Belles feuilles

Marxisme et mouvement ouvrier.

Belles feuilles : K. Liebknecht, Malgré tout ! (15.1.1919)

Message par com_71 » 15 Avr 2015, 03:45

Assaut général contre Spartakus ! « A bas les spartakistes ! », crie-t-on partout. « Saisissez-les, fouettez-les, piquez-les, fusillez-les, écrasez-les, mettez-les en pièces ! » Des abominations sont commises plus cruels que celles des troupes allemandes en Belgique.

« Spartakus vaincu ! », jubile toute la presse, de la Post au Vorwärts.

« Spartakus vaincu ! » Les sabres, les revolvers et les carabines de la police germanique rétablie dans ses fonctions et le désarmement des ouvriers révolutionnaires scelleront sa défaite.

« Spartakus vaincu ! » C’est sous la protection des baïonnettes du colonel Reinhardt, des mitrailleuses et des canons du général Lüttwitz, que se dérouleront les élections à l’Assemblée nationale, un plébiscite pour Napoléon-Ebert.

« Spartakus vaincu ! »

Oui ! Les ouvriers révolutionnaires de Berlin ont été vaincus ! Oui ! Abattus des centaines des meilleurs d’entre eux ! Oui ! jetés au cachot des centaines parmi les plus fidèles !

Oui ! Ils ont été vaincus ! Car ils ont été abandonnés par les marins, les soldats, les gardes de sécurité, par l’armée populaire, sur l’aide desquels ils avaient compté. Et leurs forces ont été paralysées par l’indécision et la pusillanimité de leurs chefs. Et l’immense flot bourbeux contre-révolutionnaire des éléments arriérés du peuple et des classes possédantes les a submergés.

Oui, ils ont été vaincus ! Et c’était une nécessité historique qu’ils le fussent. Car le temps n’était pas encore venu. Et pourtant la lutte était inévitable. Car livrer sans combat aux Eugen Ernst et Hirsch la préfecture de police, ce palladium de la révolution, eût été une défaite déshonorante. La lutte avait été imposée au prolétariat par la bande d’Ebert, et les masses berlinoises furent emportées par-delà tous les doutes et les hésitations.

Oui, les ouvriers révolutionnaires de Berlin ont été vaincus.

Et les Ebert-Scheidemann-Noske ont remporté la victoire. Ils l’ont remportée parce que les généraux, la bureaucratie, les junkers de la campagne et de l’industrie, la curés et les sacs d’argent, et tout ce qui est étroit, mesquin et arriéré, les ont aidés. Et ils l’ont remporté pour eux avec des obus, des bombes à gaz et des lance-mines.

Mais il est des défaites qui sont des victoires et des victoires plus fatales que des défaites.

Les vaincus de la semaine sanglante de janvier se sont battus glorieusement, ils se sont battus pour quelque chose de grand, pour le but le plus noble de l’humanité souffrante, pour la libération matérielle et spirituelle des masses pauvres ; pour des buts sacrés, ils ont versé leur sang, qui a été ainsi sanctifié. Et de chaque goutte de ce sang, cette semence de dragon pour les vainqueurs d’aujourd’hui, des vengeurs naîtront pour ceux qui sont tombés ; de chaque fibre brisée de nouveaux combattants de la grande cause, éternelle et impérissable comme le firmament.

Les vaincus d’aujourd’hui seront les vainqueurs de demain. Car la défaite est leur enseignement. Le prolétariat allemand manque encore de traditions et d’expérience révolutionnaires, et ce n’est que par des tâtonnements, des erreurs juvéniles, des échecs douloureux, qu’on peut acquérir l’expérience qui garantit le succès futur.

Pour les forces vivantes de la révolution sociale, dont la croissance ininterrompue est la loi du développement social, une défaite constitue un stimulant. Et c’est par les défaites que leur chemin conduit vers la victoire. Mais les vainqueurs d’aujourd’hui ?

C’est pour une cause scélérate qu’ils ont accompli leur besogne scélérate. Pour les puissances du passé, pour les ennemis mortels du prolétariat.

Et ils sont dès aujourd’hui vaincus ! Car ils sont dès aujourd’hui les prisonniers de ceux qu’ils pensaient pouvoir utiliser comme leurs instruments et dont ils ont toujours été en fait les instruments.

Ils donnent encore leur nom à la firme, mais il ne leur reste qu’un court délai de grâce.

Déjà ils sont au pilori de l’histoire. Jamais il n’y eut au monde de tels Judas : non seulement ils ont trahi ce qu’ils avaient de plus sacré, mais de leurs propres mains ils ont aussi enfoncé les clous dans la croix. De même qu’en août 1914 la social-démocratie officielle allemande est tombée plus bas que n’importe quelle autre, de même aujourd’hui, à l’aube de la révolution sociale, elle reste le modèle qui fait horreur.

La bourgeoisie française a dû prendre dans ses propres rangs les bourreaux de juin 1848 et ceux de mai 1871. La bourgeoisie allemande n’a pas besoin de faire elle-même le travail : ce sont des « sociaux-démocrates » qui accomplissent la sale besogne, lâche et méprisable. Son Cavaignac, son Gallifet, c’est Noske, l’ « ouvrier allemand ».

Des sonneries de cloche ont appelé au massacre ; de la musique, des agitations de mouchoirs, des cris de victoire des capitalistes sauvés de l’ « horreur bolchéviste » ont fêté la soldatesque. La poudre est encore fumante, l’incendie du massacre des ouvriers brûle encore, les prolétaires assassinés gisent à terre, les blessés gémissent encore, et, gonflé de fierté de leur victoire, ils passent en revue les troupes d’assassins, les Ebert, Scheidemann et Noske.

Semence de dragon !

