Août 1944, continuité de l'ancien appareil d'État

Marxisme et mouvement ouvrier.

Août 1944, continuité de l'ancien appareil d'État

Message par com_71 » 20 Août 2014, 18:14

Lutte Ouvrière, cette semaine a écrit :Août 1944, la police s'enferme à la préfecture : tous unis pour maintenir en place l'appareil d'État répressif

La presse, les radios, la télévision ont célébré le « soulèvement » de la police parisienne, le 19 août 1944, « contre l'occupant ». Si cet épisode est bien révélateur de quelque chose, c'est de la mystification qui s'opéra alors autour de ce qu'on appela et qu'on continue d'appeler la « libération », où gaullistes et direction du PCF tous unis agirent pour... remettre sur pied l'appareil d'État qui avait sévi contre la population durant quatre ans.

Les troupes américaines avaient débarqué depuis plus de deux mois en Normandie, l'armée allemande avait entrepris un repli général, ce qui avait rendu possible un deuxième débarquement, en Provence, le 15 août. La fin du régime dictatorial de Vichy, mis en place par la Chambre de Front populaire, n'était plus qu'une question de jours ou au plus de semaines. La population qui avait souffert de ce régime pendant quatre ans, en même temps que l'occupation, l'exécrait. La déconfiture du régime et de l'appareil d'État qui l'avait servi risquait de créer une situation politique et sociale dangereuse pour la bourgeoisie. Il fallait donc agir.

Et c'est ainsi que, pour lui redonner une crédibilité de « résistant », fut mis sur pied le scénario de la révolte de la police parisienne, qui démarra le lendemain de ce qui fut pompeusement appelé « l'insurrection parisienne, contre l'occupant ». Le tout fut mis au point en liaison avec le dirigeant du PCF Rol-Tanguy, qui dirigeait l'appareil de la Résistance sur Paris. Pour l'essentiel, cela se traduisit par le retranchement de quelques milliers de policiers au sein de l'immeuble de la préfecture dans l'île de la Cité. Le 24 août, la veille de son arrivée à Paris avec sa division, le général Leclerc leur envoya d'ailleurs le message suivant : « Tenez bon, nous arrivons. »

Et ainsi, cette même police qui depuis 1939 et pendant les années qui suivirent s'était illustrée, avec la dernière violence, par la chasse aux communistes, puis plus tard par la chasse aux Juifs et à tous ceux qui pouvaient contester le régime, n'hésitant pas à utiliser la torture et à commettre des assassinats, devint par enchantement « la police qui osa défié l'occupant ». De Gaulle d'ailleurs lui décerna dès octobre 1944 la Légion d'honneur et déclara : « Bravant l'occupant...déclenchant la lutte dès le 19 août, les courageux gardiens de la police parisienne ont donné à la nation un bel exemple de patriotisme et de solidarité, qui fut l'un des premiers facteurs du succès des combats pour la libération de la capitale. »

Cette réhabilitation de la police parisienne faisait partie de l'ensemble de l'opération voulue, avec la Résistance, la création du CNR, le Conseil national de la Résistance. Tout cela visait à maintenir en place l'ancien appareil d'État, dont la bourgeoisie avait besoin pour assurer sa domination au sortir de la guerre. C'est en particulier pour cette tâche que de Gaulle avait passé alliance avec les dirigeants du PCF et les avait déjà intégrés des mois à l'avance dans son Gouvernement provisoire. Et c'est ainsi que la même police, les mêmes gendarmes, les mêmes juges, les mêmes hauts fonctionnaires, après un bref intermède, purent sans problème relancer leur travail de répression, tout particulièrement contre les populations des pays colonisés qui se dressèrent contre l'impérialisme français.

