fil "interventions de La Riposte"

Re: fil "interventions de La Riposte"

Message par Gayraud de Mazars » 25 Mars 2021, 09:56

Salut camarade Kéox,

Pour les régionales de 2021, je voterai Lutte Ouvrière car chez moi en Bourgogne/Franche-Comté c'est l'alliance avec les socialistes... Et ils sont Macron compatibles (Marie-Guite Dufay présidente de région avait appelé à voter Macron au 1er tour de la Présidentielle en 2017). Dans le programme des socialistes par exemple, la mise en concurrence des TER pour les cheminots et les usagers, c'est pas terrible... A la clef, huit sièges pour le PCF en cas de victoire, un par département !

Pour la Présidentielle de 2021, il faudra voir si le PCF a son candidat, il faudra patienter, la Conférence Nationale en avril et le vote des communistes en mai. Pas sûr que sur un programme en plus réformiste Fabien Roussel soit désigné candidat, il est peut être minoritaire dans son propre parti... Cela sera très compliqué et le parti est partagé, clivé en trois blocs... Ce qui veulent partir avec une candidature communiste (52% du vote du Conseil National), 34% qui veut une candidature de rassemblement à gauche mais pas communiste, 14% pour Mélenchon... Et cela c'est pas le choix encore des communistes dans les cellules, à la base...

Fraternellement,
GdM
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Re: fil "interventions de La Riposte"

Message par Gayraud de Mazars » 25 Mars 2021, 10:00

Salut camarades,

Pas de profit sur la pandémie ! En finir avec les brevets ! Réquisition des entreprises utiles contre la pandémie !
Le jeudi 25 mars 2021, publié sur le site de La Riposte
Par Boris Campos, PCF 56

https://www.lariposte.org/2021/03/pas-d ... -pandemie/

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La campagne de vaccination bat de l’aile dans toute l’Europe. En France, les centres de vaccination avec les vaccins à ARN sont saturés. On peut, si on y parvient, s’inscrire sur liste d’attente. À quand la liste d’attente pour s’inscrire à la liste d’attente ? Pour ce qui est de la vaccination par le vaccin AstraZeneca, elle est laissée à la libre initiative des libéraux. Ce choix combiné aux zigzags du gouvernement, cela donne une campagne de vaccination menée dans la plus grande pagaille.

Nous n’oublions pas que le vaccin n’est pas l’alpha et l’oméga de la lutte contre la pandémie. La prévention doit être construite avec la population. Le système de santé et le monde de la recherche doivent disposer de moyens suffisants. Il n’en reste pas moins qu’au vu des données disponibles, les vaccins autorisés sont un outil majeur pour diminuer la mortalité liée à la diffusion du virus. Faut-il accepter d’en faire des marchandises, des objets de spéculation et d’enrichissement ?

Leurs programmes de recherche et de développement sont financés à grand renfort d’argent public. En cas d’efficacité, même relative, les firmes trouvent facilement des clients solvables : les systèmes de protection sociale des pays les plus riches. Là encore, c’est de l’argent public. Maintenant, nous les avons payées, ces marchandises. Combien ? Nous n’avons pas le droit de le savoir. C’est ça, la « démocratie » capitaliste ! Et les pouvoirs publics se soumettent docilement aux règles du marché et de la concurrence. Nous ne l’acceptons pas. Nous demandons la levée du secret des affaires et la publication immédiate et complète des contrats passés entre les pouvoirs publics et les firmes pharmaceutiques.

Les brevets font obstacle à la recherche. Leur seule justification est d’être les gardiens juridiques des profits de l’industrie pharmaceutique. Les savoirs doivent être mutualisés. C’est pourquoi nous demandons la fin de la propriété intellectuelle industrielle et la publication des brevets.

Les multinationales n’ont pas été capables de tenir leurs engagements en ce qui concerne la production et la livraison des vaccins. La production doit aujourd’hui être accélérée. D’autant plus que la ‘main invisible du marché’ ne vaccinera pas tous les volontaires avec le même entrain : ceux des pays pauvres attendront 2022 ou plus longtemps encore. Macron propose de la charité. Nous prônons la coopération et la solidarité. Nous pensons que chaque pays doit pouvoir produire les vaccins dont sa population a besoin. C’est pourquoi nous défendons la réquisition immédiate des entreprises nécessaires à une production publique des moyens de lutte contre la pandémie, suivie de leur socialisation sous gestion démocratique.

Aussi nous appelons à soutenir les campagnes :

https://noprofitonpandemic.eu/fr
https://www.humanite.fr/brevets-sur-les ... ion-699982
Pas de profit sur la pandémie !


Fraternellement,
GdM
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Message par Gayraud de Mazars » 30 Mars 2021, 06:39

Salut camarades,

Cinquième épisode sur la Révolution allemande !

La révolution allemande, 1917-1919. – 5. Double pouvoir
29 mars 2021, sur le site de La Riposte

https://www.lariposte.org/2021/03/la-re ... e-pouvoir/

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Le bilan du 9-10 novembre était que la chute de la monarchie avait fait place à une situation de double pouvoir. D’un côté, le gouvernement, qui s’appelait désormais Conseil des commissaires du peuple, soutenu par le Conseil des délégués des travailleurs et des soldats qui devait, en tant que représentants directs du peuple, contrôler le gouvernement. De l’autre, malgré le départ du Kaiser, l’appareil militaire et les organes de l’administration de l’ancien régime étaient toujours intacts. La classe capitaliste conservait son immense pouvoir économique, même si elle devait, pour le moment, tolérer l’existence d’un gouvernement porté au pouvoir par un mouvement révolutionnaire de masse. Un régime de double pouvoir de ce type ne peut durer indéfiniment. Soit les organes de la révolution finiront par démanteler l’ancien appareil étatique, de sorte que le nouvel état révolutionnaire dont ils sont la forme embryonnaire puisse le remplacer, soit l’ancien régime finira par détruire la menace révolutionnaire et redevenir le maître incontesté de la société.

