Un court moment révolutionnaire.

Marxisme et mouvement ouvrier.

Un court moment révolutionnaire.

Message par pouchtaxi » 24 Juin 2018, 17:09

" Un court moment révolutionnaire. La création du parti communiste en France."

De Julien Chuzeville.

Certains parmi vous l'auront peut-être écouté lors de la dernière fête. Je n'ai pu suivre qu'une partie de la conférence. C'était très intéressant et cela m'a donné envie de lire le livre.

Le titre est bien trouvé.

Je l'ai donc lu et je suis bien moins enthousiaste.

JC a une position très anti-bolchevique, ce créneau est fort bien pourvu et depuis bien longtemps. Malheureusement et au-delà des différences d'appréciation qui sont choses légitimes, l'anti-léninisme de Chuzeville l'aveugle souvent.

Le livre couvre la période 1914/1924, donc de la première guerre mondiale et des quelques révolutionnaires qui n'ont pas cédé à la contagion patriotique jusqu'à la "bolchevisation" de 1924.

L'ouvrage qui contient tout de même des choses intéressantes mériterait une recension complète. Je me contenterai de citer, sans ordre précis, quelques passages que je trouve très discutables.

1) Le parti pris anti-léniniste se manifeste dès qu'il est question dans le livre de la conférence de Zimmerwald où la position de Lénine est minoritaire.

…...et ses conceptions particulières ne sont pas adoptées. p.63.


JC omet de préciser que Lénine, à la différence de tous les autres zimmerwaldiens, milite pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire. Il ne demande donc pas seulement l'arrêt des hostilités mais propose une perspective politique révolutionnaire au prolétariat mondial.

JC revient page 444 sur Zimmerwald et oppose

...les spartakistes en Allemagne, les tribunistes aux Pays-Bas,.......qui voulaient au contraire en finir au plus tôt avec la violence née de la guerre.


A

..Lénine qui voulait profiter de la militarisation de la société, non lutter contre elle.


Encore les caricatures classiques sur l'ogre assoiffé de sang.....Et pourtant JC a écrit un livre sur Zimmerwald.

2) A propos de "La maladie infantile..."

Ainsi les délégués se voient-ils distribuer une brochure de Lénine contre le gauchisme, c'est-à-dire contre les courants communistes situés à la gauche des bolcheviks, texte qui peut apparaître comme une ouverture aux yeux des courants les plus modérés, dont font partie Cachin et Frossard. p.189


(Précision : Les délégués en question sont ceux du deuxième congrès de l’IC en 1920.)

Faire de Lénine un manœuvrier florentin est tout à fait ridicule.

3) Sur le thème de l'autoritarisme des bolcheviks.

Plus fondamentalement, le parti bolchevique n'a quasiment jamais connu d'existence normale, réprimé sous le tsarisme, puis de nouveau en juillet-août 1917, il a ensuite pris le pouvoir et l'exerce pendant une guerre civile.....p. 191.

Pour JC des "conditions normales", c'est sans doute la démocratie bourgeoise dans laquelle il vit. C’est un point de vue acritique incompatible avec un travail d’historien.

4) L'opposition communiste russe.

Ces luttes internes au parti communiste de l'Union soviétique, qui sont aussi des luttes personnelles pour le pouvoir d’État, s'accélèrent à la suite de la mort de Lénine....p.378.


Par conséquent, ce "nouvel État" qu'est l'URSS ne peut pas fournir d'appui aux partisans de l'autoémancipation révolutionnaire. Au contraire, un conservatisme s'y développe,.......
......puisqu' avec la couche bureaucratique il a un intérêt matériel concret au maintien du système en place. p.440


JC mélange allègrement les stratégies zigzagantes de la clique bureaucratique, avec Staline à sa tête, et le combat des oppositionnels communistes pour le redressement du parti et l'approfondissement d'une politique révolutionnaire en Russie et partout ailleurs.

La bureaucratie stalinienne serait donc le corollaire nécessaire de la conception bolchevique défendue par Lénine. On dirait un reportage journalistique sur ARTE.

5) "Bolchevisation."

C'est une des manifestations du fait que la bolchevisation n'est pas qu'un durcissement, c'est surtout une entreprise de substitution politique : il ne s'agit plus du communisme, mais du bolchevisme ; plus du marxisme, mais du léninisme. p. 410.

Ou encore.