Déjà le prolétariat mondial se détourne d’eux avec horreur, eux qui osent tendre à l’Internationale leurs mains encore fumantes du sang des ouvriers allemands ! Ils sont rejetés avec répulsion et mépris même par ceux qui, dans la furie de la guerre mondiale, avaient trahi les devoirs du socialisme. Salis, exclus des rangs de l’humanité civilisée, chassé de l’Internationale, honnis et maudits par tous les ouvriers révolutionnaires, ainsi se présentent-ils devant le monde.

Et l’Allemagne tout entière est précipitée par eux dans la honte. Des traîtres à leurs frères, des fratricides, gouvernent aujourd’hui le peuple allemand. « Vite, mon calepin, que je note... »

Oh, leur magnificence ne durera pas longtemps ; un court délai de grâce, et ils seront jugés.

La révolution du prolétariat, qu’ils ont cru noyer dans le sang, elle renaîtra, gigantesque, et son premier mot d’ordre sera : A bas les assassins d’ouvriers Ebert-Scheidemann-Noske !

Les battus d’aujourd’hui ont retenu l’enseignement : ils sont guéris de l’illusion qu’ils pouvaient trouver leur salut dans l’aide des masses confuses de soldats, qu’ils pouvaient s’en remettre à des chefs qui se sont révélés faibles et incapables, guéris de leur croyance en la social-démocratie indépendante, qui les a honteusement abandonnés. C’est en ne comptant que sur eux-mêmes qu’ils vont mener les batailles à venir, qu’ils obtiendront leurs victoires futures. Et la phrase fameuse : « L’émancipation de la classe ouvrière ne peut être que l’oeuvre de la classe ouvrière elle-même », a acquis pour eux, du fait de la leçon amère de cette semaine, une nouvelle signification profonde.

De même, les soldats qui ont été trompés comprendront bientôt quel jeu on leur a fait jouer quand ils sentiront à nouveau sur eux le knout du militarisme remis en selle ; eux aussi sortiront de l’ivresse où ils sont plongés aujourd’hui.

« Spartakus vaincu ! »

Doucement ! Nous n’avons pas fui, nous ne sommes pas battus ! Et même si vous nous enchaînez, nous sommes là et nous restons là ! Et la victoire sera nôtre !

Car Spartakus, cela signifie : feu et flamme, cela signifie : coeur et âme, cela signifie volonté et action de la révolution du prolétariat. Et Spartakus - cela signifie détresse et aspiration au bonheur, volonté de mener la lutte du prolétariat conscient. Car Spartakus, cela signifie socialisme et révolution mondiale.

La marche au Golgotha de la classe ouvrière allemande n’est pas encore terminée, mais le jour de la rédemption approche ; le jour du Jugement pour les Ebert-Scheidemann-Noske et pour les dirigeants capitalistes qui aujourd’hui se cachent encore derrière eux. Haut jusqu’au ciel battent les flots des événements ; nous sommes habitués à être précipités du sommet jusque dans les profondeurs. Mais notre vaisseau poursuit fermement et fièrement sa route droite - jusqu’au but.

Et que nous vivions encore quand il sera atteint - notre programme, lui, vivra ; il dominera le monde de l’humanité libérée. Malgré tout !

Sous le grondement de l’effondrement économique qui s’approche, l’armée encore sommeillante des prolétaires se réveillera comme au son des trompettes du Jugement dernier, et les corps des combattants assassinés ressusciteront et exigeront des comptes de leurs bourreaux. Aujourd’hui encore le grondement souterrain du volcan ; demain il fera éruption et ensevelira les bourreaux sous ses cendres brûlantes et ses flots de lave incandescente.


https://www.marxists.org/francais/liebk ... 190115.htm
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Belles feuilles, Trotsky, le drame du prolétariat français

Message par com_71 » 16 Avr 2015, 13:15

...Les meneurs locaux, gens de hasard, révolutionnaires improvisés, qui jamais auparavant n'avaient réfléchi à tous les problèmes soulevés par les mouvements de masse, sont portés comme des épaves sur les vagues du mouvement et espèrent que la seule logique des événements continuera comme jusqu'à présent à assurer leur succès. Pour sortir de toutes les difficultés, les dilettantes de la révolution, au lieu d'idées, ont des clichés : " Le peuple soulevé est invincible ", " On n'arrête pas les consciences avec des baïonnettes ", etc. Mais la révolution a besoin non pas de lieux communs, mais d'une direction répondant à son développement intérieur, adaptée à ses étapes successives. Cette direction n'existe pas. Dans le cours des événements, un moment d'arrêt fatal se produit. Ledrux, avec son instinct politique, saisit la logique de la révolution. Naguère encore, il avait résisté aux rodomontades sanguinaires de Favrolles, en repoussant la proposition de fusiller les officiers. Pour Bourbouze, il s'était contenté alors de le faire arrêter. Aujourd'hui, Ledrux sent que la crise fatale approche : les masses ne se rendent pas compte que les principales difficultés sont encore à vaincre ; l'ennemi s'empare sans combat de toutes les positions non défendues, et, aussitôt, pousse en avant ses tentacules. Demain, le soudard Bourbouze, avec sa fausse bonhomie, prendra de nouveau la tête des forces armées de la réaction et écrasera la fleur du peuple insurgé. Ledrux conclut qu'il faut lancer un cri d'alarme, un avertissement foudroyant, un appel à l'implacabilité. Maintenant, il est pour les mesures décisives, pour l'exécution de Bourbouze. Mais la logique de la révolution, que le jeune chef saisit en écoutant le pouls agité de la masse, ne trouve qu'un écho tardif dans les têtes de ces demi-chefs. La révolution n'a pas été précédée d'une longue préparation morale et doctrinale. Il n'y a pas à la tête des masses des organisations habituées à penser collectivement, à apprécier uniformément les événements, à intervenir avec ensemble dans ces événements. Il n'y a pas de parti révolutionnaire. L'unanimité dans le mouvement n'existe que tant qu'il ne rencontre pas d'obstacles. Dès que la situation se complique, les chefs improvisés, sans expérience, sans programme, sans horizon, entrent en lutte les uns avec les autres ; chacun a sa route et sa méthode ; ni discipline de pensée, ni discipline d'action.