Paul Sorel
Que de méprisables eunuques ne viennent pas soutenir que l'esclavagiste qui, par la ruse et la violence, enchaîne un esclave est devant la morale l'égal de l'esclave qui, par la ruse et la violence, brise ses chaînes ! Trotsky
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Re: Août 1944, continuité de l'ancien appareil d'État

Message par artza » 31 Août 2014, 06:51

A ce propos on peut rappeler aussi le rôle zélée de cette police parisienne dans la traque aux jeunes pour le STO, le travail forcé en Allemagne.

Cavanna qui fut STO raconte dans les Russkoffs son retour à Paris juste après la guerre et rappelle la "popularité" de cette police parmi les anciens STO.

Libéré, arrivé à Paris il fut lui et ses camarades conduit dans le grand cinéma Gaumont place Clichy (trois balcons, 3000 places) disparu depuis, pour assister à une projection gratuite mais obligatoire sur cette fameuse libération de Paris.

"Il n'y en avait que pour les flics, héros, super-patriotes "... (de mémoire, je n'ai pas ce passage succulent et instructif sous la main).
Toute l'assistance se mit à huer, siffler, taper des pieds...Il faut lire ce passage de Cavanna.
artza
 
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Re: Août 1944, continuité de l'ancien appareil d'État

Message par Matrok » 31 Août 2014, 11:47

artza a écrit :Il faut lire ce passage de Cavanna.

En fait, pas seulement ce passage, il faut lire "Les Russkoffs" !
Matrok
 
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Re: Août 1944, continuité de l'ancien appareil d'État

Message par Matrok » 03 Sep 2014, 19:13

... Mais un doute me prend : le passage auquel artza fait référence n'est peut-être pas dans "Les Russkoffs" mais dans "Bête et Méchant". Je n'ai pas les bouquins sous la main pour vérifier...
Matrok
 
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Re: Août 1944, continuité de l'ancien appareil d'État

