution, l’ayatollah Khamenei, celui qui concentre la réalité du pouvoir. « À bas le dictateur ! » : voilà un des slogans scandés dans les affrontements de décembre. Jusque-là épargné par les critiques populaires, le clergé dispose de privilèges qui apparaissent comme intolérables, ce qui est nouveau. Pour ces jeunes en colère, pour les travailleurs révoltés, les dirigeants de la république islamique ne sont plus que des vieillards rétrogrades, corrompus et vénaux.

La publication dans la presse, en décembre, de la part du budget englouti dans les forces armées et les interventions étrangères menées par les gardiens de la révolution (pasdaran), en Syrie, au Liban et en Irak, a aussi scandalisé l’opinion publique. En même temps qu’il annonçait une politique d’austérité, le président Rohani a annoncé une augmentation de 20 % du budget des armées pour l’année 2018. Les manifestants ont arraché et piétiné le portrait du général des pasdaran, Ghassem Soleimanei, présenté comme un héros national car il a dirigé les opérations extérieures de l’Iran. Ils ont scandé des slogans contre le Hezbollah libanais, dont le dirigeant Hassan Nasrallah s’est prévalu des largesses accordées par l’Iran, et contre le coût de ces interventions militaires. À travers ces manifestations, des milliers de jeunes, d’ouvriers, de pauvres ont dit ce qu’ils avaient sur le cœur : leur haine du régime, des religieux au pouvoir et des privilégiés. Et ce rejet des privilégiés au pouvoir semble toucher même des gens jusque-là dévoués au régime, comme ces membres des bassidjis, ces milices qui recrutaient parmi les pauvres, que l’on peut voir brûler démonstrativement leur carte d’adhérent, sur de multiples vidéos qui circulent sur Internet.

Le mythe d’une république islamique attentive au sort des plus pauvres est usé. Le pouvoir théocratique, ses institutions, ses milices apparaissent aux yeux d’un certain nombre d’exploités comme un pouvoir dictatorial, défendant une caste privilégiée et imposant à la population, aux travailleurs, aux femmes un carcan moyenâgeux.

Mohammad Ali Jafari, le chef des gardiens de la révolution, principale force de répression, a affirmé que le nombre de manifestants hostiles au régime « n’a pas dépassé les 15 000 sur l’ensemble du pays ». Cela signifie qu’ils étaient bien plus nombreux, peut-être dix fois plus. Cela peut paraître peu, dans un pays de 82 millions d’habitants. Mais manifester en Iran, où faire grève et descendre dans la rue peuvent coûter la vie, demande une grande détermination. Les quelques dizaines de milliers de pauvres qui ont osé dire ce qu’ils pensaient nous en apprennent plus sur la conscience des travailleurs que ces dizaines de milliers de manifestants convoqués par le pouvoir islamique à partir du 2 janvier, pour soutenir le régime aux cris de : « Nous offrons à notre guide le sang qui coule dans nos veines. »

Le rejet de tous les représentants du pouvoir

Les fractions conservatrices du régime ou des proches de l’ancien président Ahmadinejad, au pouvoir de 2005 à 2013, ont cru pouvoir s’appuyer sur le mécontentement populaire, dans leurs rivalités contre Rohani et son clan. Mais tous les représentants du pouvoir, toutes les fractions partagent le même discrédit. Rohani et les réformateurs parce qu’ils défendent une politique d’austérité contre les classes populaires, parce qu’ils forment également des clans, des familles multimillionnaires ; les conservateurs, pour les privilèges exorbitants qu’ils défendent bec et ongles, et parce qu’ils imposent un carcan réactionnaire sur tous les aspects de la société, dirigé en particulier contre les femmes.

Face à cette vague, après quelques hésitations, réformateurs et conservateurs ont fait bloc. Les proches de Rohani ont très vite mis en garde les conservateurs, désignés comme « ceux qui semblent être derrière l’affaire », et les ont avertis « qu’ils devraient subir aussi les conséquences du feu qu’ils allument. Ils pensent ainsi viser le gouvernement, mais si le courant social démarre et si le mouvement politique le suit dans la rue, il les dépassera. » Constatant qu’ils étaient en effet complètement dépassés, les uns et les autres ont appuyé la répression qui a été brutale, avec 23 morts recensés et plus de 3 700 arrestations selon les chiffres des mollahs eux-mêmes.