Les difficultés, les mécomptes, les conséquences de la guerre et de la révolution même se font sentir de plus en plus vivement. Les hésitations commencent, et ensuite vient le découragement. Ceux qui, auparavant, doutaient en secret, parlent maintenant tout haut. Rien de plus facile que d'opposer aux tâches d'aujourd'hui les difficultés de demain. Ceux qui n'ont pas perdu la foi dans la cause s'efforcent de couvrir la voix des sceptiques, mais chacun à sa manière. La masse erre en tâtonnant au milieu des difficultés croissantes et cherche à se guider sur les chefs, mais leur division l'épouvante et la rend impuissante...


https://www.marxists.org/francais/trots ... e/nuit.htm
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Belles feuilles, Benjamin Péret, déshonneur des poètes

Message par com_71 » 18 Avr 2015, 04:29

Si l’on recherche la signification originelle de la poésie, aujourd’hui dissimulée sous les mille oripeaux de la société, on constate qu’elle est le véritable souffle de l’homme, la source de toute connaissance et cette connaissance elle-même sous son aspect le plus immaculé. En elle se condense toute la vie spirituelle de l’humanité depuis qu’elle a commencé de prendre conscience de sa nature ; en elle palpitent maintenant ses plus hautes créations et, terre à jamais féconde, elle garde perpétuellement en réserve les cristaux incolores et les moissons de demain. Divinité tutélaire aux mille visages, on l’appelle ici amour, là liberté, ailleurs science. Elle demeure omnipotente, bouillonne dans le récit mythique de l’Esquimau, éclate dans la lettre d’amour, mitraille le peloton d’exécution qui fusille l’ouvrier exhalant un dernier soupir de révolution sociale, donc de liberté, étincelle dans la découverte du savant, défaille, exsangue, jusque dans les plus stupides productions se réclamant d’elle et son souvenir, éloge qui voudrait être funèbre, perce encore dans les paroles momifiées du prêtre, son assassin, qu’écoute le fidèle la cherchant, aveugle et sourd, dans le tombeau du dogme où elle n’est plus que fallacieuse poussière.

Ses innombrables détracteurs, vrais et faux prêtres, plus hypocrites que les sacerdoces de toutes les églises, faux témoins de tous les temps, l’accusent d’être un moyen d’évasion, de fuite devant la réalité, comme si elle n’était pas la réalité elle-même, son essence et son exaltation. Mais, incapables de concevoir la réalité dans son ensemble et ses complexes relations, ils ne la veulent voir que sous son aspect le plus immédiat et le plus sordide. Ils n’aperçoivent que l’adultère sans jamais éprouver l’amour, l’avion de bombardement sans se souvenir d’Icare, le roman d’aventures sans comprendre l’aspiration poétique permanente, élémentaire et profonde qu’il a la vaine ambition de satisfaire. Ils méprisent le rêve au profit de leur réalité comme si le rêve n’était pas un de ses aspects et le plus bouleversant, exaltent l’action aux dépens de la méditation comme si la première sans la seconde n’était pas un sport aussi insignifiant que tout sport. Jadis, ils opposaient l’esprit à la matière, leur dieu à l’homme ; aujourd’hui ils défendent la matière contre l’esprit. En fait, c’est à l’intuition qu’ils en ont au profit de la raison sans se souvenir d’où jaillit cette raison.

Les ennemis de la poésie ont eu de tout temps l’obsession de la soumettre à leurs fins immédiates, de l’écraser sous leur dieu ou, maintenant, de l’enchaîner au ban de la nouvelle divinité brune ou « rouge » - rouge-brun de sang séché – plus sanglante encore que l’ancienne. Pour eux, la vie et la culture se résument en utile et inutile, étant sous-entendu que l’utile prend la forme d’une pioche maniée à leur bénéfice. Pour eux, la poésie n’est que le luxe du riche, aristocrate ou banquier, et si elle veut se rendre « utile » à la masse, elle doit se résigner au sort des arts « appliqués », « décoratifs », « ménagers », etc.

...Tant que les fantômes malveillants de la religion et de la patrie heurteront l’aire sociale et intellectuelle sous quelque déguisement qu’ils empruntent, aucune liberté ne sera concevable : leur expulsion préalable est une des conditions capitales de l’avènement de la liberté. Tout « poème » qui exalte une « liberté » volontairement indéfinie, quand elle n’est pas décorée d’attributs religieux ou nationalistes, cesse d’abord d’être un poème et, par suite, constitue un obstacle à la libération totale de l’homme, car il le trompe en lui montrant une « liberté » qui dissimule de nouvelles chaînes. Par contre, de tout poème authentique s’échappe un souffle de liberté entière et agissante, même si cette liberté n’est pas évoquée sous son aspect politique ou social, et, par là, contribue à la libération effective de l’homme.


https://www.marxists.org/francais/peret ... poetes.htm
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Belles feuilles, Travailleurs attention... (Jacques Prévert)

Message par artza » 20 Avr 2015, 09:47

TRAVAILLEURS, ATTENTION
VOTRE VIE EST A VOUS


Travailleurs, attention
Votre vie est à vous
Ne vous la laisser pas prendre
Socialistes
Sans-parti
Communistes
La main qui tient l'outil ressemble à la main
Qui tient l'outil
Travailleurs attention
Demain nous saurons sur qui nous tirerons
Les machines à tuer, nous les prendrons
Nous avons su les fabriquer
Nous saurons bien les faire marcher
Et ceux qui crachent tricolore en l'air
Leur propre sang leur retombe sur le nez
Il y aura des morts
Mais la nouvelle vie pourra commencer
Alors les hommes pourront vivre
Alors les enfants pourront rigoler
Vous n'empêcherez pas la terre de tourner
Vous n'empêcherez pas le drapeau rouge de flotter
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Belles feuilles, Travailleurs attention...(Jacques Prévert).

