Arlette et les années 60

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Arlette et les années 60

Message par Téléramiste » 03 Jan 2018, 19:07

Le texte est orné d'une photo d'Arlette sur le Bd St Michel en 1960" mais que je n'ai pas pu recopier ici.

1958-1968, les dix ans qui ébranlèrent la France
Les baby-boomers, une génération explosive

Emmanuel Tellier Publié le 21/12/201 TELERAMA

En 1968, un tiers des Français a moins de 20 ans. Nourris aux yéyés, politiquement engagés, libérés de papa et maman… les baby-boomers sortent de l’ombre et revendiquent le droit d’exister. Portrait contrasté.

C’est l’histoire furtive de trois jeunesses françaises à l’orée des années 1960. Marlène Jobert, 18 ans en 1958 ; enfance en Algérie, adolescence à Dijon – une vie très ordinaire en HLM (le père est militaire), mais l’école quittée dès la sixième – un regret tenace, soupire-t-elle.

Arlette Laguiller est née la même année, 1940, mais l’enfance est plus rude : on vit à cinq dans une pièce mal chauffée en banlieue de Paris, et à tout juste 16 ans, il faudra trouver un emploi pour ramener un salaire à la maison.

Le futur cinéaste Alain Fleischer est le plus chanceux à la loterie de la vie : il est né dans les beaux quartiers de Paris, en 1944. Adolescent, il pratique le sport à haute dose, et bientôt sillonnera la capitale pour assouvir son amour des films de répertoire dans les salles de Pigalle et du Quartier latin.
Trois fragments de vie avant la notoriété (l’actrice mutine, la combattante de gauche, le cinéaste d’avant-garde), trois trajectoires divergentes, mais dans un pays qui avance d’un seul pas sur un sujet qui les concerne au premier chef : la jeunesse ! On dit qu’elle s’invente là, autour de 1960. Qu’elle éclate aux yeux de tous. Qu’elle sort de l’ombre et exige d’être entendue. Ça tombe bien : la France a décidé d’aimer ses jeunes… même si elle va avoir un peu de mal à comprendre leurs aspirations, leurs codes, leur culture qui pétille au grand air. En 1945, le général de Gaulle avait appelé de ses vœux la naissance de douze millions de bébés en dix ans. A l’heure dite (plus deux ans), le vœu est exaucé ; et en 1968, un tiers des Français sont âgés de moins de 20 ans. Dès 1959, l’économiste Alfred Sauvy publie un livre intitulé La Montée des jeunes. Le temps de « l’enfant rare » enfin révolu, le spectre de la guerre envolé, le déja-plus-enfant et pas-encore-adulte, autrement dit « le jeune », est au cœur de toutes les attentions.
“J’étais tellement content de mes 18 ans que j’aurais aimé rester étudiant toute ma vie”, Alain Fleischer
Sauvy est enthousiaste : « Les jeunes sont là ! Ces enfants vont faire parler d’eux non seulement par leurs besoins, mais bientôt par leurs idées, par leurs actes. »Plus tôt encore, fin 1957, Françoise Giroud avait porté en couverture de L’Express une enquête sur la jeunesse de France. L’exergue reprenait à son compte des mots de Péguy : « C’est nous qui sommes le centre et le cœur. L’axe passe par nous. C’est à notre montre qu’il faudra lire l’heure. » « C’est vrai qu’on se sentait portés par une vague, par le nombre, par l’élan », se souvient Alain Fleischer. « J’ai le souvenir d’amphithéâtres de la Sorbonne bourrés à craquer pour des cours de syntaxe très exigeants d’André Martinet. Je me passionnais pour la linguistique et les sciences humaines, et nous étions nombreux dans ce cas ! L’appétit de savoir était immense. J’étais tellement content de mes 18 ans que j’aurais aimé rester étudiant toute ma vie… » Reste que la marche à franchir pour aller à l’université est trop haute pour 85 jeunes sur 100. La France de 1960 est sociologiquement diverse.

