Le patriotisme et le stalinisme dans le texte

Marxisme et mouvement ouvrier.

Le patriotisme et le stalinisme dans le texte

Message par Jacquemart » 20 Août 2018, 14:03

Publié sur la page facebook de François Ruffin :

Paris libéré... par les Parisiens !

« Il ne faut pas se laisser prendre à des mises en scène, qui ne sont pas des récits historiques mais de la propagande. Le refus du commandant du Gross Paris de détruire Paris est de la fiction ! Les choses sont beaucoup plus simples : il n’avait plus les moyens de le faire. »

C'est mon ami Maurice Kriegel-Valrimont qui s'exprimait ainsi: la Libération de Paris fut une insurrection populaire. Mais qu'il fallait taire, ou presque. Pour défendre cette « vérité historique », il avait d'ailleurs publié un livre, sobrement intitulé La Libération - Les archives du Comac (mai-août 1944 (éditions de Minuit) : documents à l'appui, Paris ne fut pas sauvé par la clémence d’un général allemand – mais par le soulèvement des habitants. Et cette insurrection ne s’est pas produite grâce à Londres, mais plutôt malgré Londres, dont les représentants ont à plusieurs reprises freiné le mouvement.

Ca n'était pas glorieux, d'avoir - pour des bonnes et moins bonnes raisons - "freiné" cette libération. Mieux valait donc oublier cet épisode. Et enterrer le rôle du Comac, le Comité d'Action Militaire de la Résistance avec.

Il aura fallu soixante-quatorze ans.

Soixante-quatorze ans pour que soit rendu, enfin, un hommage public au Comac. Ce samedi 25 août, à 14 h, devant le 8 avenue René Coty à Paris, sera inaugurée la première plaque en l'honneur de Pierre Villon, Jean de Voguë et Maurice Kriegel-Valrimont, tous trois dirigeants du Comac. (Toutes nos félicitations à Anne, la fille de Maurice, qui a arraché cet hommage.)

Je voudrais laisser la parole à Maurice Kriegel-Valrimont, militant de gauche, du Front populaire, député communiste, exclu du Parti. Il décrivait ainsi ses relations avec le grand aristocrate Jean de Voguë :

Maurice Kriegel-Valrimont: Il ne faut pas le voiler : la Résistance, dans son ensemble, ce n’est pas une idylle dans un pré vert, avec des pommes rouges et des lunes brillantes. Ce sont des tendances différentes. C’est la France, c’est la France dans sa différence, et cette différence, il ne faut pas la camoufler ! Je ne veux prendre qu’un exemple : au Comité d’action militaire, le militant syndical que je suis rencontre un homme des deux cents familles*. C’est Jean de Vogüé, c’est un homme des deux cents familles, c’est l’industrie sucrière ! Il est propriétaire du château de Vaux-le-Vicomte, le château de Fouquet. Il est officier supérieur de la Royale. C’est un représentant de l’oligarchie française. Dans le jargon de l’époque, c’est un ennemi de classe. Mais de quoi lui et moi nous apercevons ? C’est que, dans la mesure où nous voulons la libération du territoire, nous nous rejoignons.

F. R. : Mais justement, ce qui est surprenant, là, dans ce programme du Conseil national de la Résistance, c’est qu’on ne se limite pas à la libération du territoire, mais il va y avoir une volonté d’avancées sociales, et là, on se dit : si vraiment il y avait des gens des deux cents familles, à...

M. K.-V. : Mais ils y sont !

F. R. : ...à l’intérieur de la Résistance, comment se fait-il qu’on ait un programme fort à gauche ?

M. K.-V. : Mais ça signifie une chose toute simple : la France, c’est aussi la Révolution française. La France, c’est aussi les Lumières. La France, c’est aussi la nuit du 4 Août, l’abandon des privilèges. L’origine sociale joue un grand rôle, mais il y a aussi la prise de conscience de l’intérêt national. Pendant la guerre, un certain nombre d’hommes, y compris d’origines sociales diverses, prennent conscience de ce qui est majeur du point de vue de l’intérêt national. Patriote, ça veut dire quelque chose. Et je ne revendique pas d’être moi tout seul un patriote. Je ne conteste pas que, à ce moment-là, de Vogüé est un patriote. Je n’ai aucun doute : il avait le sentiment de ses intérêts propres, mais dans certains cas, il passait outre à ses intérêts pour l’intérêt commun. Eh oui ! Mais ça c’est l’histoire. Quand l’histoire grandit, les hommes grandissent avec ! (Rires.) Et c’est beau à voir, c’est beau à voir !
D’ailleurs, vous savez bien à quelle vitesse, ensuite, on revient en arrière : à toute allure, et en y mettant la cravache !
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Re: Le patriotisme et le stalinisme dans le texte

Message par Byrrh » 20 Août 2018, 17:39

À des années-lumière des idées communistes.