Message par artza » 20 Avr 2015, 11:06

Encore une petite (d'actualité à Paris aujourd'hui ;) ):


Le temps perdu

Devant la porte de l'usine
le travailleur soudain s'arrête
le beau temps l'a tiré par la veste
et comme il se retourne
et regarde le soleil
tout rouge tout rond
souriant dans son ciel de plomb
il cligne de l'oeil
familièrement
Dis donc camarade soleil
tu ne trouves pas
que c'est plutôt con
de donner une journée pareille
à un patron?


Bien connu des anciens lecteurs des bulletins VO puis LO :D
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Belles feuilles , Engels, de l'autorité (1873)

Message par com_71 » 21 Avr 2015, 10:40

De l'autorité

Ces derniers temps, certains socialistes ont entrepris une véritable croisade contre ce qu'ils appellent le principe d'autorité. Il leur suffit de dire que tel ou tel acte est autoritaire pour le condamner. On abuse de ce procédé tout à fait sommaire au point qu'il est devenu nécessaire de s'en préoccuper. Autorité, dans le sens où l'on emploie ce terme, signifie soumission de la volonté d'autrui à la nôtre. Mais autorité implique, d'autre part, subordination. Or, comme ces deux termes sonnent mal et que le rapport qu'ils expriment est désagréable pour celui qui est subordonné à l'autre, on s'est demandé s'il n'était pas possible de s'en passer et dans le cadre des rapports sociaux actuels de créer un autre état social dans quel l'autorité n'aurait plus d'objet, et disparaîtrait donc.

Voyons ce qu'il en est dans la réalité. Si nous considérons les conditions économiques industrielles et agraires qui forment la base de l'actuelle société bourgeoise, nous trouvons qu'elles tendent à substituer l'action combinée des individus à leur action isolée. L'industrie moderne a pris la place des petits ateliers de producteurs isolés, et développe les grandes fabriques et entreprises, dans lesquelles des centaines d'ouvriers surveillent des machines compliquées, mues par la vapeur. Les coches et autres voitures circulant sur les grandes routes ont fait place aux chemins de fer, comme les vaisseaux à rames ou à voiles ont été remplacés par les navires à vapeur. L'agriculture elle-même tombe progressivement sous la domination de la machine et de la vapeur, tandis que lentement, mais inexorablement, les petits paysans cèdent la place aux gros capitalistes qui font cultiver de grandes surfaces par des ouvriers salariés.

Partout, l'action combinée et l'enchaînement d'activités et de procédés dépendant les uns des autres se substituent à l'action indépendante des individus isolés. Mais qui dit action combinée dit aussi organisation. Or, est-il possible d'avoir une organisation sans autorité ?

Supposons qu'une révolution sociale ait détrôné les capitalistes, dont l'autorité préside aujourd'hui à la production et à la circulation des richesses. Supposons, pour nous placer entièrement au point de vue des anti-autoritaires, que la terre et les instruments de travail soient devenus propriété collective des travailleurs qui les emploient. L'autorité aura-t-elle disparu, ou bien n'aura-t-elle fait que changer de forme ? C'est ce que nous allons voir.

Prenons comme exemple une filature de coton. Pour que le coton se transforme en fil, il doit subir au moins six opérations successives et différentes qui, la plupart du temps, s'effectuent dans des locaux différents. En outre, il faut un ingénieur pour tenir les machines en marche et les surveiller, des mécaniciens, chargés des réparations courantes, et un grand nombre d'ouvriers pour le transport des produits d'un atelier à l'autre, etc. Tous ces travailleurs hommes, femmes et enfants sont obligés de commencer et de finir leur travail à des heures déterminées par l'autorité de la vapeur qui n'a cure de l'autonomie des individus.

Il est donc indispensable, dès le principe, que les ouvriers s'entendent sur les heures de travail et, celles-ci étant fixées, s'y conforment tous sans exception. Ensuite, à tout moment et partout, se posent des questions de détail sur les procédés de fabrication, la répartition du matériel, etc., qu'il faut résoudre sur l'heure sous peine de voir s'arrêter aussitôt toute la production. Qu'elles soient réglées par un délégué qui est à la tête de chaque secteur d'activité ou par une décision de la majorité, si c'est possible, il n'en demeure pas moins que la volonté de chacun devra s'y soumettre. Autrement dit, les questions seront résolues par voie autoritaire.

Le machinisme automatisé d'une grande fabrique est beaucoup plus tyrannique que ne l'ont été les petits capitalistes qui emploient les ouvriers. Du moins en ce qui concerne les heures de travail, on peut écrire sur la porte de ces fabriques : Lasciate ogni autonomia, voi ch'entrate ! (« Renoncez à toute autonomie, vous qui entrez ! ») Si l'homme, avec la science et son génie inventif, s'est soumis les forces de la nature, celles-ci se sont vengées en le soumettant à son tour, lui qui les exploite, à un véritable despotisme, absolument indépendant de tout état social. Vouloir abolir l'autorité dans la grande industrie, c'est vouloir supprimer l'industrie elle-même. C'est détruire la filature à vapeur pour en revenir à la quenouille.

Prenons un autre exemple, celui du chemin de fer. Ici, la coopération d'un grand nombre d'individus est absolument indispensable, coopération qui doit avoir lieu à des heures précises pour qu'il n'y ait pas d'accidents. Ici encore, la première condition de toute l'entreprise est une volonté supérieure qui commande toute question subordonnée, et cela est vrai dans l'hypothèse où elle est représentée par un délégué aussi bien que dans celle où un comité est élu pour exécuter les décisions de la majorité des intéressés. En effet, dans un cas comme dans l'autre, on a affaire à une autorité bien tranchée. Bien plus, qu'adviendrait-il du premier train si l'on abolissait l'autorité des employés de chemin de fer sur messieurs les voyageurs ?