À l’instar de la première phase de la révolution russe, pendant laquelle les soviets étaient majoritairement sous l’influence de réformistes qui voulaient limiter la portée de la révolution et qui ont tenté, ultérieurement, de la détruire complètement, la révolution de novembre en Allemagne a elle aussi abouti à une situation où la direction des Conseils de travailleurs et de soldats était, comme celle du gouvernement, entre les mains d’éléments qui cherchent, consciemment ou inconsciemment, à limiter la portée de la révolution. Ici, une distinction importante s’impose entre le « réformisme » des masses et celui des dirigeants comme Ebert, Scheidemann et Noske. Les travailleurs et les soldats qui accordent leur confiance aux dirigeants sociaux-démocrates le faisaient par manque d’expérience, par la naïve sous-estimation des dangers et l’incompréhension des rapports de classe réels qui se cachaient derrière les paroles et les actions de ceux qui semblent, à leur esprit, « comprendre la politique ». Une classe opprimée n’arrive pas facilement à des idées pleinement révolutionnaires. Sa conscience, y compris celle de la couche la plus active et politiquement avisée, est nécessairement à la traîne des événements. Faute de formation théorique, faute d’avoir préalablement assimilé les enseignements de sa propre expérience historique en tant que classe, elle peine à interpréter la signification des événements. De par sa nature même, une révolution se caractérise par une accélération du processus historique. Dans ce contexte, les masses apprennent, elles aussi, de façon accélérée, mais souvent trop tard et trop partiellement. C’est ici que le rôle d’un parti révolutionnaire, si toutefois il existe sous une forme suffisamment développée et puissante, peut faire la différence entre la victoire et la défaite, à l’instar des Bolcheviks en 1917. Il en est autrement avec les « chefs » comme Ebert, Scheidemann et Noske. Leur comportement ne relève pas d’une incompréhension de comment mener la révolution à une conclusion victorieuse, mais d’une adhésion pleinement consciente à la cause de la classe adverse. Ils ne sont rien d’autre que les agents conscients de l’ordre établi et de la contre-révolution. Ils ont fait semblant d’accompagner la révolution en attendant l’occasion de pouvoir l’écraser.

Ce qui permet à ces traîtres de se retrouver aux commandes à l’issue de la révolution de novembre 1918 tient à une réalité qui caractérise les premières phases de toute révolution, un tant soit peu profonde et sérieuse, c’est-à-dire qui réveille et mobilise une immense masse de gens précédemment passifs et politiquement inertes et ignorants. Apprenant à tâtons, les masses tendent à accorder leur confiance, dans un premier temps, aux gens qui « savent », qui parlent bien et qui donnent l’impression de savoir ce qu’ils font. Les masses se lèvent contre l’ordre ancien, mais ne comprennent pas encore la nécessité de la détruire. Ainsi, les politiciens qui, à la différence de Luxemburg et Liebknecht, sont liés à l’ordre établi tout en se positionnent vaguement en « opposants » parviennent à capter l’oreille de ceux qui aspirent à un « changement ». Un ancien chef de parti a plus d’attrait qu’un ancien prisonnier politique. Ce qu’il y a de confus et fourbe dans le discours de ces politiciens correspond aux conceptions politiques peu définies des masses nouvellement propulsées dans l’arène des grands événements. Liebknecht et Luxemburg comprennent leur position minoritaire comme une conséquence du fait que la révolution n’en est qu’à ses débuts. Le développement ultérieur de la révolution confirmerait, pensent-ils, la justesse de leurs idées. Lénine et Trotsky sont, à l’époque, du même avis. Ils savent tous, en même temps, que l’issue de la révolution qui vient de commencer décidera non seulement du sort de l’Allemagne, mais aussi de celui de la Russie et peut-être de l’Europe tout entière.

Dans la préface de son chef d’œuvre Histoire de Révolution russe (1930), Léon Trotsky résume le problème que nous abordons ici de la façon suivante : « Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques. D’ordinaire, l’État, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l’histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime. Qu’il en soit bien ou mal, aux moralistes d’en juger. Quant à nous, nous prenons les faits tels qu’ils se présentent, dans leur développement objectif. L’histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées.

Dans une société prise de révolution, les classes sont en lutte. Il est pourtant tout à fait évident que les transformations qui se produisent entre le début et la fin d’une révolution, dans les bases économiques de la société et dans le substratum social des classes, ne suffisent pas du tout à expliquer la marche de la révolution même, laquelle, en un bref laps de temps, jette à bas des institutions séculaires, en crée de nouvelles et les renverse encore. La dynamique des événements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnées conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution. […]

Les rapides changements d’opinion et d’humeur des masses, en temps de révolution, proviennent, par conséquent, non de la souplesse et de la mobilité du psychique humain, mais bien de son profond conservatisme. Les idées et les rapports sociaux restant chroniquement en retard sur les nouvelles circonstances objectives, jusqu’au moment où celles-ci s’abattent en cataclysme, il en résulte, en temps de révolution, des soubresauts d’idées et de passions que des cerveaux de policiers se représentent tout simplement comme l’œuvre de “démagogues”.

Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformation sociale, mais dans l’âpre sentiment de ne pouvoir tolérer plus longtemps l’ancien régime. C’est seulement le milieu dirigeant de leur classe qui possède un programme politique, lequel a pourtant besoin d’être vérifié par les événements et approuvé par les masses. Le processus politique essentiel d’une révolution est précisément en ceci que la classe prend conscience des problèmes posés par la crise sociale, et que les masses s’orientent activement d’après la méthode des approximations successives. Les diverses étapes du processus révolutionnaire, consolidées par la substitution à tels partis d’autres toujours plus extrémistes, traduisent la poussée constamment renforcée des masses vers la gauche, aussi longtemps que cet élan ne se brise pas contre des obstacles objectifs. Alors commence la réaction : désenchantement dans certains milieux de la classe révolutionnaire, multiplication des indifférents, et, par suite, consolidation des forces contre-révolutionnaires. Tel est du moins le schéma des anciennes révolutions. » Nous ferons bien de garder ces lignes remarquables à l’esprit concernant notre tentative de comprendre le cours de développement de la révolution allemande.

L’armistice avec l’Entente est signé le 11 novembre 1918. Le nouveau gouvernement profite des discussions diplomatiques pour assurer les puissances européennes et les États-Unis qu’il résistera par tous les moyens à toute tentative de bouleversement révolutionnaire. De ce point de vue, Ebert sait qu’il sera impossible de contenir les masses si le gouvernement n’adopte pas un langage « révolutionnaire » en apparence et s’il ne donne pas quelques signes tangibles de sa volonté de satisfaire au moins quelques-unes des revendications de la base. Ainsi, il procède rapidement à l’abolition formelle de l’état de siège. Ceci n’existe plus dans les faits, de toute façon, compte tenu de la révolte au sein des forces armées. Il rétablit aussi la liberté d’association et de réunion. Encore une fois, il s’agissait d’une liberté prise de force, déjà, par les masses en action. Il déclare une amnistie des délits politiques et annonce le projet d’une Assemblée Constituante. Les patrons cèdent la journée de travail de huit heures et la reconnaissance des organisations syndicales. La classe dirigeante sait faire des concessions quand elle risque de tout perdre, mais toujours dans l’espoir de les reprendre dès que le rapport de force se retourne en sa faveur. Mais la question cruciale dans ce rapport de force est celle des forces armées à la disposition des protagonistes. L’aphorisme de Karl von Clausewitz, selon lequel la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens, s’applique aussi dans le domaine de la lutte des classes. L’issue de la révolution allemande, comme celle de toutes les révolutions avant et après elle, sera déterminée en fin de compte par la capacité de l’une ou l’autre composante du « double pouvoir » à imposer sa volonté au camp adverse, ce qui passe nécessairement par le désarmement du camp vaincu.

L’autorité du commandement impérial dans l’armée se désintégrait à vue d’œil. Des camions sillonnaient Berlin et les autres grandes villes du pays, remplis de soldats livrés à eux-mêmes, agitant des drapeaux rouges et brandissant des armes. Des Conseils de soldats prenaient forme partout, non seulement dans les villes, mais même dans les unités qui se retiraient des champs de bataille. Les soldats casernés dans les villes et donc au contact avec les travailleurs sont plus radicalisés que ceux qui étaient encore aux frontières. Souvent, dans les centres industriels, les soldats font bloc avec les travailleurs pour prendre en charge l’administration locale. À Cologne, par exemple, ils dirigent conjointement et par le biais d’une série de comités la sécurité, l’approvisionnement alimentaire, la gestion des logements, la presse, l’infrastructure sanitaire et les transports, les communications (poste, télégraphie), la police, les banques et le quartier général de l’armée. Souvent, les villes sous le contrôle des travailleurs et des soldats ne reconnaissent pas l’autorité du gouvernement d’Ebert. Les Conseils de Dresde, de Leipzig et de Chemnitz se réunissent pour déclarer qu’ils prennent directement le pouvoir « pour abolir l’exploitation capitaliste ». En Bavière, le gouvernement révolutionnaire agissait en toute autonomie par rapport aux autorités berlinoises, au point de négocier en son propre nom avec les pouvoirs de l’Entente dans le cadre de l’armistice.



Les tendances politiques prévalentes dans les Conseils varient considérablement de ville en ville. Au début, par inexpérience, les soldats ne peuvent pas toujours savoir qui, parmi tous ceux qui se prononcent pour la paix, seront des représentants sérieux et fiables et ceux qui ne sont que de beaux parleurs travaillant pour leur propre compte. Ici les postes dirigeants sont occupés par les partisans d’Ebert, là par des Spartakistes et ailleurs par des aventuriers à moitié fous. Il arrive même que certains Conseils élisent de hauts gradés de l’armée ou des notables bourgeois pour les représenter. À Berlin, la base de l’USPD est avant tout dans les usines, celle du SPD chez les soldats et surtout ceux d’entre eux qui revenaient du front. Mais l’humeur et les idées des soldats, comme celles des travailleurs, se transforment de jour en jour. L’armée se disloque. De nombreux soldats quittent les casernes – emportant leurs armes – pour trouver du travail, mais n’en trouvent pas. Ils ont faim. Les Conseils dominés par le SPD tendent à perdre le soutien des casernes. Les manifestations et rassemblements organisés par les Spartakistes et la Ligue des Soldats Rouges qu’ils encadrent attirent de plus en plus de militaires. Le gouvernement, qui avait l’intention de dresser les soldats contre les usines, prend conscience que ce projet n’est peut-être pas réalisable. Cependant, il cherche à conserver le contrôle des Conseils. Lorsque le congrès national des Conseils de travailleurs et de soldats se réunit, mi-décembre, sa composition même indique la déconnexion avec sa base sociale. Sur 499 délégués, 179 sont des travailleurs, alors que 235 sont des intellectuels, journalistes, permanents du SPD et membres de diverses professions libérales. L’USPD est soutenu par 90 délégués, les Spartakistes par 21. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ne sont pas autorisés à entrer dans la salle.

