L’affaire Aliker reste une cicatrice béante en Martinique

Marxisme et mouvement ouvrier.

L’affaire Aliker reste une cicatrice béante en Martinique

Message par Gayraud de Mazars » 03 Oct 2026, 11:24

Salut camarades,

« L’affaire Aliker reste une cicatrice béante en Martinique » : le magistrat et écrivain Marc Hédrich se penche sur le fiasco judiciaire qui a suivi l’assassinat du journaliste communiste
Article publié dans le journal L'Humanité
Vendredi 2 octobre 2026
par Alexandre Fache

Magistrat engagé, historien passionné et citoyen actif, Marc Hédrich raconte dans son dernier livre le fiasco judiciaire qui a suivi l’assassinat du journaliste communiste martiniquais André Aliker, en janvier 1934, commandité par l’industriel béké dont il avait révélé les malversations. Une pierre de plus dans le jardin d’une institution qui peine souvent à reconnaître ses erreurs.

À 64 ans, le magistrat Marc Hédrich achève la dernière de ses multiples vies professionnelles en Martinique, où il officie comme président de la cour d’assises. Observateur critique de l’institution judiciaire et passionné d’histoire, l’ancien inspecteur du travail vient de publier son troisième livre, De l’affaire Aubéry à l’affaire Aliker : chronique de justice coloniale (Michalon), consacré à l’assassinat du journaliste communiste André Aliker.

Une nouvelle œuvre salutaire, après celle qu’il avait consacrée à l’affaire Jules Durand, ce docker du Havre victime de l’une des plus grandes cabales judiciaires du siècle dernier.

Pourquoi cette passion pour les erreurs judiciaires ? Vous voulez être le poil à gratter de l’institution ?

J’ai intégré la magistrature assez tard, à 40 ans, et c’est longtemps comme simple justiciable et militant de la LDH que je regardais fonctionner l’institution judiciaire, avec tous ses défauts. Une fois devenu magistrat, ce regard ne m’a jamais quitté. Aussi, je m’interroge toujours sur l’image que la justice, ce service public souvent débordé et parfois défaillant, renvoie d’elle-même.

En France, les citoyens n’ont pas une confiance démesurée dans leur justice, pourtant rendue en leur nom. J’ai toujours pensé que la justice se grandit quand elle reconnaît ses erreurs. Ce n’est pas le fort de l’institution, qui préfère souvent mettre la poussière sous le tapis. Moi, j’aime bien secouer le tapis.

C’est ce que vous faites en racontant le drame vécu par André Aliker, que vous qualifiez de « Jaurès martiniquais »…

Difficile de ne pas voir une filiation entre les deux hommes. Jaurès comme Aliker sont devenus des pionniers dans la défense des travailleurs après des expériences d’immersion, auprès des mineurs de Carmaux pour Jaurès, des ouvriers et paysans dans les tranchées de la guerre 1914-1918 pour Aliker.

Ils ont consacré leur vie au militantisme politique et syndical, estimant qu’ils auraient besoin d’un support, en l’occurrence la presse écrite, pour favoriser l’émancipation des travailleurs. Cela présida à la création de l’Humanité en 1904, et à celle du journal Justice en 1920, deux médias toujours à l’œuvre aujourd’hui. Enfin, Jaurès comme Aliker ont été assassinés à cause de leur plume, des crimes restés impunis dans les deux cas.

De retour de la Grande Guerre, André Aliker s’est engagé dans le militantisme et le journalisme d’investigation, en dénonçant les inégalités coloniales et les accointances entre les grandes familles de békés et le pouvoir politique local. Il a enquêté sur l’un des plus puissants industriels de l’époque en Martinique, Eugène Aubéry, dont il a révélé la fraude fiscale, puis les pratiques corruptives.

Refusant les valises de billets qu’on lui promet, Aliker devient l’homme à abattre. Il est victime d’un premier passage à tabac, puis d’une tentative de noyade, avant d’être assassiné le 12 janvier 1934, alors qu’il n’a pas encore 40 ans. Cette histoire reste une cicatrice béante en Martinique.

Votre livre revient sur les trois procès auxquels cette affaire donne lieu, trois fiascos. La faute à une justice coloniale totalement dévoyée…

En effet, l’objectif de cette justice si particulière n’est absolument pas la recherche de la vérité, mais la protection des puissants et la préservation de l’ordre colonial établi. À l’époque, en Martinique, les juges ne dépendent pas du ministère de la Justice, mais de celui des Colonies. Et contrairement à ceux de métropole, ils sont amovibles, éjectables, selon le bon vouloir du gouverneur en place.

