Shlomo Sand : islamophobie et judéophobie

Shlomo Sand : islamophobie et judéophobie

Message par logan » 23 Avr 2016, 16:55

Un texte très intéressant de Shlomo sand :

Shlomo Sand: « L’islamophobie a remplacé la judéophobie »
19 avr. 2016 | Par HASSINA MECHAÏ- Mediapart.fr
C’est un livre stimulant, mêlant érudition et mise en perspective historique, qu’a sorti Shlomo Sand. Sous le titre "La Fin de l'intellectuel français ? De Zola à Houellebecq", l’historien israélien y interroge la figure de l’intellectuel en France.

(Propos recueillis par Hassina Mechaï)

Plus précisément, tout au long du livre, court un double questionnement : celui de la centralité de la France, et de Paris particulièrement, dans la production intellectuelle et la disparition (ou non) des « grands intellectuels ». Une des thèses développées dans le livre pose qu’ « alors que l'intellectuel parisien moderne est né dans le combat contre la judéophobie, le crépuscule de l'intellectuel du début du XXIe siècle s'inscrit sous le signe d'une montée de l'islamophobie ». Shlomo Sand, habitué à s’attaquer de front à toutes sortes d'orthodoxies, dynamite au passage, en mots et épigrammes bien sentis, certains des intellectuels médiatiques les plus en vue : Bernard-Henri Levy ? « Un Malraux universaliste en France mais un Barrès très nationaliste en Israël ». Michel Houellebecq et son livre Soumission ? « Si l‘on [y] remplaçait les musulmans par les juifs, l’on pourrait qualifier le message du livre de belle haine, selon le qualificatif appliqué à la judéophobie, il y a près de 120 ans ».

Et puis il y pointe ces intellectuels, passés du maoïsme au (néo) conservatisme et qui ont mythifié un « passé stable et homogène qui, en fait, n'a jamais existé » (beaucoup se reconnaîtront). Shlomo Sand écrit aussi, au détour d’une phrase : « Durant toute ma vie j’ai aspiré à devenir un intellectuel critique ». C’est là peut-être la clé de son livre : celle d’une désillusion, d’une « désabusion » devant les lâchetés, atermoiements, abandon des luttes progressistes de certains intellectuels : de Sartre ou Beauvoir dont le comportement sous l’occupation demeure pour le moins problématique à certains penseurs qui selon le mot de Paul Claudel, ont été, sont et seront « pour tous les Jupiter, contre tous les Prométhée ».

Votre ouvrage indique en sous-titre : De Zola à Houellebecq. Est-ce une façon de pointer une forme de déliquescence de la figure de l’intellectuel français, qui commencerait par l’auteur de J’accuse! et finirait par l’auteur de Soumission ?

Shlomo Sand : Ce titre comporte une critique double. J’indique ainsi un certain déclin du statut de l’Intellectuel français mais également une certaine dégénérescence de sa position morale. C’est une double chute, du point de vue de la qualité professionnelle mais également du point de vue éthique face aux évènements et face à l’Histoire.

De même pourquoi ce point d’interrogation : « Vers la fin de l’intellectuel français ? » ?

Shlomo Sand : Je suis historien, j’ignore donc ce qu’il peut advenir dans le futur. Si je constate aujourd’hui le déclin du statut de l’intellectuel français et de la pensée critique en France, je ne suis pas certain en revanche que cela ne changera pas. Y-a-t-il un avenir pour l’intellectuel français ? C’est une chose que j’ignore, d’où cette interrogation.

Ce double déclin dont vous parlez, tant dans le statut que dans la position morale, quelles en sont les raisons ?

Shlomo Sand : D’abord mon propos est moins l’intellectuel que l’intellectuel critique en France. Ces intellectuels critiques sont apparus avec l’affaire Dreyfus et leur figure s’étend jusqu’à Foucault ou encore Bourdieu. Leur déclin trouve une de ses raisons dans la disparition de certaines conflictualités sociales. En effet, la naissance de l’intellectuel collectif à la fin du 19ème siècle est liée à la montée de larges mouvements de masse ouvriers. Il me semble que le fait que nous assistons aujourd’hui à un certain recul des forces autonomes des classes ouvrières ou des classes salariées face au Capital et au Pouvoir se traduit également sur le plan de la capacité de critique de ces mêmes pouvoirs.

Une autre raison se trouve aussi dans l’échec terrible de tous les mouvements libérateurs au XXème, comme le socialisme, le communisme ou le tiers-mondisme. Ces échecs incitent à la prudence désormais. Or être intellectuel suppose une vision du futur. Désormais à défaut d’élan vers le futur, certains regardent non vers le passé, mais vers une mémoire perverse du passé.

L’intellectuel critique plonge aussi ses racines dans les Lumières avec les figures de Voltaire, Diderot et Rousseau par exemple. L’éclat de ces figures qui a brûlé pendant plus de 200 ans, est également en train de disparaître du fait des changements des nouveaux moyens de communication. L’hégémonie totale de l’Image face au Verbe, de la télévision face au livre, a eu pour conséquences que ce sont les décideurs médiatiques qui peuvent décider de qui est intellectuel et de qui ne l’est pas. Ainsi, dans les années 70 et 80, l’émission Apostrophes pouvait lancer ou pas une carrière d’intellectuel. Evidemment, ce phénomène ne s’est pas observé qu’en France. Mais ici, tout est plus accentué, plus théâtral.