Néanmoins, Ebert et les dirigeants du SPD comprennent que la radicalisation des travailleurs et des soldats mine la base sociale du gouvernement. Pour se protéger, ils ont besoin du soutien d’une force armée. Pendant la guerre, Hindenburg était à la tête d’une dictature militaire sur le plan intérieur, pour le compte du Kaiser. Maintenant, Ebert espère que Hindenburg fera la même chose pour lui et l’aider à extirper la menace « bolcheviste ». Les commissaires issus de l’USPD ont soutenu cette politique. Ainsi, le gouvernement « socialiste » d’Ebert misait sur le commandement militaire mis en place par le Kaiser pour en finir avec la révolution – ce même commandement qui, 14 ans plus tard, allait installer Adolphe Hitler à la Chancellerie. Le plan élaboré par Hindenburg et le général Groener, et pleinement approuvé par Ebert, est assez simple, en apparence. Il s’agit d’utiliser les troupes revenant des fronts pour écraser la révolution. Devant un tribunal en 1925, Groener a rendu compte de l’essentiel de ce plan : « Dix divisions devaient marcher sur Berlin, afin de mettre fin au pouvoir des Conseils de travailleurs et de soldats. Ebert était en accord avec cela. Les indépendants (USPD) avaient demandé à ce que les soldats n’aient pas de munitions. Ebert voulait au contraire qu’ils soient pleinement équipés de munitions. Nous avons élaboré un programme pour le nettoyage de Berlin et le désarmement des Spartakistes. Ces accords ont été conclus pour éliminer le danger du bolchevisme et du système des conseils. » Malheureusement pour Hindenburg, Groener et le gouvernement Ebert, le plan a échoué. Le comportement relativement discipliné dont les soldats ont fait preuve en dehors des frontières s’est évaporé dès qu’ils les traversaient. Observer la discipline, c’était pour rentrer au pays au plus vite. Une fois arrivés, ils ont fraternisé aussitôt avec les révolutionnaires.

Une autre tentative contre-révolutionnaire a eu lieu le 6 décembre. Ce jour-là, trois hauts fonctionnaires du Ministère des Affaires Étrangères, dirigés par le comte Matushka, tentent un coup d’État, dont le but était d’éliminer l’USPD du gouvernement. Ils réunissent plusieurs centaines de soldats devant la Chancellerie avant de se rendre chez Ebert pour le proclamer « président » du pays. Ebert, surpris, ne sachant pas quoi dire, se retire dans son bureau, disant qu’il a besoin de consulter ses collègues. Déjà, plusieurs dirigeants du Conseil de travailleurs et de soldats sont entre les mains des hommes de Matushka. Le local de Die Rote Fahne est occupé en même temps et dans la rue, une autre unité impliquée dans le coup d’État ouvre le feu sur une manifestation spartakiste, tuant seize personnes et blessant une douzaine d’autres. Mais l’opération, faute de soutien, s’estompe. Son échec oblige Ebert, qui n’a rien fait pour déjouer l’opération, à se distancer des putschistes en fuite. Mais il n’arrive pas à dissiper l’impression qu’il a laissé faire le coup d’État et n’a abandonné ses fauteurs que lorsqu’il a échoué.

Le lendemain du putsch, Liebknecht a organisé un rassemblement massif pour dénoncer la complicité du gouvernement. Entouré de camions armés de mitrailleuses pour protéger la foule, Liebknecht a exigé la démission d’Ebert, de Scheidemann et de Wels. Le 8 décembre, il est arrivé devant la Chancellerie à la tête d’un immense cortège de 30 000 travailleurs et soldats, rejoints sur place par 100 000 de plus. À l’intérieur, les six commissaires, trois du SPD et trois de l’USPD, se tiennent dans une pièce sans éclairage – pour ne pas être vus de l’extérieur – et écoutent Liebknecht s’adresser à la foule : « Ils sont là, les traîtres, les sociaux-patriotes. Nous avons montré que nous sommes en mesure de les dénicher tous, mais ce soir, je ne demande que de vous entendre dire avec moi : Vive la Révolution sociale ! Vive la Révolution mondiale ! » Convaincus qu’il fallait faire quelque chose, les commissaires envoient Emil Barth, de l’USPD le plus à gauche de la bande, pour prendre la parole à partir du balcon. Sa tentative de ramener le calme échoue. Les jours suivants, les militants de l’USPD rejoignent les Spartakistes par milliers.