Il y a une quinzaine d'années, alors que je participais à un documentaire sur les 60 ans de septembre 1944 en Lorraine (libération de Nancy), j'avais pu constater à quel point les résistants de la mouvance CGT/PCF et les résistants gaullistes se ressemblaient. Ils n'habitaient certes pas les mêmes quartiers, ni n'avaient pris tout à fait les mêmes risques pendant l'Occupation (les uns étaient cheminots ou mécaniciens, les autres étudiants en droit issus de grandes familles), mais tous avaient encore, 60 ans après, le même discours nationaliste, anti-Boches. Avec chez les staliniens, tout le fatras républicaniste/Révolution française dont ne s'embarrassaient pas les résistants de droite.

Après la guerre, il y eut à Nancy une place du colonel Fabien, une rue Pierre Sémard, ainsi qu'une rue et une impasse rendant hommage à deux cheminots CGT fusillés par les nazis (Gabriel Mouilleron, Pierre Crevisier), mais ça n'empêcha pas cette ville de rester aussi bourgeoise et réactionnaire qu'avant-guerre.

Quand ces "anciens combattants" - de droite ou de la "FNDIRP" - se réunissaient tous autour d'une gerbe, il n'y avait jamais un drapeau rouge pour faire tache parmi leurs drapeaux tricolores... Récemment, lors des obsèques d'Arsène Tchakarian (groupe Manouchian), le drapeau versaillais était également de rigueur.
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Re: Le patriotisme et le stalinisme dans le texte

Message par yannalan » 20 Août 2018, 17:59

En Centre-Bretagne, quand les anciens parlent de cette époque, ils n'emploient pas le terme de "résistants" , mais de "patriotes". qui luttaient contre "'les boches", même s'il y avait une bonne part de FTP parmi eux et beaucoup de votes PCF après la guerre. J'avais discuté avec eux mémés qui avaient vécu cette époque, parlaient des patriotes " ave conviction, avant de se demander si il valait mieux avoir Marine ou son père pour rétablir la France....
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Re: Le patriotisme et le stalinisme dans le texte

Message par com_71 » 20 Août 2018, 20:47

Un témoignage d'André Calves, trotskyste et... FTP :
http://andre-calves.org/resistance/L_in ... 0Paris.pdf
Que de méprisables eunuques ne viennent pas soutenir que l'esclavagiste qui, par la ruse et la violence, enchaîne un esclave est devant la morale l'égal de l'esclave qui, par la ruse et la violence, brise ses chaînes ! Trotsky
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Re: Le patriotisme et le stalinisme dans le texte

Message par Plestin » 22 Août 2018, 20:38

Les mélenchonistes ont repris le modèle du PCF. Leur idéal de gouvernement, c'est le Conseil National de la Résistance, c'est-à-dire un gouvernement d'union de la gauche et de la droite.
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Re: Le patriotisme et le stalinisme dans le texte