Message par Rickie » 03 Sep 2014, 22:19

Cavanna, Les Russkoffs a écrit :[...] On nous fait remonter le boulevard Magenta, puis le Rochechouart jusqu'à la place Clichy. Paris est comme s'il n'y avait jamais eu la guerre. Pigalle fonctionne à tout va. Du troufion américain partout. Bourré, cela va sans dire. Beaucoup de négros. Dans de drôles de petites bagnoles à nez de bulldog ouvertes à tout vent comme des autos tamponneuses, des malabars en casque blanc marqué M.P. se faufilent, balançant des gourdins. De Barbés à Clichy, c'est une nouba pas croyable. Revues nues, strip-tease, plumes dans le cul, cinoches, bistrots, ça usine, on marche entre deux haies delumière, clignant des yeux comme des chouettes au soleil. Beaucoup se laissent happer par l'un ou l'autre troquet. Moi, hébété, je suis le troupeau.
On nous fait entrer dans un cinéma géant, le Gaumont-Palace. Je connaissais le Rex, mais pas le Gaumont. Je m'affale sur une marche d'escalier, tout en haut. Le cinoche est bourré à craquer. Il y a de tout : du prisonnier, du déporté, du S.T.O. L'ambiance est orageuse. On se sent un peu traité comme du bétail, c'est pas exactement les bras grands ouverts, les larmes à l'œil et les « Marseillaises » qu'on aurait cru.
Des jeunes filles d'excellente famille se faufilent avec des seaux et des quarts d'aluminium. Dans les seaux clapote du vin rouge. Elles plongent le quart dans la vinasse, te le tendent avec un grand franc sourire : « Un coup de rouge, mon brave? » Je jure qu'elles disent ça, comme ça! Il y a des bons cons de prisonniers pour accepter le pinard, les yeux humides du chien qui remue la queue, mais la plupart des mecs, quand même, se rendent compte. Trois ou quatre seaux sont envoyés d'un coup de pied par-dessus la rampe du balcon. Une demoiselle de bonne famille se voit en moins de deux déculotter et asseoir dans le seau, le cul dans la vinasse. L'émeute gagne, il y a du viol dans l'air, une voix aiguë appelle les flics. Les flics... Ils seraient bien en peine de pénétrer dans le pudding humain. Des officiers fringants viennent au secours de ces jeunes filles au grand cœur qui pourraient être leurs sœurs, ou leurs fiancées.
« Allons, les gars, quoi, nous sommes entre Français ! Nous n'allons pas nous conduire comme des Boches ou des Mongols ! » Les Mongols, ils te pissent au cul, les Mongols, Ducon. Les Boches aussi, d'ailleurs. Enfin, bon, ça se tasse. Un type, en douce, hume une petite culotte conquise de haute lutte. Pour apaiser la tension, on va nous faire du cinéma.
Immense hurlement d'enthousiasme. Le rideau s'escamote, l'écran s'illumine. « La Libération de Paris », documentaire vécu. On aurait préféré Laurel et Hardy, mais on n'est pas fâchés de voir un peu ce qui s'est passé ici pendant qu'on était là-bas.
Dès les premières images, on est soufflés : il n'y en a que pour les flics! C'est eux qui ont tout fait. Combats autour de la Préfecture de Police, de l'Hôtel de Ville. Flics à plat ventre faisant le coup de feu. Flics poussant des prisonniers chleuhs, mains sur la nuque... La plupart des gars entassés là ont été embarqués par des flics, de braves flics français. Il y en a qui croient reconnaître parmi les héros ceux qui les ont arrêtés, tabassés et livrés aux Chleuhs. Ça commence à houler. « Fumiers! » « Salopes! » « Toujours du côté du manche! » Le chahut devient grandiose. Les bras de fauteuils se mettent à voler, puis les fauteuils.
Un « politique » saute sur la scène et hurle : « Camarades, c'est une honte! Une insulte à notre martyre! Tous les flics qui ont été flics sous Pétain auraient dû être fusillés ! Même ceux qui ont rendu des services à la Résistance, parce que ceux-là jouaient simplement sur les deux tableaux ! »
La salle hurle « Ouais! » « Mort aux flics! » « Mort aux vaches! ». Clameur énorme. J'en profite pas bien, la tête me tourne, je suis sur le point de tomber dans les pommes. La chiasse s'est arrêtée, mais je grelotte de fièvre. De toute façon, le chahut ne va pas bien loin, un autre gars monte sur la scène pour expliquer que l'épuration est en cours, qu'elle ne peut pas se faire en un jour, que tous les traîtres, les délateurs et les collabos seront châtiés comme ils le méritent, qu'une bonne part ont déjà été collés au poteau et que ça ne fait que commencer, mais cela doit s'opérer dans l'ordre et la dignité parce que si le peuple de Paris s'est libéré lui-même (ricanements dans la salle), ce n'est pas pour offrir à nos alliés le triste spectacle de l'anarchie et du règlement de comptes mesquin... Tous unis pour la reconstruction... Je sais pas comment il a fini, je roupille. Et sans doute que les autres aussi se sont endormis, crevés qu'ils étaient, et que c'était justement ça le but du discours de l'autre pomme : nous avoir à la fatigue.
Mon premier métro. Aucun choc au cœur. Comme si je l'avais pris tous les jours depuis trois ans. Je me fous de tout. Tout a un goût de merde. Tout a un goût de mort.[...]
Rickie
 
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Re: Août 1944, continuité de l'ancien appareil d'État

Message par artza » 24 Nov 2014, 17:49

La série télévisée "Un village français" aborde maintenant la période de la "libération", je ne sais comment ils aborderont cette question. Explicitement ça serait plus qu'étonnant. Mais pas trop mal montré on peut quand même voir des choses y compris à l'insu du réalisateur.

Une question me vient à l'esprit, la gendarmerie cette grande organisation militaire chargée de bien des choses, la répression, la surveillance, les enquêtes judiciaires, le maintien de l'ordre.
Pendant l'occupation la gendarmerie ne manqua pas moins que la police de traquer, juifs, tziganes, résistants de toutes espèces, étrangers antifascistes, réfractaires au STO, maquisards et ouvriers des villes tentant de ramener un peu de lard, de beurre et de patates de la campagne.