La radicalisation des soldats et la désintégration de l’armée convainquent le gouvernement de la nécessité de créer un corps spécial sur lequel il pourra compter à des fins contre-révolutionnaires. Dans la foulée de la mutinerie de Kiel, Gustav Noske a pu prendre la direction de la Division de la Marine et a voulu en faire une force de frappe à la disposition du gouvernement. Cependant, dans les jours suivant le putsch manqué du 6 décembre, dans lequel les marins de Noske ont été impliqués, ils sont devenus plus réticents. De la même façon, le Corps des Soldats Républicains, monté par Otto Wels, a rapidement fait preuve d’instabilité. Ainsi, il devenait évident que des unités militaires créées à partir de soldats du rang ne seraient jamais une force contre-révolutionnaire solide et fiable. D’où la création, ordonnée le 22 décembre, d’une armée de mercenaires réactionnaires triés sur le volet– les Freikorps – dont la mission sera d’en finir avec la révolution en la noyant dans le sang. Il y avait, au sein de l’armée, des éléments monarchistes et ultra-réactionnaires totalement hostiles à la révolution. De nombreux militaires de carrière avaient une mentalité et des idées politiques se confondant avec celles de l’aristocratie. Ils avaient tout à perdre d’un bouleversement révolutionnaire. Les troupes d’élite – ou Sturmtruppen – étaient également une catégorie particulière de militaires. Leur statut prestigieux et leurs privilèges les rendaient implacablement hostiles à la révolution. Les effectifs des Freikorps étaient issus de ces éléments contre-révolutionnaires. Lorsque Noske a vu le premier défilé de ces troupes de choc, le 4 janvier 1919, il s’est tourné vers Ebert en disant : « Calmons-nous, désormais. Tout va s’arranger ! »

L’anxiété qu’ils ressentaient jusqu’alors venait sans doute des événements qui se sont produits dans la capitale pendant les fêtes Noël. La Division de la Marine, sous la direction de Noske, s’était vue confier la protection du Palais Impérial. Le gouvernement, perdant confiance dans la fiabilité de la division, craignait qu’elle se retourne contre le pouvoir. Pour convaincre les marins à se disperser, il a retenu leur paie. En réponse à cette provocation, ils prennent Otto Wels en otage, le 23 décembre. Lorsque les marins recevront leur paie, Wels sera libéré, mais pas avant, disent-ils. Le gouvernement prend prétexte de l’enlèvement pour tenter de détruire la Division de la Marine. Le 24, il envoie un régiment de cavalerie, dirigé par le général Lequis. Le général ordonne aux marins de se désarmer et de se rendre immédiatement dans les deux heures, mais avant l’expiration de ce délai, une batterie d’artillerie ouvre le feu sur les marins. Les marins ripostent, et sont bientôt rejoints par le Corps des Soldats Républicains qui a été créé par Otto Wels lui-même une quinzaine de jours plus tôt ! La Force de Sécurité – l’ancienne force de police impériale qui est, depuis le 9 novembre, sous la direction d’Emil Eichhorn – vient elle aussi prêter main-forte aux marins. Avec 56 morts de leur côté, contre 11 du côté des marins, les assaillants ont fini par jeter leurs armes et procéder à l’arrestation de leurs propres officiers. Le soir même, le comité exécutif des Conseils de travailleurs et de soldats, pourtant dominé par le SPD, a condamné l’attaque montée contre les marins. Plusieurs milliers de manifestants révolutionnaires se sont emparés du siège de Vorwärts, sans rencontrer la moindre résistance. Quelques jours plus tard, les commissaires de l’USPD ont démissionné. Le sol se dérobait sous les pieds du gouvernement. Son seul espoir de survie résidait désormais dans les Freikorps. C’est dans ce contexte que se crée le Parti Communiste d’Allemagne (KPD), le 30 décembre 1918.


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Re: fil "interventions de La Riposte"

Message par Gayraud de Mazars » 04 Avr 2021, 05:08

Salut camarades,

En souvenir du camarade Tanvir Gondal !

L’héritage politique de Tanvir Gondal
3 avril 2021, sur le site de La Riposte
Par Greg Oxley

https://www.lariposte.org/2021/04/lheri ... ir-gondal/

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Il y a un peu plus d’un an, le militant et théoricien marxiste pakistanais, Tanvir Gondal, est décédé. Nous publions ci-dessous la traduction française d’un article écrit par Greg Oxley et publié dans la Asian Marxist Review, en mars 2020.

****
Les futurs historiens de la pensée et de l’action révolutionnaire dans le sous-continent indien jugeront certainement impossible d’ignorer la remarquable contribution de Tanvir Gondal, aussi connu sous le nom de Lal Khan. Le mouvement ouvrier a produit beaucoup de personnalités déterminées et dévouées, au cours de son histoire. Certains ont payé de leur vie leur engagement pour la cause révolutionnaire. Certains se sont distingués dans l’explication des idées, dans l’inspiration et la mobilisation des opprimés. D’autres ont démontré de remarquables capacités organisationnelles. Mais aucun, à ma connaissance, n’a autant réuni toutes ces qualités, tout en étant un grand penseur et théoricien de la cause révolutionnaire, que Tanvir Gondal.

Mais nous savons, hélas, que l’Histoire est écrite par les vainqueurs et que, par conséquent, la place que Tanvir Gondal devrait y occuper ne sera pleinement reconnue que lorsque les classes qu’il s’efforçait de défendre auront enfin renversé l’impérialisme et le capitalisme pour établir une société nouvelle et réellement démocratique, libérée de l’oppression et de l’exploitation, c’est-à-dire une société authentiquement socialiste.