Parallèlement, dans les Universités, lieu de la pensée critique, on assiste à un processus poussé de spécialisation chez les universitaires. Cela les empêche de pouvoir offrir des analyses globales, de la synthèse. D’autant qu’à la télévision, les analyses nuancées ne peuvent prendre place. Tous ces phénomènes conjugués font qu’on peut aujourd’hui voir BHL écrire L’Esprit du Judaïsme sans qu’il ne maîtrise ni l’hébreu ni l’araméen et que Michel Onfray peut aussi écrire Penser l’Islam sans qu’il ne parle un traitre mot d’arabe classique. C’est d’un point de vue universitaire plus que ridicule alors que les Universités françaises regorgent de spécialistes qui n’ont pas accès aux médias.

Vous parliez du champ médiatique qui façonne la vie des idées en France. Mais Internet, par son horizontalité, son immédiateté, n’est-il pas en train de concurrencer voire de délégitimer le magistère des intellectuels médiatiques ?

Shlomo Sand : Comme le pensait Marx, si les moyens de production changent, les rapports de production changent aussi. On peut appliquer ce principe aux moyens de communication. Le glissement accéléré vers d’autres moyens de communication que la télévision hégémonique peut modifier les rapports entre les intellectuels et leur public. Il est clair par exemple qu’Obama a été élu grâce à une certaine jeunesse plus férue d’Internet que de télévision. Aujourd’hui Bernie Sanders a aussi le soutien d’une jeunesse née avec l’Internet alors que Donald Trump est le candidat typique de téléspectateurs, de gens habitués aux codes de la télévision. Dans le champ intellectuel, Alain Finkielkraut est également un pur produit des médias audiovisuels.

Internet casse aussi l’hégémonie des grands décideurs médiatiques qui font les intellectuels. Il casse les rapports de force symbolique et permet une certaine pluralité d’opinions qui n’existe pas dans le champ médiatique qui a dominé notre vie culturel jusqu’à maintenant. Avec Internet, il est possible qu’apparaisse une autre catégorie d’intellectuels, une autre façon de l’être également, un nouveau pluralisme et une nouvelle pensée critique. Il y a une promesse en germe. Mais toute la question et de savoir si les révoltes sociales qui ont fleuri dernièrement et qui se sont appuyées sur Internet vont se pérenniser et se structurer. Les dernières révoltes, celles par exemple dans le monde arabe ou encore la révolte des tentes en Israël, ont disparu ou ne se sont pas traduites par des nouveaux partis, de nouveaux syndicats. Mais il me semble qu’avec Internet, nous sommes face à quelque chose d’encore inconnu. Le pire comme le meilleur peuvent en advenir. Le site d’Alain Soral, par exemple, dont le contenu m’horrifie, est un pur produit d’internet.

Vous montrez également que certains intellectuels ont eu un trajet les menant du maoïsme au néo-conservatisme. Mais qu’ont-ils gardé du maoïsme, peut-être dans la méthode ou la vision du monde, même s’ils en ont rejeté l’idéologie ?


Shlomo Sand : Prenez l’Islamophobie, qui s’inscrit dans cette époque d’incertitude culturelle, économique et qui s’exprime partout. Ce phénomène se retrouve aussi en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Mais en France, l’Islam est devenu l’obsession de nombreux intellectuels. Et c’est en France qu’a été publié Soumission de Houellebecq, devenu un best-seller. L’islamophobie s’y exprime plus fortement qu’ailleurs. Je fais le lien avec un certain concept de la Nation qui est très spécifique en France. A partir de la Révolution française, cette idée de la Nation est assez uniforme alors qu’ailleurs en Europe, la vision en est beaucoup plus pluraliste du point de vue culturel. Je note dans mon livre que s’il n’y a pas eu beaucoup d’intellectuels fascistes en France, en revanche nombreux étaient judéophobes (je préfère ce terme à celui d’antisémite). Et ensuite beaucoup d’intellectuels ont été maoïstes. Dans les deux cas, on note une forme d’impatience, d’intolérance envers celui qui est différent. Dans l’idée même de judéophobie, il y a une vision de soi-même très totalitaire. Le maoïsme était aussi le courant le plus totalitaire, le plus intolérant parmi les mouvements de contestation des années 60. Je crois qu’il y a un lien entre cela et le fait que beaucoup d’anciens maoïstes sont restés intolérants sur le plan culturel. Cela s’exprime notamment par cette obsession de la laïcité et le refus de la diversité culturelle dans la France actuelle, sous couvert de défense des valeurs de la République.

« Mon grand-père et ma grand-mère, gazés en Pologne, ignoraient qu’ils vivaient dans une civilisation judéo-chrétienne »

Pensez-vous comme Emmanuel Todd que « toute croissance de l’islamophobie va mener à plus d’antisémitisme » ?

