Blocage des raffineries par les agriculteurs

Blocage des raffineries par les agriculteurs

Message par Plestin » 12 Juin 2018, 15:38

Depuis le lundi 11 juin, certains syndicats agricoles dont la FNSEA bloquent 14 raffineries ou dépôts pétroliers, principalement du groupe Total. Leurs revendications sont multiples, mais la motivation principale est celle qui concerne les biocarburants et la filière colza, confrontée entre autres à la création d'une nouvelle unité concurrente chez Total générant des importations massives d'huile de palme d'Indonésie et Malaisie.

Colza : Total colère
Brève LO
11/06/2018

En accordant au groupe Total le droit d'importer 300 000 tonnes d'huile de palme à bas prix, pour le transformer en biocarburant, Macron a déclenché la colère des cultivateurs de colza, du fait qu'ils se sont lancés dans cette culture uniquement pour sa transformation en biocarburant.

Total dit qu'il maintiendra ainsi 250 emplois, mais les cultivateurs craignent que plusieurs milliers d'emplois disparaissent. Et ils bloquent maintenant des dépôts d'essence et des raffineries.

À leur tour, ces cultivateurs découvrent que Macron est le président des très riches, en tête les multinationales du CAC 40 à qui rien n'est interdit.



Il s'agit en fait d'un concours de muscles entre capitalistes de différentes tailles, Total étant le plus puissant, dans le but de faire arbitrer la question par les pouvoirs publics.


La filière industrielle du colza et le groupe Avril

La filière industrielle du colza a été mise en place dans les années 1990 à l'initiative des organisations agricoles, en s'appuyant sur les structures de l'industrie des huiles alimentaires qui existaient déjà (Lesieur...) et en la complétant par une filière biocarburants qui a permis de remplacer des hectares de jachère par des hectares de colza.

Les graines de colza sont traitées dans différentes usines, dont les principales appartiennent à Saipol, filiale du groupe Avril, ou encore à la multinationale américaine Cargill. Avril représente l'émanation industrielle des cultivateurs français d'oléagineux (colza, tournesol...) et, à ce titre, sa filiale Saipol se trouve au coeur des enjeux actuels, à la fois rivale et partenaire de Cargill et de Total.

Dans les usines, la graine de colza est réceptionnée et amenée vers la trituration, qui est une phase d'écrasement des graines et d'extraction de l'huile qu'elles contiennent, d'abord par extraction mécanique, ensuite par extraction à l'aide d'un solvant (hexane - que l'on se rappelle l'accident de Saipol Dieppe dû à l'inflammation-explosion de l'hexane). On obtient deux produits :
- l'huile brute
- les tourteaux de colza (les résidus de l'extraction sont compactés sous forme de granulés appelés tourteaux), utilisés dans l'alimentation du bétail et des volailles.

C'est précisément dans le but de sécuriser le débouché des tourteaux que le groupe Avril a fait l'acquisition du grand acteur de la nutrition animale en France, Glon-Sanders, très présent dans l'Ouest, ou encore des oeufs Matines.

L'huile brute est ensuite raffinée, de différentes façons selon qu'on se destine au débouché alimentaire (Lesieur) ou à celui des biocarburants. Dans ce dernier cas, l'huile raffinée fait l'objet d'une réaction chimique (transestérification) avec un alcool, le méthanol, et conduit à un "diester" ou "ester méthylique d'huile végétale" (EMHV). Ce terme convient aussi aux huiles issues d'autres végétaux (tournesol, canola, soja, palme...) Il existe également des EMHA (esters d'huiles animales) et des EMHU (esters d'huiles usagées, ex. : huiles de friture récupérées).

Les esters ainsi obtenus sont des biocarburants, de la famille des biogazoles, incorporés dans une certaine proportion dans le gazole d'origine pétrolière, ce qui est censé être meilleur pour l'environnement (bien que cela soit fortement controversé, à juste titre ; et les cultures pour biocarburants font concurrence aux cultures alimentaires ce qui pose également un problème). La règle d'incorporation en vigueur en Europe est de 7 % de biocarburant dans le gazole, et cette proportion semble à peu près acquise bien que les autorités européennes aient oscillé entre différents lobbys proposant soit de monter à 10 %, soit de descendre à 3,5 %.

