Albert Londres au pays des Soviets

Marxisme et mouvement ouvrier.

Albert Londres au pays des Soviets

Message par Sergio » 16 Oct 2017, 12:49

Un extrait du livre Dans la Russie des Soviets de Albert Londres (1920) dans lequel il décrit ses impressions sur le début du régime soviétique. C'est un des encarts du dossier Révolution Russe du Monde diplomatique d'octobre.

Dans le train, une dame se rendait à Raïaïoki. Quand elle apprit que j’appareillais pour Petrograd, elle poussa une exclamation de pitié. (…) En octobre 1917, les bolcheviks, prenant le pouvoir, ont saisi Petrograd, l’ont comme pendue à un crochet et l’ont écorchée de sa civilisation. (…) De 3 à 4 heures, le troupeau humain s’y traîne. Chacun porte son écuelle, ou une vieille boîte de conserve, ou un ex-plat à barbe, voire de vraies gamelles. Ils tendent cela au comptoir graisseux. La portion de bouillon immonde, éclaboussant, tombe comme elle peut dans leurs baquets. Avidement, ils l’avalent. C’est le dernier degré de la dégradation, ce sont des étables pour hommes. C’est la IIIe Internationale. À la quatrième, on marchera à quatre pattes, à la cinquième, on aboiera. (…) Le bolchevisme n’est pas l’anarchie, c’est la monarchie, la monarchie absolue, seulement le monarque au lieu de s’appeler Louis XIV ou Nicolas II se nomme Prolétariat Ier. Les cobayes de Lénine, ce sont des hommes. Il en a déjà tué des centaines de mille. (…) Alors, qui règne ? Règne tout l’ancien personnel agissant des congrès socialistes. Règnent tous les ex-exilés crasseux, taupes des bibliothèques internationales qui usèrent leur jeunesse sur les livres traitant du paupérisme, afin de rechercher comment ils pourraient vivre. Règnent le Sibérien, le Mongol, l’Arménien, l’Asiatique et, au détour de tous les couloirs des commissariats, derrière les paravents, entre deux buvards, sous la corbeille à papier, le roi, le juif. Ah ! l’horrible joli petit massacre qui chauffe à l’horizon. (…) Et nous étions chez le doux Tchitcherine [commissaire du peuple aux affaires étrangères]. Et vingt juifs, quarante juifs, soixante juifs voltigeaient autour de nous dans les couloirs de ce commissariat, et nous attendions que le chef de cette tribu hébraïque, glissant entre les portes comme une anguille dans la main, et qui avait pour nom Rosemberg, que le camarade Rosemberg, enfin, voulût bien nous donner un billet de logement, quand un homme habillé en soldat russe, de la joie sur le visage, la main tendue et les yeux tendres, venant à nous, se mit à dire avec un accent de bonheur : « Enfin ! un Français ! Je suis bien heureux de vous voir. » Et il se présenta : « Je suis Pascal. » Un Français ! Un homme qui avait une figure de civilisé et des yeux où l’on pouvait regarder dedans, et une poignée de main qui était directe, et de la franchise dans son allure, et dans le regard de la douceur qui n’était pas de l’hypocrisie. (…) Que l’on gémisse de faim à ses pieds, que l’on incarcère sous ses yeux, que l’on fusille sous ses fenêtres, que dans toute l’immensité d’un immense pays le râle ait remplacé le rire, tout cela est bien, puisque tout cela est pour Dieu, c’est-à-dire pour le communisme ; car Pascal, le normalien, Pascal, l’ex-lieutenant d’infanterie de France, Pascal n’est plus un homme, n’est plus un civilisé, n’est plus un Français : c’est un communiste. (…)

Si nous étions le gouvernement français, nous savons bien ce que nous ferions. Nous déléguerions des orateurs aux Bourses du travail et aux usines, et ces orateurs tiendraient ce langage aux ouvriers : « Quel sont ceux, parmi vous, qui sont bolcheviques ? Vous ? Bien ! Vos camarades ont confiance en vous, j’espère. Vous allez passer à votre maison, prendre votre femme et vos enfants (qu’on n’oublie pas les femmes et les enfants !), le gouvernement de la République va vous donner des visas, vous payer le voyage. Vous allez partir, vivre, travailler, manger, vous et les vôtres, six mois durant, sous le régime des Soviets. Après, vous reviendrez, et vous direz ce que vous avez vu. Bonne chance, camarades ! » (…)

Cloîtré, son chat sur les genoux, ses yeux asiatiques mi-fermés, Lénine rêve.
Sergio
 
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Re: Albert Londres au pays des Soviets

Message par Gayraud de Mazars » 18 Oct 2017, 12:30

Salut Sergio,

Cloîtré, son chat sur les genoux, ses yeux asiatiques mi-fermés, Lénine rêve.