Si Jafari a décrété « la fin de la sédition » et si les médias occidentaux relaient cette idée d’un retour au calme, cela relève d’abord de la méthode Coué. Les informations qui circulent à travers les réseaux sociaux, par exemple au moyen du système Telegram, malgré la censure, semblent montrer que la contestation n’est pas terminée. On peut voir des jeunes lancer des cailloux contre les voitures de propagande des mollahs envoyées diffuser des Allah akbar (Allah est grand) pour détourner la colère. Dans plusieurs villes, l’enterrement des victimes de la répression s’est transformé en manifestation. Des rassemblements assez massifs se tiennent devant les prisons, en particulier celle d’Evin à Téhéran, à la fois pour exiger la libération des manifestants arrêtés et pour dénoncer la torture sur les prisonniers. Les dirigeants de certains syndicats indépendants, comme Jafar Azimzadeh, ont lancé le 2 janvier des appels à une grève qui semble avoir démarré dans le secteur pétrolier au sud-ouest du pays, en particulier à Assalouyeh. Le proche avenir dira si la grève démarre réellement et s’étend à d’autres secteurs, et plus généralement si la contestation marque le pas ou non. C’est en tout cas avec ses armes de classe, dont la grève, et par son rôle irremplaçable dans le fonctionnement de toute l’économie, que la classe ouvrière iranienne, nombreuse et relativement concentrée, peut combattre le régime et faire avancer ses revendications.

Quoi qu’il en soit, si le régime a réagi si vite et si brutalement, c’est qu’il a vu le danger. Ses dignitaires se savent incapables de résoudre les problèmes économiques de la population. Ils savent, parce qu’ils ont vécu la révolution de 1979, qu’il y a en Iran des millions de travailleurs, d’ouvriers, de pauvres, d’exploités qui représentent une force sociale capable demain de balayer le régime et ses sbires.

Si quelques dizaines de milliers de travailleurs et d’exploités suscitent la peur des mollahs, ils doivent inspirer un espoir et une confiance dans l’avenir à tous ceux qui, en Iran ou dans le monde, aspirent aux transformations sociales et à la chute de cette dictature. Mais pour que cet espoir se concrétise, il sera vital que ceux qui ont commencé à se révolter ne laissent pas telle ou telle force politique s’exprimer en leur nom pour prendre la tête de leur mobilisation. Pour cela, les travailleurs doivent mettre en avant leurs propres revendications, leurs propres objectifs politiques au nom de tous les exploités du pays, et surtout mettre en place leurs propres organismes pour garder le contrôle de leur révolte et la diriger jusqu’au bout. Cela suppose que des militants, des travailleurs, des jeunes, des intellectuels en fassent leur politique.

Aucun des fléaux que dénoncent les manifestants, la vie chère, le chômage de masse, le pillage de l’économie par les possédants, ne sera résolu par un changement des rapports de force au sein du régime des mollahs ou par le remplacement de Rohani par tel ou tel autre. La chute de la république islamique représenterait incontestablement un immense espoir pour les opprimés, mais elle ne suffirait pas, en elle-même, à mettre un terme à leur exploitation. En particulier, si la chute du régime des mollahs était suivie du retour de Reza Pahlavi, le fils de l’ancien chah, dont les partisans s’activent en coulisse et font acclamer le nom dans les manifestations en cours.

Les classes populaires iraniennes ne peuvent certainement pas compter sur les grandes puissances pour les aider à faire tomber ce régime. Les médias comme les dirigeants occidentaux ont souligné l’absence de direction politique et de porte-parole visibles à cette contestation. Et cela les inquiète. Autant en 2009 ils avaient montré de l’empathie pour les manifestants qui dénonçaient Ahmadinejad et plaçaient leur espoir dans les réformateurs du régime, autant aujourd’hui ils sont prudents. À l’instar de Macron, les dirigeants européens ont lancé des appels à Rohani pour qu’il restaure le dialogue social et, au fond, qu’il reprenne le contrôle de la situation. Le prétendu réformateur Rohani est un bon interlocuteur pour les capitalistes européens, à commencer par les compagnies pétrolières Total, Shell ou BP.