Nulle part la nécessité de l'autorité et d'une autorité absolue n'est plus impérieuse que sur un navire en pleine mer. Là, à l'heure du péril, la vie de tous dépend de l'obéissance instantanée et fidèle de tous à la volonté d'un seul.

À chaque fois que je présente ces arguments aux anti-autoritaires les plus enragés, ils ne savent faire qu'une seule réponse : « Bah ! c'est exact, mais il ne s'agit pas là d'une autorité que nous conférons à un délégué, mais d'une fonction ! » Ces messieurs croient avoir changé les choses quand ils en ont changé le nom. C'est se moquer tout simplement du monde.

Quoi qu'il en soit, nous avons vu que, d'une part, une certaine autorité (peu importe comment elle est déléguée) et, d'autre part, une certaine subordination s'imposent à nous, indépendamment de toute organisation sociale, de par les conditions matérielles dans lesquelles nous produisons et faisons circuler les produits.

Nous avons vu, en outre, que les conditions matérielles de la production et de la circulation s'entrelacent fatalement toujours davantage avec la grande industrie et l'agriculture moderne, de sorte que le champ d'action de cette autorité s'étend chaque jour un peu plus. Il est donc absurde de parler de l'autorité comme d'un principe absolument mauvais, et de l'autonomie comme d'un principe parfaitement bon.

L'autorité et l'autonomie sont des notions relatives, et leur importance varie selon les diverses phases de l'évolution sociale.

Si les autonomistes se contentaient de dire que l'organisation sociale de l'avenir ne tolérera l'autorité que dans les limites qui lui sont tracées par les conditions mêmes de la production, nous pourrions nous entendre avec eux.

Cependant, ils sont aveugles pour tous les faits qui rendent l'autorité nécessaire, et ils partent en guerre contre cette notion.

Pourquoi les anti-autoritaires ne se bornent-ils pas à crier contre l'autorité politique, l'État ? Tous les socialistes sont d'accord sur le fait que l'État politique et, avec lui, l'autorité politique disparaîtront à la suite de la révolution sociale future, autrement dit que les fonctions publiques perdront leur caractère politique et se transformeront en simples administrations veillant aux véritables intérêts sociaux. Mais les anti-autoritaires demandent que l'État politique autoritaire soit aboli d'un seul coup, avant même que ne soient supprimées les conditions sociales qui l'ont fait naître. Ils réclament que le premier acte de la révolution sociale soit l'abolition de l'autorité.

Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs ?

Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c'est l'acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l'autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en est; et le parti victorieux, s'il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires. La Commune de Paris eût-elle pu se maintenir un seul jour si elle n'avait pas usé de l'autorité d'un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne faut-il pas, au contraire, la critiquer de ce qu'elle ait fait trop peu usage de son autorité ?

Donc, de deux choses l'une : ou bien les anti-autoritaires ne savent pas ce qu'ils disent et, dans ce cas, ils ne font que semer la confusion, ou bien ils le savent et, dans ce cas, ils trahissent la cause du prolétariat. De toute façon, ils servent la réaction.


https://www.marxists.org/francais/marx/ ... mpc075.htm
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Belles feuilles, D. Bensaïd (à 16 ans)

Message par com_71 » 22 Avr 2015, 14:08

Daniel Bensaïd a écrit :Hérédité

Au fond de mon grenier, dans un étui de cuir, j’ai découvert un instrument bizarre. C’était long, c’était froid, fait de vieux matériaux : un tuyau rouillé et un manche de bois. Tout près était pendue une lame d’acier, semblable à nos couteaux, mais plus large et plus forte.

Je me suis renseigné, ai consulté force bouquins, pour savoir ce qu’étaient ces engins du temps de nos ancêtres. Un fusil et sa baïonnette. Cela servait à tuer. À tuer ? Quel est ce verbe ? C’était je crois en l’an deux mille, au siècle où nos aïeux encore non civilisés, faisaient la guerre. C’est effroyable ! Pire que ça : c’est incroyable. Pour conquérir une parcelle, un lambeau de cette vieille planète que l’on nomme la terre, on faisait mourir à plaisir des millions et des millions d’hommes. Aujourd’hui, on meurt encore, soit ? Mais pourquoi ces verbes tuer, assassiner, massacrer, égorger qui signifient faire mourir. La vie est brève, elle l’était encore plus à leur époque : pourquoi la gaspiller à des actes stériles et même impensables. À présent encore il y a tant à faire.

J’ai regardé les armes, de loin, avec méfiance, presque avec peur. Comment ? Ces pièces de musée ont été l’instrument de leurs instincts barbares ! Ils ont pu froidement, sans trembler tirer sur des silhouettes vivantes pour les précipiter dans la mort. Ils ont pu, de près, corps contre corps, se battre, sentir la lame pénétrer, glisser sur un os. Ils ont pu voir le sang jaillir et noircir : ils ont pu achever à coups de crosse l’homme à terre, qui respire encore, à petits coups, s’accrochant désespérément aux dernières secondes de sa vie. Ils n’ont pas frémi devant ces mains crispées, ces bouches tordues, ces amas de cadavres et tous ces yeux, ces milliers d’yeux, fixes et vides, tournés vers le ciel, ces milliers d’yeux qui accusent.

J’ai remarqué soudain sur la lame d’acier un petit point rouge, éclatant comme un rubis et qui grossissait, grossissait, envahissant la lame, souillant même le manche. Le sang des ancêtres revenait témoigner. Quelques gouttes tombèrent sur le plancher de ce grenier ; aussitôt elles s’élargirent, lançant des tentacules dans chaque rainure du bois, se répandant et s’imprégnant.