Plutôt que ce texte assez terrible pour la Révolution Bolchévique et Lénine, d'Albert Londres, relisons Moscou sous Lénine de 1920, écrit par Alfred Rosmer.

Extrait - Chapitre X : Au Kremlin - Lénine

" Le jour même de mon retour à Moscou, j’étais appelé par Lénine au Kremlin. Il était impatient de prendre un contact direct avec les délégués, de faire la connaissance personnelle de chacun d’eux, de les questionner ; dès leur arrivée il préparait l’entrevue. Je ne l’avais encore jamais vu. Une des choses qui me frappèrent le plus en cette première rencontre, c’est l’aisance qui s’était établie dès le début de la conversation et se maintint tout au long. Aussi sa simplicité, la façon dont il put me dire à moi qu’il connaissait à peine : “ J’ai dû écrire une bêtise. ”

Le Comité exécutif de l’Internationale communiste avait lancé un appel “ A tous les communistes, à tous les révolutionnaires ! ” leur demandant d’envoyer des délégués au 2e congrès, dont la date et le lieu étaient audacieusement fixés : le 15 juillet à Moscou. Mais pour ceux-là le blocus subsistait et chaque frontière était un sérieux obstacle.

En ce mois de juin 1920, l’atmosphère de Moscou avait quelque chose d’exaltant ; on sentait encore le frémissement de la Révolution en armes. Parmi les délégués, venus de tous les pays et de tous les horizons politiques, certains se connaissaient déjà ; la plupart se rencontraient là pour la première fois. Une vraie camaraderie naissait spontanément entre eux ; les discussions étaient ardentes car les points de divergences ne manquaient pas, mais ce qui les dominait, c’était chez tous un attachement absolu à la Révolution et au communisme naissant.

De son observatoire du Kremlin, Lénine suivait attentivement les travaux préliminaires du congrès ; deux des principales thèses avaient été écrites par lui ; il comptait participer activement aux délibérations en commission et en séance plénière. Pour la première fois depuis la Révolution, il lui était donné de prendre contact avec des communistes d’Europe, d’Amérique, d’Asie. Aussi s’empressait-il de les interroger ; à peine était-on arrivé qu’il vous faisait venir dans son bureau du Kremlin.

Sur le chemin de l’hôtel au Kremlin, on se demandait quel homme on allait trouver. Ses oeuvres, les dernières exceptées, nous étaient mal connues, ou pas connues du tout, et on ne possédait que d’assez vagues notions sur les luttes passionnées qui avaient mis aux prises, jadis les diverses tendances de la social-démocratie russe. Ses écrits révélaient un révolutionnaire d’un type nouveau : un étonnant mélange de “ dogmatisme ” - il vaudrait mieux dire d’attachement inébranlable à certains principes fondamentaux - et d’extrême réalisme ; l’importance attachée à la manœuvre, au “ louvoiement ” - expression typiquement léniniste - dans la bataille contre la bourgeoisie. On préparait des questions, des ripostes, et puis, tout d’un coup, on se trouvait déjà en pleine conversation cordiale, familière, avec un homme qu’on voyait pour la première fois comme si on le connaissait depuis longtemps. Cette simplicité et cette aisance de l’accueil ne pouvaient manquer d’impressionner vivement les délégués, et on pouvait être sûr qu’au retour c’est par la mention de cette impression qu’ils commenceraient et achèveraient le récit de leur visite.

Avant d’atteindre son cabinet, il fallait traverser son secrétariat, une grande pièce carrée, et on avait juste le temps de noter au passage que les communistes qui y travaillaient étaient presque exclusivement des femmes. L’une d’elle se leva pour me conduire, mais Lénine était déjà là pour me recevoir. Quand j’entrai, il venait d’interrompre un entretien avec deux attachés du Commissariat de la Guerre qui lui apportaient les dernières dépêches des opérations militaires. “ Je vais vous faire attendre un peu, dit-il, excusez-moi. ” Puis il retourna rapidement vers ses visiteurs demeurés devant la grande carte sur laquelle ils suivaient le mouvement des armées.

En ces jours, l’Armée rouge poursuivait les soldats de Pilsudski après les avoir délogés des positions où, une fois de plus, ils s’étaient accrochés, lors d’une nouvelle invasion de l’Ukraine. L’avance de l’Armée rouge était foudroyante ; elle se développait à une allure qui déroutait les militaires professionnels, et comme seule une armée portée par l’enthousiasme révolutionnaire est capable de le faire.

La conversation se poursuivit devant la carte pendant quelques minutes encore, puis Lénine vint s’asseoir devant moi. En quelques mots, il me communiqua l’essentiel des dépêches du front qu’on venait de lui apporter. Bien qu’il s’agissait d’une campagne dont les conséquences pouvaient être décisives pour la Révolution, il était parfaitement calme, tout à fait maître de soi, prêt à passer sans transition à un autre sujet, car il m’interrogea tout de suite sur la situation en France.