“Moi, j’aurais bien aimé faire Normale Sup, mais ça n’a pas été possible”, Arlette ­Laguiller

Ce que l’historien Jean-François Sirinelli (1) appelle le « glissement des peuples », comme on parlerait d’un glissement de terrain, est loin d’être achevé : il faudra attendre la fin des années 60 pour que deux tiers des Français habitent les villes. Au début de la décennie, les ruraux (4 jeunes sur 10) travaillent le plus souvent dès l’âge de 15 ans et s’en vont grossir les rangs des ouvriers (40 % des actifs). « Moi, j’aurais bien aimé faire Normale Sup, confie Arlette ­Laguiller, mais ça n’a pas été possible. J’ai été embauchée à ma première lettre de candidature dans une agence du Crédit Lyonnais à Paris. Comme beaucoup de jeunes qui entrent dans la banque, on pense qu’on ne va pas y rester, qu’on fera autre chose de notre vie, et puis… » Pour la toute jeune salariée, la prise de conscience politique est immédiate. « On croit que les luttes ont commencé en 68, mais ça bougeait avant : les salaires étaient faibles, les effectifs insuffisants. En 57, la grande grève des banques m’a ouvert les yeux. »Quand on est née en 1940, pas de temps pour l’insouciance : « Quand je pense à mes 20 ans, l’image la plus présente, c’est la guerre d’Algérie. A l’agence comme dans ma banlieue, tous les garçons avaient peur d’être envoyés au front, ça les terrorisait. Alors non, pour moi, 61-62 n’ont pas été des années légères. »



Les quatre P
Jean-François Sirinelli insiste : « Seuls les jeunes nés après 1946 –les fameux baby-boomeurs – correspondent à cette image de ‘‘jeunesse gâtée’’. A l’époque, le temps est comme accéléré : ça n’est pas du tout la même chose d’être né en 1941 ou à l’issue de la guerre. Le jeune qui a 21 ans en 1966 peut être très différent du jeune qui a eu 21 ans en 1961. » La génération de Laguiller, témoin des massacres du 17 octobre 1961 (2) et de ceux du métro Charonne, le 8 février 1962 (3), défilera bientôt contre la guerre du Vietnam. « Ces jeunes-là sont trop conscients politiquement pour vivre avec insouciance le changement qui se met en place. » Pourtant, indéniablement, « ce début de décennie est marqué par ce que j’appelle les quatre P : Prospérité, Paix, Plein-emploi et Progrès ». Entre 1955 et 1970, le revenu des Français va doubler – du jamais-vu. En 1962, la croissance annuelle pointe au-delà des 6 %. Les Français croient en l’avenir et déménagent en masse. Le grand gagnant, c’est le jeune : il a enfin sa chambre à lui, et même de l’argent de poche (chose inimaginable cinq ans plus tôt). Il peut s’acheter son premier transistor et des disques qui lui ressemblent : c’est l’âge béni des yéyés. Lancé à l’été 1962, le journalSalut les copains voit ses ventes grimper à 600 000 exemplaires. En 1963, l’émission de radio du même nom est écoutée par 52 % des adolescents ! Pour la première fois, les jeunes parlent des jeunes : ils deviennent le sujet narcissique de chansons qu’ils écoutent en boucle. Quel changement par rapport aux bluettes familiales sorties en 1958 (Maman la plus belle du monde, de Tino Rossi) ou en 1960 (Papa aime maman, de Georges Guétary). « Avoir un transistor qu’on pouvait écouter seul dans sa chambre, procurait un sentiment de liberté incroyable », se souvient Fleischer. « D’un coup, on n’était plus obligé d’écouter la même chose que ses parents. » Son meilleur souvenir ? « Une émission de gymnastique, le matin. J’adorais ça. »
Panoplie du jeune : pour elle, jupe courte, pour lui, jeans serré
Dès 1961, le rock acidulé à la française ringardise les aînés – et peut-être même le jazz, élitaire et anglophone. Si la jeunesse française n’a rien d’homogène, cette nouvelle culture pop (déjà) de masse lui fournit des codes esthétiques partageables par tous : on danse autant sur Johnny dans ­l’Aveyron qu’à Versailles. La panoplie du jeune laisse peu de place à l’improvisation : pour elle, jupe courte, plissée ou à carreaux ; pour lui, jeans et tee-shirts serrés – « des sortes de chemises-maillots de corps », décrypte L’Aurore en mai 1963. Plus question de se laisser imposer ses vêtements par maman ! Dans cette France qui n’a pas encore la télévision, la mode se transmet via les romans-photos et les posters signés Jean-Marie Périer placardés dans les chambres. A 21 ans, Marlène Jobert suit des cours de théâtre rue Blanche en faisant des petits boulots pour survivre – « Mon père me donnait l’équivalent de 24 euros par mois, il ne se rendait pas compte. » Elle aime danser sur les yéyés – « ça sonnait américain » –, qu’elle préfère aux hippies. « J’en avais croisé une bande en 1961, à La Trinité. D’abord fascinée, j’avais fini par être très agacée après qu’ils m’ont fait manger, à mon insu, leurs fameux ‘‘space cakes’’ au cannabis. J’avais été dégoûtée par le mélange d’odeur de patchouli et de transpiration qui se dégageait d’eux. »