« Courons nous battre ! À mort Exterminons cette race ! Tuons, tuons, nous serons des hommes ! Tuons, tuons encore : nous serons de grands hommes ! »

Le sang témoigne, le sang accuse : il les a vus armant le fusil avec un sourire en coin pour tirer dans le dos : il les a vus lâcher leurs bombes consciencieusement, comme un pilote qui manœuvre sa fusée, comme un ouvrier qui fait son labeur. Il les a vus condamner, exécuter, sans une hésitation, sans un remords. Et quand ils sentaient leur tour venir, ils essayaient de tricher, de revenir en arrière, de fuir leur passé, de renier leurs meurtres. Ils avaient tué, ils étaient tués. Il a entendu ce sang des condamnés, le bruit des bottes, le pas cadencé du peloton, il a tourné vite pendant la dernière nuit, visitant une dernière fois le corps qui l’abritait. Il a jailli sur le mur, sur l’échafaud. Il se souvient : il témoigne, il témoigne.

Prenons garde ! Nos ancêtres sont pour nous des sauvages qui tuaient, peut-être serons-nous pour nos fils une autre sorte de sauvages.

L’Allumeur du belvédère, journal des élèves du lycée de Toulouse-Bellevue, n° 15, 1962


http://www.danielbensaid.org/Heredite
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Re: Belles feuilles, Adolf Joffe, lettre d'adieu (1927)

Message par com_71 » 23 Avr 2015, 14:58

A Léon Trotsky

Cher Léon Davidovitch,

Toute ma vie j'ai été d'avis qu'un homme politique devait comprendre lorsque le moment était venu de s'en aller ainsi qu'un acteur quitte la scène et qu'il vaut mieux pour lui s'en aller trop tôt que trop tard.

Pendant plus de trente ans j'ai admis l'idée que la vie humaine n'a de signification qu'aussi longtemps et dans la mesure où elle est au service de quelque chose d'infini. Pour nous, l'humanité est cet infini. Tout le reste est fini, et travailler pour ce reste n'a pas de sens. Même si l'humanité devait un jour connaître une signification placée au-dessus d'elle-même, celle-ci ne deviendrait claire que dans un avenir si éloigné que pour nous l'humanité serait néanmoins quelque chose de complètement infini. Si on croit, comme je le fais, au progrès, on peut admettre que lorsque l'heure viendra pour notre planète de disparaître, l'humanité aura longtemps avant trouvé le moyen d'émigrer et de s'installer sur des planètes plus jeunes. C'est dans cette conception que j'ai, jour après jour, placé le sens de la vie. Et quand je regarde aujourd'hui mon passé, les vingt-sept années que j'ai passées dans les rangs de notre parti, je crois pouvoir dire avec raison que, tout le long de ma vie consciente, je suis resté fidèle à cette philosophie. J'ai toujours vécu suivant le précepte : travaille et combat pour le bien de l'humanité. Aussi je crois pouvoir dire à bon droit que chaque jour de ma vie a eu son sens.

Mais il me semble maintenant que le temps est venu où ma vie perd son sens, et c'est pourquoi je me sens le devoir d'y mettre fin.

Depuis plusieurs années, les dirigeants actuels de notre parti, fidèles à leur orientation de ne donner aux membres de l'opposition aucun travail, ne m'ont permis aucune activité, ni en politique, ni dans le travail soviétique, qui corresponde à mes aptitudes. Depuis un an, comme vous le savez, le bureau politique m'a interdit, en tant qu'adhérent de l'opposition, tout travail politique. Ma santé n'a pas cessé d'empirer. Le 20 septembre, pour des raisons inconnues de moi, la commission médicale du comité central m'a fait examiner par des spécialistes. Ceux-ci m'ont déclaré catégoriquement que ma santé était bien pire que je ne le supposais, et que je ne devais pas passer un jour de plus à Moscou, ni rester une heure de plus sans traitement, mais que je devais immédiatement partir pour l'étranger, dans un sanatorium convenable.

A ma question directe ; "Quelle chance ai-je de guérir à l'étranger, et ne puis-je pas me faire traiter en Russie sans abandonner mon travail", les médecins et assistants, le médecin en activité du comité central, le camarade Abrossov, un autre médecin communiste et le directeur de l'hôpital du Kremlin m'ont répondu unanimement que les sanatoriums russes ne pouvaient absolument pas me soigner, et que je devais subir un traitement à l'Ouest. Ils ajoutèrent que si je suivais leurs conseils, je n'en serais pas moins sans aucun doute hors d'état de travailler pour une longue période.

Après quoi, la commission médicale du comité central, bien qu'elle eût décidé de m'examiner de sa propre initiative, n'entreprit aucune démarche, ni pour mon départ à l'étranger, ni pour mon traitement dans le pays. Au contraire, le pharmacien du Kremlin, qui, jusqu'ici, m'avait fourni les remèdes qui m'étaient prescrits, se vit interdire de le faire. J'étais ainsi privé des remèdes gratuits dont j'avais bénéficié jusque-là. Cela arriva, semble-t-il, au moment où le groupe qui se trouve au pouvoir commença à appliquer sa solution contre les camarades de l'opposition : frapper l'opposition au ventre.

Tant que j'étais assez bien pour travailler, tout cela m'importait peu ; mais comme j'allais de mal en pis, ma femme s'adressa à la commission médicale du comité central, et, personnellement, au docteur Semachko, qui a toujours affirmé publiquement qu'il ne fallait rien négliger pour " sauver la vieille garde " ; mais elle n'obtint pas de réponse, et tout ce qu'elle put faire fut d'obtenir un extrait de la décision de la commission. On y énumérait mes maladies chroniques, et on y affirmait que je devais pour un an environ me rendre dans un sanatorium comme celui du professeur Riedländer. " Il y a maintenant huit jours que j'ai dû m'aliter définitivement, car mes maux chroniques, dans de telles circonstances, se sont naturellement fortement aggravés, et surtout le pire d'entre eux, ma vieille polynévrite, qui est redevenue aiguë, me causant des souffrances presque intolérables, et m'empêchant même de marcher.