Sur le moment je ne pris pas de notes de cette première conversation, et quand je cherche aujourd’hui à la reconstituer fidèlement je me souviens que, de sa part, elle se borna à de brèves questions, posées toujours fort à propos et montrant qu’il s’orientait parfaitement dans une situation compliquée. Mais une remarque qu’il fit soudain allait me permettre de pénétrer d’un coup le secret de la position exceptionnelle qu’il occupait dans son parti, de l’influence prédominante qu’il y avait acquise. Comme nous parlions de la minorité zimmerwaldienne du Parti socialiste français et de ses perspectives, il me dit : “ Il est temps maintenant qu’elle sorte du parti pour former le Parti communiste français ; elle a déjà trop attendu. ” Je lui répondis que tel n’était pas l’avis des dirigeants de cette minorité ; que, antérieurement, ils avaient parfois été impatients de quitter le parti en bloc mais que le récent congrès de Strasbourg leur avait été si favorable qu’ils étaient maintenant opposés au départ ; ils pouvaient espérer devenir rapidement majorité. “ S’il en est ainsi, remarqua-t-il, j’ai dû écrire une bêtise dans ma thèse ; demandez-en une copie au secrétariat de l’Internationale communiste, et envoyez-moi les corrections que vous proposez. ”

Tel était l’homme. Il ne prétendait pas tout savoir ; pourtant il savait beaucoup, sa compréhension du mouvement ouvrier d’Occident était rare ; car si beaucoup d’autres révolutionnaires connaissaient, comme lui, des langues étrangères et avaient passé des longues années en exil, il n’y en avait que quelques uns qui s’étaient mêlés intimement à la vie des divers pays d’Europe où ils vivaient ainsi que lui l’avait toujours fait. Cela lui permettait de suivre les événements qui s’y déroulaient et de leur donner leur juste valeur, leur exacte signification. Mais précisément parce qu’il savait beaucoup il était capable de compléter ses connaissances quand l’occasion s’en présentait, et aussi, chose inhabituelle chez un “ chef ”, de reconnaître très simplement s’être trompé.

Par la suite, j’eus beaucoup d’autres occasions d’observer Lénine, d’abord au congrès, puis dans les commissions. Le travail en commission était, avec lui, particulièrement agréable. Il suivait la discussion de bout en bout, écoutant attentivement chacun, interrompant de temps à autre, le regard toujours vif et malicieux.

On sait qu’il pouvait être, s’il le fallait, impitoyable et dur, même avec ses collaborateurs les plus proches, quand il s’agissait de questions décisives, selon lui, pour l’avenir de la révolution. Alors il n’hésitait pas à porter les jugements les plus sévères et à défendre les décisions les plus brutales. Mais il expliquait d’abord patiemment ; il voulait convaincre. Dès son arrivée à Pétrograd et jusqu’aux grandes journées d’Octobre, il dut souvent batailler très durement contre une fraction du Comité central de son parti. En 1920, son autorité était immense ; les événements avaient montré que dans toutes les circonstances graves il avait vu juste ; il apparaissait aux yeux de tous comme le guide le plus sûr de la Révolution, mais il était toujours le même homme, très simple, cordial, prêt à expliquer pour convaincre."


Tel était vraiment Lénine...

Fraternellement,
GdM
"Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus."
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Re: Albert Londres au pays des Soviets

Message par Duffy » 18 Oct 2017, 13:41

Précisons qu'Albert Londres n'était pas le tout venant de l'écrivain anticommuniste (dans sa version raciste aussi dégoûtante que banale) : c'était aussi un fier patriote, qui voyageait en URSS en service commandé pour le compte des renseignements français. Sa mission ? Déterminer comment procéder à l'assassinat de Lénine et Trotsky.
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Re: Albert Londres au pays des Soviets

Message par artza » 23 Oct 2017, 06:34

Ce qu'écrit A. Londres sur la Russie des soviets est bien révélateur de la haine provoquée par la peur de la révolution.
A. Londres n'était pas n'importe qui, journaliste-reporter réputé de la grande presse. Il n'écrivit pas que des horreurs réactionnaires. Il dénonça le bagne de Cayenne, les asiles pour fous, la traite des blanches, le travail forcé dans les colonies d'Afrique...dans un style , avec un vocabulaire qui ne sont plus de mise aujourd'hui!
artza
 
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Re: Albert Londres au pays des Soviets

Message par yannalan » 23 Oct 2017, 15:44

Le style de John Reed dans ses reportages de guerre des Balkans n'est pas piqué des vers non plus.... Toute une époque
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