Message par Zelda_Zbak » 24 Août 2018, 04:51

Merci Com, merci André Calves de nous donner un point de vue de communiste, à hauteur d'hommes.
Je fais passer. La fin est édifiante.
L’insurrection terminée, nous avons été chargés de conduire nos prisonniers à la caserne de Reuilly.
Ce fut un long trajet à pied à travers Paris. Bien entendu le défilé était réglementaire. Les prisonniers
en rangs, les FTP, armes au poing sur les cotés. La foule était massée et huait les soldats allemands.
Toutes les injures y passaient. Je pensais aux misères du peuple pendant quatre ans, à tous les fusillés,
aux millions de déportés. Il y avait sûrement sur les trottoirs des parents de fusillés et d’emprisonnés.
Oui, une grande colère s’était accumulée pendant la terreur nazie. Aujourd’hui, la colère éclatait.
C’était fatal, juste et nécessaire. Seulement voilà, cette colère éclatait contre un mineur de la Ruhr, un
coiffeur viennois, un étudiant en médecine, etc. Monsieur Rudolf Hess, bien au chaud en Angleterre,
n’entendait pas tout cela. Or, en supposant que l’étudiant ait sa part de responsabilité dans les activités
nazies, cette part n’égalait tout de même pas celle d’un chef du parti des bourreaux nazis, d’un des
principaux fondateurs des SS.
Et pourtant, c’est Walter qui encaissait pour Rudolf Hess. De même que si les opprimés d’Europe
laissent dans l’avenir leur colère être dirigée par les nationalistes et les bourgeois de chez nous, c’est
encore le lampiste allemand qui pâtira à la place de Krupp, de Hitler et de leurs associés de France,
d’Angleterre et d’ailleurs. Walter comprenait le français ; les autres prisonniers devinaient. Ils étaient
pâles. De temps en temps, je m’approchais de Walter pour lui dire qu’on allait bientôt arriver. Il me
souriait un peu et me répétait chaque fois : « Ça ne fait rien Christian, c’est normal ». Guy et les autres
s’énervaient de temps en temps et lançaient à la foule « y en avait pas tant sur les barricades ! »
Bref, tout le monde fut content en arrivant à Reuilly. Je ne me souviens pas de ce que j’ai eu à faire
cette première journée, mais quand je suis arrivé dans la chambrée, le soir, il y avait quelques cuites.
Dans la chambrée des prisonniers, tout le monde dormait. Mais Walter était dans celle des FTP. Jo et
deux autres FTP avaient fait boire Walter et lui avaient appris quelques mots d’argot inédits. Tous les
quatre étaient complètement gris, et Walter me disait d’un air ravi, avec un petit accent « la vie, c’est
des conneries ! »
Le lendemain, on nous enleva nos prisonniers. Un ordre d’un commandant (les grades naquirent !)
nous les enlevait. On se quitta avec de grands serrement de mains, échanges d’adresses, chants de
« marchons au pas, camarades », et de « l’Internationale ! »
Walter resta un peu avec nous. On lui proposa de le faire évader. C’était tentant, mais il tenait trop à
revoir sa femme et sa famille et, après avoir hésité, il refusa, pensant que la guerre finirait vite, et qu’il
pourrait rentre chez lui plus vite et plus régulièrement en restant prisonnier.
Nous revîmes parfois nos prisonniers. Leurs bottes leur avaient été enlevées et ils travaillaient pieds
nus ou dans des bouts de chiffons. Bien entendu, ça n’est jamais ceux qui font des prisonniers qui les
traitent ainsi. En voyant cela, les FTP furent scandalisés. Il y a eu de grandes engueulades entre soldats
dans la cour de la caserne. Puis la vie de tous les jours nous reprit.
Le deuxième groupe de la Saint-Just qui avait pour chef Fenestrelle et qui avait fait l’insurrection dans
le 18ème arriva à la caserne. Mais eux, plus audacieux que nous, avaient donné un costume civil à un de
leur prisonniers, et il faisait l’armurier de la compagnie. Et sans papier du responsable de la
compagnie, l’armurier ne donnait aucun fusil, aucun révolver, aucune cartouche, service, service. Je ris
encore quand je pense à la tête qu’aurait fait le colonel s’il avait su que c’était un prisonnier de guerre
qui détenait la clef du magasin d’arme de la deuxième de la Saint-Just.
Petit à petit, des parties d’uniformes arrivèrent. Je fus nommé lieutenant et, par hasard, je passais un
jour dans la cou devant un de nos prisonniers. Celui qui pendant l’insurrection, nous avait appris à
nous servir du Coup de poing anti-char. Il regarda mon grade d’un air étonné, d’un air de se demander
ce que des révolutionnaires communistes du 19ème faisaient dans des tenues d’officiers.
Ce regard me donna l’impression que ce n’était pas seulement les Allemands qui étaient entrés
prisonniers dans la caserne de Reuilly, mais aussi les FTP.
Enfin, il y avait encore une ambiance populaire. Ce n’était pas tout de même l’armée d’avant.
Puis un mess d’officier fut constitué. Les vieux copains FTP qui étaient soldats n’avaient pas le droit
d’y entrer. Puis des gendarmes, de ces gendarmes qui nous fouillaient dans les rues un mois avant,
vinrent nous faire passer des visites. Et enfin, les camions arrivèrent. La deuxième compagnie
embarqua pour la Lorraine, pour la guerre… comme les autres guerres.
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