Shlomo Sand : Je ne partage pas cette analyse. La France a eu une longue tradition judéophobe. Cette judéophobie a été un code de communication acceptable, pas seulement dans les milieux catholiques mais également chez beaucoup de laïcs républicains, de Barrès à Céline. L’intolérance envers la figure du Juif à travers le XIXème siècle la première moitié du XXème vient aussi d’une certaine culture nationale. Je pense que cette judéophobie, très profonde en France, a disparu non pas après la Seconde Guerre mondiale mais à la fin des années cinquante. Cette judéophobie n’existe plus dans la culture de masse ou dans les élites. Même dans l’extrême-droite française, avec le passage de Jean-Marie Le Pen à sa fille, l’antisémitisme a cessé d’être légitime. Cependant, il me semble qu’en marge dans les ghettos-cités, il y a la naissance d’une nouvelle judéophobie qui est liée au conflit israélo-palestinien.

Je pense surtout que l’islamophobie a remplacé la judéophobie. Je montre, par exemple, que si on remplace dans le livre de Houellebecq, toutes les descriptions concernant les musulmans par des descriptions des juifs, on obtiendrait un pamphlet judéophobe. Ce mouvement s’est accompagné d’une nouvelle référence à une prétendue « civilisation judéo-chrétienne ». Or du point de vue purement théologique, ce concept est une blague, tout simplement. Le Judaïsme est plus proche de l’Islam que du Christianisme. Les conflits entre juifs et chrétiens ont été plus importants qu’entre juifs et musulmans. Le juif, comme minorité religieuse, a souffert beaucoup plus sous le christianisme que dans le monde musulman. Même s’il y avait le statut de dhimmi cela n’a rien à voir avec les souffrances dans le monde chrétien qui se sont terminées à Auschwitz. Mon grand-père et ma grand-mère, gazés en Pologne, ignoraient qu’ils vivaient dans une civilisation judéo-chrétienne. Quand j’entends ce concept, je suis effrayé et en colère car c’est une négation totale de l’Histoire.

Que pensez-vous du concept d’ « islamo-gauchisme » ?

Shlomo Sand: On a accusé Emile Zola d’être philosémite quand il défendait Dreyfus. C’est le même raisonnement qui sous-tend le concept d’ « islamo-gauchisme ». Cela sert à discréditer toute défense des musulmans, qui sont pour moi les nouveaux juifs du début du XXIème siècle. Ce concept permet aussi de rejeter toute accusation d’islamophobie. On a accusé Zola de traîtrise, moi-aussi je suis alors un traître car je m’oppose à la haine des musulmans. Et c’est parce que je suis israélien que je me permets de dénoncer cela, car j’ai vu la montée du racisme dans mon pays et l’ai dénoncée, comme je le fais aujourd'hui en France.

La Fin de l'intellectuel français ? De Zola à Houellebecq, éditions La Découverte, 2016
URL source: https://blogs.mediapart.fr/hassina-mech ... udeophobie
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Re: Shlomo Sand : islamophobie et judéophobie

Message par Jacquemart » 24 Avr 2016, 10:17

Ce n'est pas une discussion nouvelle. Le texte est surtout "intéressant" en ce qu'il montre que Shlomo Sand, comme la presque totalité des progressistes de notre époque, ne parvient rejeter un nationalisme (celui de sa "communauté" d'origine) qu'en épousant corps et âme le nationalisme "d'en face", sans parvenir à défendre un point de vue un tant soit peu indépendant des réacs des deux camps. A tout prendre, un individu qui ne défend pas "son" nationalisme à soi est évidemment plus sympathique qu'un chauvin ordinaire. Mais cela reste un jeu à somme nulle, et une impasse, fût-ce celle des autres, reste une impasse.
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Re: Shlomo Sand : islamophobie et judéophobie

Message par logan » 24 Avr 2016, 12:53

L'art de parler de la couleur du tapis dans le couloir quand y passe un elephant....
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Re: Shlomo Sand : islamophobie et judéophobie

Message par artza » 25 Avr 2016, 07:37

Sand parle de judéophobie et pas d'antisémitisme terme usuel pour désigner le racisme anti-juif.
Il semble y tenir car à une question parlant d'antisémitisme il répond en parlant de judéophobie. Pourquoi?
Désolé de parler de la couleur du papier peint... :D

Je n'ai lu que l'interview et pas le livre. Beaucoup de banalités et de choses très approximatives. " L'intellectuel critique" serait apparu en France avec l'Affaire Dreyfus...que faisait alors Voltaire, Rousseau, Diderot...Rabelais!

L'histoire des Maos devenus conservateurs (oubliant au passage LCRs et OCIs qui.... . J'oubliais c'est un interview sur médiapart il faut rester poli) c'est vieux comme la bourgeoisie. Les jeunes généraux de la République devinrent les maréchaux de l'Empire puis des pairs du royaume!

A propos d'intellectuel critique cheminant en vieillissant vers la réaction il y a un pas mauvais roman de Martin du Gard Jean Barois.

En tout cas merci pour cette communication.
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