C’est ce qui arrive à celui qui essaie de faire émerger la vérité, le juge d’instruction Duchemin, muté à Dakar au bout de deux mois d’enquête. Le procureur général Marchal, à l’inverse, fut le soldat zélé de l’ordre colonial pendant toute cette histoire, refusant notamment que soit rouverte l’instruction sur l’assassinat d’André Aliker en 1936, alors que tout le monde le réclamait.

Quelles traces a laissées cette affaire aujourd’hui ?

Un traumatisme immense, dont je n’imaginais pas l’ampleur. Depuis la sortie du livre, j’ai été invité dans de nombreuses municipalités de l’île pour des rencontres passionnées. Les Martiniquais me sont reconnaissants d’avoir raconté cette histoire, et le fait que je sois un magistrat en exercice, Blanc qui plus est, compte beaucoup.

Ils voient ça comme une sorte de miracle. Longtemps, c’est Pierre Aliker, le jeune frère d’André, qui a porté cette mémoire, lui qui fut le fidèle premier adjoint d’Aimé Césaire à Fort-de-France, et un grand chirurgien. Il a été l’ambassadeur de cette famille jusqu’à sa mort en 2013, à 106 ans.

Dans la préface de mon livre, Edwy Plenel évoque cette figure et son éternel costume blanc, signe d’un deuil impossible, après ce crime impuni. Il connaît bien cette histoire. Son père, Alain Plenel, qui était vice-recteur sur l’île, avait soutenu les émeutiers de 1959 à Fort-de-France, après qu’un incident raciste a conduit à la mort de trois jeunes, tués par les gendarmes.

Votre premier livre était consacré à l’affaire Jules Durand, une autre grande erreur judiciaire, présentée comme « l’affaire Dreyfus du monde ouvrier ». Pourquoi vous y être intéressé ?

En 2010, je suis juge d’instruction au Havre, et je découvre qu’une des plus grandes erreurs judiciaires du siècle s’est déroulée dans mon bureau ! Nous sommes pile cent ans après la condamnation à mort de ce syndicaliste et, à part les dockers, peu de personnes connaissait cette histoire dont il ne subsiste aucune archive.

J’ai décidé avec d’autres de créer une association, et je rencontre la petite-fille de Jules Durand, qui me demande d’écrire l’histoire de son grand-père. Grâce aux coupures de presse et aux écrits syndicaux, je remonte le fil de ce qui n’était pas une erreur, mais bien un crime judiciaire.

Leader d’un mouvement de grève, Jules Durand, qui était docker charbonnier et syndicaliste, est accusé de complicité d’assassinat après la mort d’un contremaître non gréviste, lors d’une rixe. En instrumentalisant la justice, le patronat parvient à le faire condamner à mort.

Sa peine sera ensuite commuée en sept ans de réclusion, mais il deviendra fou en prison, avant d’être réhabilité en 1918, grâce à la mobilisation de Jaurès, de l’Humanité et de la LDH notamment. L’affaire tombera dans l’oubli pendant des années.

Vous avez longtemps exercé au Havre, d’abord comme inspecteur du travail, puis comme juge d’instruction. Que vous reste-t-il de ces années ?

Le Havre est une ville très attachante, qui a été marquée par de multiples traumatismes, parmi lesquels les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Je l’ai découverte par le prisme du monde des entreprises et de la classe ouvrière. La cité traversait alors un fort déclin industriel, celui de la métallurgie, des chantiers navals, de l’industrie textile… Les plans de licenciement s’y multipliaient.

Comme inspecteur, j’étais au cœur de ces luttes, j’ai découvert la sous-traitance en cascade, les accidents mortels du travail… Si j’ai passé le concours de la magistrature, c’est parce que j’étais très insatisfait de la façon dont la justice traitait les rares affaires que nous, inspecteurs du travail, portions devant elle.

Parfois, on emmenait les substituts du procureur sur les chantiers pour leur faire prendre conscience des risques auxquels étaient soumis les travailleurs. Mais quand on leur soumettait des dossiers, la plupart du temps, ils étaient classés. Je suis donc passé de l’autre côté.

À l’intérieur de l’institution, vous avez gardé une parole très libre, en défendant par exemple les jurys populaires. Pourquoi y êtes-vous si attaché ?