Le bolchevisme...........Sa conception militarisée de l'action politique et ses pratiques autoritaires ….p. 470


Je passe sur l’utilisation sans guillemet du terme « bolchevisation » qui entretient une confusion entre le bolchevisme et la reprise en main bureaucratique des partis communistes par l’appareil stalinien à partir de 1924.

Pour JC les bolcheviks falsifient le communisme et le marxisme. Cette rengaine, habituelle chez les anarchistes et les conseillistes a cela de commode que la dégénérescence de l'Etat issu de la révolution d'Octobre résulte directement de l'autoritarisme de Lénine. Pas la peine de se fatiguer à analyser le recul mondial de la révolution, l'isolement de la révolution russe et une situation économique catastrophique. JC cite les deux premiers phénomènes mais en fait des raisons secondes.

Le fil directeur du livre c'est, en bref, l'échec prévisible de la construction du PC en France (c’est-à-dire son incapacité à devenir un parti ouvrier révolutionnaire internationaliste authentique) car les révolutionnaires véritables, en gros les anarchistes, syndicalistes-révolutionnaires et quelques socialistes minoritaires, ont cru naïvement qu'une alliance avec les bolcheviks travestis en communistes était possible.

La fin du livre rend hommage et c'est mérité, à Rosmer, Monatte,.....qui minoritaires en 1914 le seront aussi en 1924. La fidélité de ces militants aux idéaux révolutionnaires, à travers des périodes extrêmement difficiles, est pour les militants d'aujourd'hui un point d'appui.

Cependant je désapprouve l’utilisation de leur exemple pour finalement renforcer la vulgate selon laquelle la dictature bureaucratique stalinienne est le prolongement nécessaire de la conception bolchevique du parti.

Le 23 juin, Chuzeville était invité par Jean-Jacques Marie dans le cadre des activités des Cahiers du Mouvement Ouvrier (CMO). Les bolcheviks-léninistes sont donc moins sectaires qu’on le dit !
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Re: Un court moment révolutionnaire.

Message par Zelda_Zbak » 25 Juin 2018, 07:37

Merci de ta critique Pouchtaxi.
Il se définit comment Julien Chuzeville ? Communiste libertaire ou anarchiste ? Entre tes lignes, j'ai l'impression que c'est davantage le 1 ?
Mais du coup, il défend son point de vue. Ce n'est pas de la vulgate ou par démagogie, c'est juste sa lecture de l'histoire, même si tu n'es pas d'accord avec.
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Re: Un court moment révolutionnaire.

Message par pouchtaxi » 26 Juin 2018, 06:05

Je ne connais pas l’étiquette politique qu’il préfère.

Bien sûr qu’il défend son point de vue, je me réjouis même qu’il ait pu le faire dans le cadre de la fête.

J’ai voulu souligner que, selon mon opinion, le point de vue de JC, présenté avec toutes les apparences de la radicalité hétérodoxe est la vulgate.
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Re: Un court moment révolutionnaire.

Message par artza » 08 Sep 2018, 09:02

J'ai lu ce bouquin en vacances...mauvaise pioche ce genre de livre vous gâche l'humeur.

Pour J.C à l'évidence le stalinisme est le fruit naturel (programmé) du bolchevisme.
Des différences de degrés conséquence des circonstances et pis voilà!

Le point-de-vue de J.C n'a rien d'original, il court de Ferro à Venner en passant par Max Gallo.

Je ne citerais qu'une chose:
Le PC a échoué à réaliser une synthèse , marxisme, syndicalisme révolutionnaire, communisme libertaire
(voilà une idée qui n'a jamais effleuré, heureusement Lénine et Trotsky et Rosa Luxemburg).

Et pour cause tâche impossible.
La tenter ne peut nuire qu'au mouvement de l'émancipation des travailleurs.

Regrouper dans un parti les meilleurs militants des tendances révolutionnaires bien sur.
Ce que les bolcheviks sont les seuls à avoir fait soit dit en passant (merci la révolution), ex: Trotsky, Rakovsky, Radek, le jeune Leviné et tant d'autres.
Mais derrière un programme unique qui rend compte des événements et montre une voie d'avenir.
Il s'agit pas à chacun d'amener sa science et ses préjugés de jeunesse.

Bref sans Octobre 17 et le bolcheviks au pouvoir il n'y aurait jamais eu de parti communiste ni en France, ni ailleurs, ni nulle part.

Quelle conséquence? L'histoire ne repasse pas deux fois les plats (LT). Je doute fort que les choses se soient mieux passées.
artza
 
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