Les révolutionnaires grandissent en fonction de leur tâche. En Europe occidentale, les « idées marxistes » peuvent être assez aisément acquises par les militants qui s’intéressent, et leur pertinence à propos du système capitaliste contemporain semble couler de source. Et c’est pourquoi nous avons ici des milliers de « révolutionnaires » à la parole facile, qui répètent à volonté des notions de base tirées des travaux des grands fondateurs du socialisme scientifique, en les présentant comme une réponse évidente aux problèmes sociaux, économiques et politiques de notre époque. En revanche, dans un pays tel que le Pakistan – et telle que l’était aussi la Russie tsariste – le cadre idéologique et les prémisses programmatiques élaborés par ces fondateurs devaient être retravaillés et enrichis d’une manière créative afin de prendre en compte la complexité des relations de classes au sein de ces sociétés. Tanvir était pleinement conscient de l’importance et de l’immensité de cette tâche qui, en dépit de l’héritage théorique de Lénine et Trotsky par rapport à l’arriération de la Russie, restait un terrain d’étude et d’analyse largement nouveau et inexploré d’un point de vue marxiste. En s’engageant dans cette entreprise cruciale, la stature de Tanvir, comme théoricien et penseur révolutionnaire, a dépassé celle de tous les autres théoriciens marxistes de notre époque, à l’exception possible de son mentor et inspirateur Ted Grant (1913-2006).

Prenons, par exemple, la façon dont Tanvir a appliqué et enrichi la « théorie de la révolution permanente », initialement développée par Parvus et Trotsky à l’époque de la révolution de 1905 en Russie. Le terme de « révolution permanente » figurait dans les travaux de Marx, en rapport avec son analyse des révolutions européennes de 1848. L’idée avancée par Trotsky, en rapport avec la Russie, mais aussi, par extension, à bien d’autres pays sous-développés et sous domination impérialiste, était que dans ces pays la classe capitaliste nationale est trop dépendante des impérialismes étrangers et trop menacés par l’émergence de la classe ouvrière pour jouer un quelconque rôle révolutionnaire. Par conséquent, les tâches historiques générales que l’on associe aux révolutions démocratiques bourgeoises en Europe – émergence d’un État-nation, réalisation de la démocratie, réforme agraire, éradication complète des relations sociales précapitalistes, le suffrage universel, droits et libertés des minorités nationales et culturelles – ne peuvent être accomplies que par la prise du pouvoir de la classe ouvrière. Et pour que ce nouveau régime puisse survivre, la révolution doit s’étendre à des pays plus développés. Trotsky évoquait à cet égard des situations de « développement combiné et inégal », dans lesquelles des formes sociales et économiques de la société précapitaliste coexistaient avec des formes capitalistes modernes, formant ainsi les prémisses d’une « révolution permanente ».

Regardons maintenant comment Tanvir traduisait cette théorie en termes clairs et compréhensibles pour tous en ce qui concerne les réalités concrètes du Pakistan. On pourrait citer de nombreux textes pour le démontrer, mais lorsque je me suis rendu au Pakistan en 2013, j’ai lu un article de Tanvir sur la situation au Waziristan et qui m’avait fortement impressionné. Il écrivait : « La population du Waziristan souffre de la pire forme de développement combiné et inégal. Les téléphones satellitaires sont arrivés avant le développement de lignes terrestres, tout comme les avions arrivaient bien avant la construction de bonnes routes. Les armes les plus avancées, telles que les drones, déversent des missiles sur les paysages les plus primitifs. Les téléviseurs et les ordinateurs ont fait leur apparition avant l’eau courante. Le commerce de la drogue a généré une économie mafieuse avant que des entreprises plus productives – mais certainement moins rentables – puissent s’établir. Tout cela a brisé les vieilles traditions et cultures médiévales de la région. La structure de la société a été détruite par l’arrivée de ces technologies, par l’argent sale et le marché noir. Les loyautés tribales, l’honneur et les anciennes valeurs traditionnelles sont devenus des biens monnayables. Et pourtant, toute cette modernisation n’a pas sorti la région de son état de sous-développement. Au lieu de cela, elle a tout simplement déformé et perverti les vieilles relations économiques et sociales. »

Cette prose imagée rend vivante une réalité trop souvent « résumée » dans des abstractions théoriques. Ce talent particulier de Tanvir est véritablement l’un des grands traits distinctifs de ses écrits politiques. La théorie de le « révolution permanente » pointe la révolution socialiste comme le seul moyen pour balayer les contradictions oppressives qu’il décrivait admirablement dans l’extrait cité plus haut, et se dresse en opposition frontale aux abstractions superficielles de la « théorie des étapes » de l’école stalinienne, qui cherche – et ne trouve jamais – une aile progressiste dans la classe capitaliste nationale susceptible de diriger une première étape de la révolution et de ce fait la deuxième étape, celle de la lutte pour le socialisme, est sans cesse reportée. Ce n’est jamais le bon moment pour renverser le capitalisme. Tanvir s’est battu contre cette méprisable farce théorique. Il comprenait que les intérêts des impérialismes étrangers et ceux de l’État pakistanais et de sa classe dirigeante étaient si complètement entremêlés et interdépendants – d’un point de vue économique, militaire et stratégique – qu’ils devaient nécessairement marcher ensemble et tomber ensemble, et que seul un mouvement révolutionnaire alliant la classe ouvrière et les populations rurales défavorisées pourrait provoquer leur chute.