Trump, de son côté, a semblé explicitement souhaiter la chute du régime en twittant : « Les régimes d’oppression ne peuvent durer éternellement » et en dénonçant « la corruption du régime qui dilapide de la richesse nationale pour financer le terrorisme à l’étranger ». Le même, se faisant l’avocat des compagnies pétrolières américaines qui craignent la concurrence du pétrole iranien en cas de levée définitive des sanctions économiques, menace depuis plusieurs mois de remettre en cause l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Les intérêts des impérialistes européens et américains ne sont pas exactement identiques en Iran. Pour autant, si les États-Unis sont hostiles à la république islamique depuis son instauration en 1979, ils ont su s’en accommoder à la fois comme puissance régionale et comme appareil de répression contre son propre peuple. Si la révolte actuelle, ou la prochaine, devait s’approfondir jusqu’à faire tomber le régime des mollahs, les impérialistes américains comme européens mettraient en œuvre tous leurs moyens pour tenter de la remplacer par un régime respectueux de l’ordre social comme de leur ordre mondial.

11 janvier 2018
Duffy
 
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Re: manifestation "de classe" en iran?

Message par Plestin » 03 Fév 2018, 11:57

Hier soir à Lyon, réunion publique sur l'Iran. I devait y avoir quelque chose comme 120 personnes, dont quarante ou cinquante jeunes, ça faisait plaisir à voir. Bref, le topo a bien plu, pas mal de questions de la salle sur les sortes de conseils qui avaient surgi pendant la révolution de 1979 dans les quartiers et les usines, mais s'étaient mis à la remorque des religieux qui les avaient ensuite détruits. Des questions aussi sur les partis présents dans la diaspora iranienne, les syndicats etc. : là-dessus, une sympathisante iranienne a pu apporter quelques réponses sur la minorité politisée, "peut-être 2 % de la diaspora", avec des courants royalistes réclamant le retour des Pahlavi, des courants de la bourgeoisie libérale se disant prêts à accorder quelques faveurs aux classes populaires mais qui n'ont pratiquement aucun soutien dans le pays, des courants religieux, et tout un éventail de partis se réclamant de la gauche avec des milieux plutôt athées, dont certains se disant communistes ou marxistes-léninistes. Elle a expliqué aussi comment les infos pouvaient grâce à internet et aux réseaux sociaux, sortir du pays, être amplifiées dans les milieux de la diaspora et ainsi avoir du retentissement jusqu'en Iran en retour. Et aussi, comment certains courants de la bourgeoisie iranienne en exil avaient leurs propres chaînes de télé commerciales où même des organisations d'extrême gauche pouvaient se faire connaître en achetant un petit peu d'espace publicitaire, ce qui fait que tous les courants même petits étaient à peu près connus dans le milieu de la diaspora.

Les infos qui filtrent sont qu'il y a toujours des mouvements, notamment dans les entreprises contre les salaires impayés. Il y a aussi ce que les médias occidentaux ont un peu repris, des femmes qui enlèvent publiquement leur voile et le brandissent au bout d'un bâton. Mais il reste difficile de connaître la profondeur de ces mouvements.

Les rivalités au sein du régime ont favorisé l'éclatement des révoltes. Les courants islamistes supposés les plus "durs", qui ont perdu les élections, ont accusé les islamistes supposés "modérés" d'être responsables des difficultés économiques (consécutives à la baisse des cours du pétrole) ; en retour, les supposés "modérés" (qui font fouetter ou exécuter autant sinon plus que leurs prédécesseurs mais ont juste des relations un peu meilleures avec les pays occidentaux) ont fait dévoiler dans la presse le coût exorbitant des fondations religieuses, 40 % du budget de l'Etat, et le train de vie des fils de mollah... Il en a résulté, dans un contexte de fin de la subvention des produits de première nécessité, de corruption généralisée etc., une colère qui s'est tournée à la fois contre les uns et les autres...
Plestin
 
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