Depuis neuf jours je suis resté sans aucun traitement, et la question de mon voyage à l'étranger n'a pas été reprise. Aucun des médecins du comité central ne m'a visité. Le professeur Davidenko et le docteur Levine, qui ont été appelés à mon chevet, m'ont prescrit des bagatelles, qui manifestement ne peuvent guérir, et ont reconnu qu'on ne pouvait rien faire et qu'un voyage à l'étranger était urgent. Le docteur Levine a dit à ma femme que la question s'aggravait du fait que la commission pensait évidemment que ma femme voudrait m'accompagner, " ce qui rendrait l'affaire trop coûteuse ". Ma femme répondit que, en dépit de l'état lamentable dans lequel je me trouvais, elle n'insisterait pas pour m'accompagner, ni elle, ni personne. Le docteur Levine nous assura alors que, dans ces conditions, l'affaire pourrait être réglée. Il m'a répété aujourd'hui que les médecins ne pouvaient rien faire, que le seul remède qui restait était mon départ immédiat pour l'étranger. Puis, ce soir, le médecin du comité central, le camarade Potiomkrine, a notifié à ma femme la décision de la commission médicale du comité central de ne pas m'envoyer à l'étranger, mais de me soigner en Russie. La raison en était que les spécialistes prévoyaient un long traitement à l'étranger et estimaient un court séjour inutile, mais que le comité central ne pouvait donner plus de 1000 dollars pour mon traitement et estimait impossible de donner plus.

Lors de mon séjour à l'étranger il y a quelque temps, j'ai reçu une offre de 20 000 dollars pour l'édition de mes mémoires ; mais comme ceux-ci doivent passer par la censure du bureau politique, et comme je sais combien, dans notre pays, on falsifie l'histoire du parti et de la révolution, ,je ne veux pas prêter la main à une telle falsification. Tout le travail de censure du bureau politique aurait consisté à m'interdire une appréciation véridique des personnes et de leurs actes - tant des véritables dirigeants de la révolution que de ceux qui se targuent de l'avoir été. Je n'ai donc aujourd'hui aucune possibilité de me faire soigner sans obtenir de l'argent du comité central, et celui-ci, après mes vingt-sept ans de travail révolutionnaire, ne croit pas pouvoir estimer ma vie et ma santé à un prix supérieur à 1000 dollars. C'est pourquoi, comme je l'ai dit, il est temps de mettre fin à ma vie. Je sais que l'opinion générale du parti n'admet pas le suicide ; mais je crois néanmoins qu'aucun de ceux qui comprendront ma situation ne pourra me condamner. Si j'étais en bonne santé, je trouverais bien la force et l'énergie de combattre contre la situation existant dans le parti ; mais, dans mon état présent, je ne puis supporter un état de fait dans lequel le parti tolère en silence votre exclusion, même si je suis profondément persuadé que, tôt ou tard, se produira une crise qui obligera le parti à expulser ceux qui se sont rendus coupables d'une telle ignominie. En ce sens, ma mort est une protestation contre ceux qui ont conduit le parti si loin qu'il ne peut même pas réagir contre une telle honte.

S'il m'est permis de comparer une grande chose avec une petite, je dirai que l'événement historique de la plus haute importance que constituent votre exclusion et celle de Zinoviev, une exclusion qui doit inévitablement ouvrir une période thermidorienne dans notre révolution, et le fait que, après vingt-sept années d'activité dans des postes responsables, il ne me reste plus rien d'autre à faire qu'à me tirer une balle dans la tête, ces deux faits illustrent une seule et même chose : le régime actuel de notre parti. Et ces deux faits, le petit et le grand, contribuent tous les deux à pousser le parti sur le chemin de Thermidor.

Cher Léon Davidovitch, nous sommes unis par dix ans de travail en commun, et je le crois aussi par les liens de l'amitié ; et cela me donne le droit, au moment de la séparation, de vous dire ce qui me parait être chez vous une faiblesse.

Je n'ai jamais douté que vous étiez dans la voie juste, et, vous le savez, depuis plus de vingt ans, y compris dans la question de la " révolution permanente ", j'ai toujours été de votre côté. Mais il m'a toujours semblé qu'il vous manquait cette inflexibilité, cette intransigeance dont a fait preuve Lénine, cette capacité de rester seul en cas de besoin, et de poursuivre dans la même direction, parce qu'il était sûr d'une future majorité, d'une future reconnaissance de la justesse de ses vues. Vous avez toujours eu raison en politique depuis 1905, et Lénine lui aussi l'a reconnu ; je vous ai souvent raconté que je lui avais entendu dire moi-même : en 1905, c'était vous et non lui qui aviez raison. A l'heure de la mort, on ne ment pas et je vous le répète aujourd'hui.

Mais vous vous êtes souvent départi de la position juste en faveur d'une unification, d'un compromis dont vous surestimiez la valeur. C'était une erreur. Je le répète : en politique, vous avez toujours eu raison, et maintenant vous avez plus que jamais raison. Un jour, le parti le comprendra, et l'histoire sera forcée de le reconnaître.

Ne vous inquiétez donc pas si certains vous abandonnent, et surtout si la majorité ne vient pas à vous aussi vite que nous le souhaitons. Vous êtes dans le vrai, mais la certitude de la victoire ne petit résider que dans une intransigeance résolue, dans le refus de tout compromis, comme ce fut le secret des victoires de Vladimir Iliitch.

J'ai souvent voulu vous dire ce qui précède, mais je ne m'y suis décidé que dans le moment où je vous dis adieu. Je vous souhaite force et courage, comme vous en avez toujours montré, et une prompte victoire. Je vous embrasse. Adieu.

A. Joffé.

P.-S. - J'ai écrit cette lettre pendant la nuit du 15 au 16, et, aujourd'hui 16 novembre, Maria Mikhailovna est allée à la commission médicale pour insister pour qu'on m'envoie à l'étranger, même pour un mois ou deux. On lui a répondu que, d’après l'avis des spécialistes, un séjour de courte durée à l'étranger était tout à fait inutile ; et on l'a informée que la commission avait décidé de me transférer immédiatement à l'hôpital du Kremlin. Ainsi, ils me refusent même un court voyage à l'étranger pour améliorer ma santé, alors que tous les médecins sont d'accord pour estimer qu'une cure en Russie est inutile.