Dès le début de son activité politique, dans les années 1970, Tanvir envisageait la lutte laquelle il s’est engagé comme étant contre le capitalisme et l’impérialisme, mais aussi contre l’influence pernicieuse du « stalinisme ». Dans ses écrits et ses discours, il expliquait les circonstances qui ont mené au renversement de la démocratie soviétique issue de la révolution russe et au glissement vers une dictature bureaucratique. Jusqu’aux années 1980, dans beaucoup de régions du monde, le régime en URSS et les régimes similaires en Europe de l’Est et en Chine exerçaient une fascination certaine sur des dizaines de millions de travailleurs et de paysans, notamment dans les pays sous-développés, y compris sur le sous-continent indien. L’effondrement et la disparition de l’URSS et de la quasi-totalité du bloc « communiste » a dissipé la plupart de ces illusions, mais le problème de leur héritage dans la conscience des masses demeurait, puisque la chute de régimes associés dans la conscience collective au « marxisme » ne pouvait que semer une certaine confusion.

Tanvir n’a jamais demandé d’éloge ou de reconnaissance. Il a simplement démontré, par la théorie et la pratique, ce dont il était capable. Son autorité politique n’était pas le résultat d’intrigue et d’intimidation. Il n’avait aucune envie d’être entouré de personnes serviles et obséquieuses. Bien sûr, il s’est parfois trompé, parfois, dans ses analyses et appréciations, comme tout le monde. Mais il n’a jamais trahi ses convictions révolutionnaires, jamais abandonné les travailleurs, jamais placé ses propres intérêts au-dessus de la cause qu’il servait. C’était un internationaliste implacable. Il personnifiait l’esprit de lutte et de résistance sans lequel toute perspective de révolution est inconcevable. Il était dévoué corps et âme à la révolution socialiste. Il vécut ainsi. Il est mort ainsi.

La disparition de Tanvir est une perte terrible. Mais pour les révolutionnaires qui lui succèdent, au Pakistan et ailleurs, son héritage politique et son intégrité morale serviront d’exemple et d’inspiration. Les révolutionnaires au Pakistan sont confrontés à des difficultés majeures. Mais celles-ci serviront à aiguiser leur conscience et leur volonté de lutter. Ce n’est pas par hasard que dans les premières années du siècle dernier, les plus remarquables révolutionnaires de la classe ouvrière internationale ne venaient pas d’Europe occidentale, mais de la patrie du despotisme et de l’oppression tsaristes. Au Pakistan et à travers le monde, regardons l’avenir avec courage et détermination, et allons de l’avant. Notre camarade Tanvir Gondal n’aurait rien demandé de plus.

Paris, le 4 Mars 2020


Fraternellement,
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Gayraud de Mazars
 
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Re: fil "interventions de La Riposte"

Message par Gayraud de Mazars » 04 Avr 2021, 18:54

Salut camarades,

Voilà le sixième épisode de La Révolution allemande... Bonne lecture !

La révolution allemande, 1917-1919. – 6. La création du KPD
4 avril 2021, sur le site de La Riposte

https://www.lariposte.org/2021/04/la-re ... on-du-kpd/

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Dans les événements tumultueux de la révolution allemande, au cours desquels se posaient de nombreuses questions politiques, stratégiques et organisationnelles, l’activité des révolutionnaires était entravée par l’absence d’une structure cohérente avec une politique bien définie, dotée d’une certaine discipline interne et capable, en conséquence, de défendre efficacement ses positions et se faire entendre auprès de la masse des travailleurs. L’esprit d’initiative et l’enthousiasme militant, seuls, ne pouvaient pas surmonter les obstacles politiques et militaires auxquels la révolution faisait face. Que les révolutionnaires exceptionnels qu’étaient Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Leo Jogiches, Paul Frölich, Franz Mehring ou Eugen Leviné se sentent soutenus par une masse grandissante de travailleurs, de soldats et de marins, c’est une chose. Qu’ils puissent forger, à partir de cette matière humaine en ébullition, une force capable de porter un coup décisif – c’est-à-dire mortel – à l’ordre capitaliste allemand et mettre en place les fondements d’une société socialiste, en est une autre. Un propagandiste remarquable comme Liebknecht pouvait avoir l’impression, pendant les grandes journées de novembre et décembre 1918, de maîtriser « la rue » qui l’acclamait, mais en réalité, il ne maîtrisait même pas sa propre organisation, pas plus que Rosa Luxemburg et ses autres camarades. Depuis sa création à partir du groupe Internationale, la Ligue Spartakiste n’a jamais fait preuve d’une grande cohésion politique et organisationnelle, ce qui entravait sérieusement son développement. Selon Paul Frölich, même après les événements du 9 novembre, elle n’avait guère que 3 000 ou 4000 véritables adhérents, éparpillés en un grand nombre de groupes locaux à travers le pays, chacun agissant de façon plus ou moins autonome.