Je n'ai pas en tête que des officiers ou même de simples gendarmes furent inquiétés, jugés, condamnés, révoqués.

Des gendarmes ont-ils agi comme la police parisienne, par exemple en "libérant" une sous-préfecture pour donner le change ? Nulle part je crois. Ils se contentèrent d'obéir aux nouveaux préfets comme aux anciens.
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Re: Août 1944, continuité de l'ancien appareil d'État

Message par yannalan » 24 Nov 2014, 19:55

Il faut nuancer un peu, un certain nombre ont été fusillés aussi par les occupants et leurs copains. Leur problème c'est la discipline, quand les chefs étaient résistants, ils résistaient, quand les chefs collaboraient, ils collaboraient. Ici en Morbihan, on a eu le premier cas, avec le commandant Guillaudot qui a construit très tôt un réseau appuyé sur ses brigades, a détruit les fichiers politiques en 40 et a été déporté.
Il y a eu des gendarmes fusillés pour collaboration ou exécutés par la résistance, surtout des officiers. Les simples flics ont été mutés, Pannequin en parle un peu dans un de ses bouquins à propos du Pas de Calais.
La majorité a été attentiste; comme les non-gendarmes... Les gardiens de camps comme Drancy, Chateaubriant étaient gendarmes aussi...Le lieutenant Touya, un vrai salopard, a été promu capitaine après guerre...
yannalan
 
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Re: Août 1944, continuité de l'ancien appareil d'État

Message par Ottokar » 29 Nov 2014, 10:41

Il y a eu quelque chose comme 150 morts côté police dans les combats d'août 44 à Paris.

Oui, ce sont des résistants de dernière heure, oui, c'es largement pour des raisons politiques que leur action a été valorisée ainsi que le raconte Cavanna, oui, sans les chars de Leclerc et surtout l'armée de Patton derrière, Paris aurait subi le même sort tragique que Varsovie, oui, cela a permis à De Gaulle et au PC chacun de son côté de jouer la comédie de la grande union nationale patriotique de la Libération, gommant tout le passé... mais ceux qui sont morts, ils sont morts et ce n'était pas pour de rire.

Cf Wikipédia (pour ce que ça vaut...) "A. Dansette estime le nombre de tués à 130 hommes de la 2e DB, 532 résistants français et environ 2 800 civils pendant les combats pour la libération de Paris. Les pertes allemandes sont de 3 200 tués dans les combats et 12 800 prisonniers".
Ottokar
 
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Re: Août 1944, continuité de l'ancien appareil d'État

Message par artza » 23 Juin 2015, 06:44

Je viens d'avoir revu le film la traversée de Paris avec Bourvil et Gabin d'après une nouvelle de Marcel Aymé.
Ceux qui l'ont vu se souviendront que Bourvil y exerçait la profession de porteur de valise pour trafiquant du marché noir...il est arrêté par une patrouille allemande...Cette "profession" était exercé par des chômeurs comme le personnage de Bourvil chauffeur de taxi. Plus d'essence plus de taxi!. Des réfractaires au STO ou des prisonniers de guerre évadés qui n'avaient pu se faire régulariser.
En fait de trafiquants c'étaient des gars qui n'avaient guère le choix.
On m'a raconté la mésaventure d'un de ces évadés porteurs de valise. Il s'est fait prendre par les flics (français) dans une brasserie de la gare de l'Est. Bien sur le patron n'y comprenait rien et continua à servir son pastis de contrebande jusqu'à la libération.
Notre porteur lui fut tabassé, dépouillé de son argent, le pastis arrosa tout le commissariat. Condamné à la prison il poursuivit sa vie avec un casier judiciaire...
Ce genre d'exploit de la police parisienne était quotidien.
Les beaux résistants que voilà.
artza
 
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