Adieu, cher Léon Davidovitch, soyez fort, il faut l'être, et il faut être persévérant aussi, et ne me gardez pas rancune.


https://www.marxists.org/francais/4int/ ... 271115.htm
Si on parle de "révolution", "peuple révolutionnaire", "démocratie révolutionnaire", 9 fois sur 10 c'est mensonge ou aveuglement. La question est, Quelle classe fait la révolution ? Une révolution contre qui ? Lénine
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Re: Belles feuilles

Message par Gaby » 23 Avr 2015, 18:13

Fascinante lettre, merci de l'avoir partagée. Touchante, pour comprendre comment l'opposition de gauche en URSS a été expédiée. Mais aussi on peut supposer ce que peut être une lecture contemporaine de cette lettre, justifiant d'éventuels isolements.

Je note une phrase :
"Un jour, le parti le comprendra [que Trotsky avait raison], et l'histoire sera forcée de le reconnaître."

Malheureusement, aucun parti communiste dans le monde ne l'a compris, et ces partis sont en déshérence désormais.

L'heure n'est plus à questionner la direction du mouvement. Elle est à la reconstruction.
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Belles feuilles, Bordiga, A Janitzio, on n'a pas peur

Message par com_71 » 25 Avr 2015, 03:45

...Nous avons repris tel quel et avec son titre cet article tiré d'un journal italien pour les enfants. C'est un des si nombreux rabâchages de la production «culturelle» étasunienne qui passe de journaux en journaux et de revues en revues, sans que les plumitifs de service ne perçoivent rien d'autre que le degré d'ef­fet du morceau qui circule. L'énième reproducteur n'a même pas songé au sens profond que sa diffusion cache ; même dans sa forme conformiste traditionnelle.

Les très nobles populations mexicaines, devenues catholi­ques sous la terreur impitoyable des envahisseurs espagnols montreraient qu'elles sont restées «primitives» parce qu'elles n'ont pas la terreur ni l'horreur de la mort. Ces peuples étaient, au contraire, héritiers d'une civilisation incomprise des chré­tiens d'alors et d'aujourd'hui, et transmise depuis le communisme très ancien. L'insipide individualisme moderne ne peut que s'étonner grossièrement surtout si dans ce texte terne, on dit que des tombes sont sans inscription et qu'on prépare des mets aux morts que personne ne commémore. Véritables morts in­connus non en vertu d'une rhétorique poussive et démagogique mais à cause d'une puissante simplicité d'une vie qui est celle de l'espèce et pour l'espèce, éternelle en tant que nature et non en tant qu'essaim stupide d'âmes errantes dans «l'au-delà» et à qui sont utiles, pour son développement, les expériences des morts, des vivants et de ceux qui ne sont pas nés, dans une suite historique dont le déroulement n'est pas deuil mais joie dans tous les moments du cycle matériel.

Même dans ce qu'elles symbolisent ces coutumes sont plus nobles que les nôtres ; par exemple, ces femmes qui se font belles pour les morts et non pas pour les plus argentés des vi­vants, comme dans notre société mercantile, égout où nous sommes immergés.

S'il est vrai que sous les dépouilles des sinistres saints ca­tholiques vit encore la forme très ancienne des divinités non inhumaines, comme le Soleil, cela rappelle les connaissances que nous avons de la civilisation des Incas que Marx admi­rait - et qui sont parvenues jusqu'à nous ô combien déformées ! Les Incas n'étaient pas primitifs et féroces au point d'immoler les plus beaux spécimens de l'espèce jeune au Soleil qui deman­dait du sang humain, mais magnifiques d'une intuition puissante, ces communautés reconnaissaient le flux de la vie dans l'énergie qui est la même quand le soleil l'irradie sur la planète et lorsqu'elle coule dans les artères de l'homme vivant et de­vient unité et amour dans l'espèce unitaire; espèce qui jusqu'à ce qu'elle ne tombe dans la superstition de l'âme personnelle avec son bilan bigot du donner et de l'avoir - superstructure de la vénalité monétaire - ne craint pas la mort et n'ignore pas que la mort de l'individu peut être un hymne de joie et une contribution féconde à la vie de l'humanité.

Dans le communisme naturel et primitif, même si l'humanité est comprise dans la limite de la horde, l'individu ne cher­che pas à soustraire du bien à son frère, mais il est prêt à s'im­moler sans la moindre peur pour la survie de la grande fratrie. Sotte légende celle qui voit dans cette forme la terreur qu'ins­pire le Dieu qui s'apaise avec le sang.

Dans la forme de l'échange, de la monnaie et des classes, le sens de la pérennité de l'espèce disparaît tandis que surgit le sens ignoble de la pérennité du pécule, traduite dans l'im­mortalité de l'âme qui contracte sa félicité hors de la nature avec un dieu usurier qui tient cette banque odieuse. Dans ces sociétés qui prétendent s'être haussées de la barbarie à la civi­lisation on craint la mort personnelle et on se prosterne devant des momies, jusqu'aux mausolées de Moscou, à l'histoire infâme.

Dans le communisme qui ne s'est pas encore réalisé mais qui reste une certitude scientifique, on reconquiert l'identité de l'individu et de son destin avec celle de l'espèce, après avoir détruit à l'intérieur de celle-ci toutes les frontières constituées par la famille, la race et la nation. Avec cette victoire prend fin toute crainte de la mort personnelle et alors seulement dispa­raît tout culte du vivant et du mort - la société s'étant organi­sée pour la première fois sur le bien-être, la joie et la réduction au minimum rationnel de la douleur, de la souffrance et du sacrifice - parce que tout caractère mystérieux et sinistre a été ôté au déroulement harmonieux de la succession des gé­nérations, condition naturelle de la prospérité de l'espèce.


https://www.marxists.org/francais/bordi ... nitzio.htm
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