“Danser le be-bop n’était en rien incompatible avec la conscience politique… ”, Arlette Laguiller

Arlette Laguiller, elle, fréquente le Bidule, une cave de jazz du Quartier latin. « Danser le be-bop n’était en rien incompatible avec la conscience politique… »Aucun de nos trois témoins ne participe à la folle soirée de la Nation, à Paris, le 22 juin 1963. Pour l’anniversaire de Salut les copains, on attend 30 000 fans de rock : ils seront cinq fois plus. Alain Fleischer, trop occupé à apprendre le cinéma et à fréquenter les situationnistes – « ils m’intéressaient mille fois plus que les mouvements estudiantins, que je trouvais naïfs » –, n’a rien vu des yéyés. « Je suis passé à côté de deux grandes choses : la drogue et la musique pop. Même les Beatles, les Stones ne sont pas arrivés jusqu’à moi. Alors les yéyés, je ne savais même pasce que c’était. J’écoutais du classique, Barbara et Léo Ferré. » Il ajoute. « En fait, j’étais surtout obsédé par les filles. Mon désir pour elles occupait l’essentiel de mon temps. »



« Ah, les garçons, qu’est-ce qu’ils pouvaient être insistants ! », grimace Marlène Jobert. Ayant quitté à 18 ans une famille taiseuse – « à la maison, on ne parlait pas de sujet d’actualité, il fallait se faire le plus discret possible » –, elle apprendra tout par elle-même. Contrairement à Arlette Laguiller, dont la mère, pourtant fervente catholique, « [lui] avait tout expliqué et poussée à [se] protéger. Très au courant, j’en profitais pour faire de la propagande auprès de mes amies – et il y avait du travail car la condition féminine était loin d’être idéale dans les milieux pauvres. Quant aux garçons, c’est simple : avec mes copines, on faisait le tri, et on refusait les gars désagréables, machos. Avec le recul, je trouve qu’on était bien courageuses ».

(1) Dernier ouvrage, Les Révolutions françaises, 1962-2017 (Odile Jacob).
(2) Une manifestation d’Algériens à Paris tourne au drame : tirs sur la foule, hommes jetés dans la Seine par des policiers (jusqu’à 200 morts selon certaines estimations).
(3) Neuf morts lors d’un rassemblement contre la guerre d’Algérie.

Au mitan de la décennie, Fleischer et Jobert font leurs premiers pas au cinéma : il réalise dès 1964, elle est appelée par Godard en 1966. Tous deux racontent un milieu où tout semblait possible, à portée de main, et vantent le compagnonnage généreux de techniciens « vraiment passionnés à cette époque ».

A l’automne 1967, Arlette Laguiller emménage dans un petit appartement qu’elle a pu obtenir grâce à son emploi au Crédit Lyonnais. Particularité : il est équipé d’une salle d’eau avec douche. A 27 ans, la future candidate à l’élection présidentielle n’a encore jamais connu pareil confort.
Téléramiste
 

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