D’abord, si les magistrats ont bien un devoir de réserve, ils peuvent s’en affranchir s’ils interviennent comme historiens, comme je le fais dans mes livres, ou comme membre d’un syndicat. Je tenais à cette liberté de parole. C’est pourquoi j’ai très vite adhéré au Syndicat de la magistrature.

Comme juge d’instruction, je me suis ainsi opposé au projet de Nicolas Sarkozy de supprimer cette fonction. Et comme président de cour d’assises, depuis dix ans, je défends la présence de jurés citoyens, qui font de cette juridiction l’instance la plus démocratique de notre état de droit.

C’est la vitrine de l’institution, un système qui ne coûte pas cher, associe la population à la prise de décision, et garantit l’accès à un procès équitable, les droits de la défense, la présomption d’innocence… Depuis quelques années, l’exécutif tente de grignoter le périmètre de ces jurés populaires. En pleine lame de fond MeToo, ils ont ainsi été écartés de tous les dossiers de viol. C’est totalement paradoxal.

Vous vous êtes aussi opposé au plaider-coupable criminel, défendu par Gérald Darmanin. Pourquoi ?

D’abord, sur ce sujet, on peut se féliciter d’avoir obtenu une victoire – elles ne sont pas si nombreuses – grâce à la mobilisation des avocats et des organisations féministes, malgré l’apathie des magistrats. C’était une mauvaise réponse à un vrai problème, l’engorgement de la justice criminelle.

Avec cette mesure, on aurait pris le risque de décider en deux heures de peines très lourdes, de multiplier les erreurs judiciaires, et de placer les victimes dans une position très inconfortable. Il existe d’autres solutions pour s’attaquer à l’engorgement des tribunaux : en Martinique, grâce à des moyens supplémentaires, nous avons pu mettre en place une cour d’assises permanente, qui siège en continu, ce qui permet de diminuer le nombre d’affaires en attente de procès.

Vous êtes délégué régional adjoint du Syndicat de la magistrature en Martinique. Que vous inspirent les attaques récurrentes subies par ce syndicat, venues de la droite ?

J’observe que la suppression du Syndicat de la magistrature était une revendication du Front national de Jean-Marie Le Pen. Aujourd’hui, elle est reprise par la droite dite républicaine. Cela m’étonne et m’inquiète. Car le SM n’est affilié à aucun parti.

Son ADN, c’est précisément l’indépendance de la justice et la préservation des libertés. Il les défend, souvent aux côtés de la LDH, du Syndicat des avocats de France, d’associations de défense des droits des étrangers ou du droit au logement.

C’est cette implication dans la société civile qui gêne et conduit à ces procès en « partialité ». Or, on peut parfaitement juger individuellement de façon impartiale, tout en défendant collectivement les libertés et l’état de droit.

La justice a été beaucoup attaquée ces derniers mois, après les procès intentés à Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen, ou, pour des raisons différentes, à la suite de l’affaire Lyhanna. Que vous évoquent ces attaques ?

Mon goût pour l’histoire m’invite à prendre du recul. On peut relever – et regretter – les gesticulations politiques qui ont suivi la condamnation de Nicolas Sarkozy dans le dossier du financement libyen.

Mais on peut aussi se satisfaire d’avoir, en France, un système judiciaire capable d’enquêter sur un tel dossier de corruption présumée, de mettre en examen un ancien président de la République pour ces faits extrêmement graves, des procureurs capables de requérir contre lui des peines lourdes, et des juges indépendants, qui, en première instance, l’ont déclaré coupable de ces faits et ont prononcé une peine d’emprisonnement.

L’affaire Lyhanna est un drame. Mais, hélas, c’est un drame prévisible. Si le ministre a surfé sur la vague du scandale, il a vite oublié que nous l’avions alerté, parmi de nombreux acteurs, sur les risques du délaissement de la justice des mineurs. Il y a urgence à renforcer nos moyens. S’il y a certainement eu des négligences dans ce dossier, rares sont les juridictions qui, en France, pourraient se dire totalement prémunies contre de tels dysfonctionnements.


fraternellement,
GdM
"Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus."
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Re: L’affaire Aliker reste une cicatrice béante en Martiniqu

Message par com_71 » 03 Oct 2026, 12:05

L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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Re: L’affaire Aliker reste une cicatrice béante en Martiniqu

Message par Gayraud de Mazars » 03 Oct 2026, 12:15

Salut camarades,

Merci camarade Com...

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Combat Ouvrier : samedi 20 janvier 1979, n°6
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