Rosa Luxemburg a finalement opté pour la création d’un nouveau parti après le refus de convoquer une conférence extraordinaire de la part de l’USPD. La croissance relativement importante des effectifs des Spartakistes à partir de la mi-décembre et l’approche imminente d’une nouvelle confrontation majeure avec le pouvoir n’ont fait qu’augmenter l’urgence d’un resserrement politique et organisationnel. Quatre jours après le conflit armé au Palais Impérial, 112 délégués, Spartakistes pour la plupart, mais aussi d’autres groupements révolutionnaires, comme celui de Bremen autour de Johann Knief, sont venus des quatre coins du pays et se sont réunis pour fonder le KPD. Karl Radek représentait les Bolcheviks. Cependant, le congrès ne pouvait que mettre en évidence les positions divergentes qui existaient entre les Spartakistes et les autres groupes, d’une part, et parmi les Spartakistes eux-mêmes. Luxemburg, Jogiches, Levi et Radek soutenaient fermement qu’il ne fallait pas se laisser emporter par la faiblesse apparente du pouvoir au point de croire qu’une prise de pouvoir par le nouveau parti se présentait comme un objectif immédiat. Pour qu’une prise de pouvoir se fasse dans de bonnes conditions, il faudrait bien plus que l’adhésion d’une masse des travailleurs plus ou moins organisés à certains mots d’ordre. Rosa Luxemburg met en garde les congressistes contre toute action prématurée. Certes, les Ebert, Scheidemann et Noske sont affaiblis et discrédités, dit-elle, mais les masses sont encore loin d’avoir compris le programme des Spartakistes et plus loin encore de vouloir lutter activement pour sa réalisation. Toute tentative de profiter prématurément des difficultés du gouvernement pour le remplacer sans l’appui d’un mouvement massif et consciemment révolutionnaire finirait en catastrophe. Jogiches, Levi et Radek sont intervenus dans le même sens. Un bouleversement « politique » au sommet, sans l’appui actif d’une lutte révolutionnaire consciente engagée par les travailleurs et les soldats dans chaque usine par l’organisation de grèves, dans chaque quartier, dans chaque caserne, serait inévitablement voué à l’échec, avec des conséquences catastrophiques pour la révolution. Il ne faut pas tellement tourner les yeux vers le haut, vers la sphère gouvernementale. Il faut plutôt fixer l’attention de tous les camarades sur ce qu’il se passe à la base du mouvement, pour la convaincre du programme et des objectifs des révolutionnaires et les doter des formes organisationnelles adéquates, afin de mettre la prise de pouvoir – une fois que toutes les conditions sont réunies – sur des bases solides.

Le discours de Rosa Luxemburg, en particulier, déclenche un tonnerre d’applaudissements, et une résolution qui résume sa position est largement adoptée par le congrès. Il n’empêche que, pour la plupart, les délégués ne comprennent pas ou n’acceptent pas la signification de son point de vue, comme en témoigne la teneur de la discussion sur la question de la participation aux élections à l’Assemblée Nationale. Tous les congressistes, y compris Rosa Luxemburg, comprennent le complot réactionnaire que sous-tendent les élections. L’Assemblée Nationale sera utilisée comme un contrepoids aux Conseils de travailleurs et de soldats et servira de point de ralliement « légitime » aux forces contre-révolutionnaires. Aucun spartakiste n’accepte l’illusion réformiste selon laquelle il sera possible de construire le socialisme par la voie parlementaire. Mais des divergences apparaissent sur l’attitude à adopter à l’égard des élections et de la participation à l’Assemblée. Pour Rosa Luxemburg, les élections doivent être utilisées comme un moyen de propagande pour convaincre les travailleurs des idées du communisme et renforcer le mouvement révolutionnaire. Dans un texte qu’elle a présenté au congrès, elle écrit : « Nous devons utiliser les élections et la plate-forme de l’Assemblée […] dans le but d’exposer et de dénoncer la duperie et les machinations de l’Assemblée elle-même, pour faire comprendre ses activités contre-révolutionnaires de la part des masses, et enfin leur demander d’entrer en action pour s’imposer. » L’intervention de Paul Levi appuie les arguments de Rosa Luxemburg. On ne peut refuser de participer à l’Assemblée Nationale que si nous sommes en mesure de la renverser, précise-t-il, ce qui loin d’être le cas dans l’ensemble du pays : « Réfléchissez un instant. L’Assemblée sera mise en place. Vous ne pouvez pas l’empêcher. Pendant des mois, elle va dominer la vie politique du pays. Vous ne pouvez pas empêcher les gens de s’intéresser à ce qu’il s’y passe. Elle aura sa place dans la conscience des travailleurs allemands et pourtant vous voulez rester en dehors de l’Assemblée et n’agir que de l’extérieur. »

Les délégués, pour la plupart, ne sont pas convaincus. Ils sont encore sous l’impression des événements de la semaine précédente, marquée par la défaite humiliante du gouvernement Ebert et ont du mal à croire que la convocation de l’Assemblée Nationale puisse renforcer sa position. Les élections vont avoir lieu dans deux semaines, et certains délégués vont jusqu’à penser que le gouvernement pourrait être renversé avant cette date. Pour d’autres, bien plus nombreux, l’Assemblée ne sera qu’une diversion, un nouveau « cadavre politique » pour reprendre l’expression de Franz Mehring. Tous les débats et l’ambiance générale du congrès sont empreints d’impatience révolutionnaire et de l’ultra-gauchisme qui en découle. Ainsi, de nombreux délégués cautionnent l’idée de quitter les organisations syndicales, considérant qu’elles sont intrinsèquement réformistes. Cet ultra-gauchisme et la crainte de comportements « putschistes » forment l’arrière-plan du départ des délégués syndicaux révolutionnaires, qui avaient initialement envisagé de rejoindre le nouveau parti. Ce retournement signifie que le KPD doit engager son activité sans la collaboration directe des meilleurs éléments de la classe ouvrière berlinoise.


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