La filière industrielle de Saipol (7 usines, dont 5 font des esters) a nécessité de gros investissements et a été construite grâce à la "CVO" (cotisation - ou contribution - volontaire obligatoire) payée par les agriculteurs concernés. Volontaire, car décidée volontairement par les organisations agricoles. Obligatoire, car s'imposant à tous les agriculteurs de la filière même s'ils ne font pas partie des organisations en question.

Cette filière s'est avérée longtemps très rentable. La production des biocarburants revient certes plus cher (30 % à 75 %) que celle du gazole, mais pour compenser cela, un système de défiscalisation a été mis en place. Ajoutée à l'obligation d'incorporer 7 % de biogazole (donc : un marché garanti), dans un contexte où la France est le pays d'Europe ayant la plus forte proportion de véhicules diesel nécessitant du gazole, cette mesure a fortement bénéficié à la filière toute entière, sur un modèle largement subventionné.

Il s'agit d'un modèle capitaliste un peu particulier, le groupe Avril ne distribuant pas de dividendes à ses actionnaires (les organisations agricoles) mais leur permettant de bien vivre (et les hauts cadres et dirigeants du groupe ne sont pas des smicards non plus...)


Un retournement de situation qui vient déstabiliser la filière

Depuis 2015, plusieurs événements majeurs sont venus perturber ce joli tableau :

- La fin de la défiscalisation : celle-ci constituait une sorte d'entorse à la concurrence d'une part, et grevait les revenus des pouvoirs publics sur les carburants d'autre part. Considérant que la filière était mûre pour passer du petit bain au grand bain, les pouvoirs publics ont mis fin au système de défiscalisation en 2015, ce qui a contribué à détériorer rapidement les résultats de la filière.

- La politique protectionniste de Trump : en septembre-octobre 2017, le gouvernement américain a mis en place d'importantes barrières douanières à l'importation des EMHV issus du soja argentin. Au même moment, l'Union européenne supprimait les siennes. Cela a conduit d'énormes volumes d'esters argentins fabriqués à partir de soja OGM et bon marché à se rabattre sur le marché européen et à prendre en partie la place des esters de colza, tout en faisant dégringoler les prix.

- Le déclin annoncé du diesel : même s'il concernera surtout les véhicules particuliers et pas les flottes de camions, ce phénomène pourrait affecter en partie le biogazole.

A cela s'ajoute la perspective d'une nouvelle unité de biocarburants de Total. En effet, Total a fermé fin 2016 sa raffinerie de pétrole de La Mède (près de Martigues et de l'étang de Berre) qui employait 430 personnes, mais il a transformé le site en "bioraffinerie" permettant en théorie de maintenir 250 emplois. Cette bioraffinerie est prévue pour démarrer à l'été 2018, autrement dit dans quelques jours ou semaines. Elle fabriquera un biogazole différent des esters (chimiquement identique au gazole, il est dit "fongible", c'est-à-dire que l'on pourrait théoriquement en utiliser jusqu'à 100 % dans le gazole). Elle utilisera de l'hydrogène et des huiles végétales : en théorie le colza est possible, et il y en aura peut-être un peu, mais le projet s'appuie d'une part sur des huiles usagées (récupérées grâce à Veolia) et d'autre part sur l'importation de grandes quantités d'huile de palme (300.000 tonnes/an) d'Indonésie et de Malaisie. L'usine est plus complexe qu'une usine d'esters et elle a nécessité un investissement de 275 millions d'euros sur lesquels Total n'a pas l'intention de s'asseoir...

Or, Total est le premier client de Saipol en biogazole, et il se donne les moyens de se passer en partie de ce dernier. De plus, les biogazoles d'huile de palme sont bien meilleur marché que ceux à base de colza ou de tournesol. Et tant pis si l'impact environnemental sur les forêts tropicales est désastreux (tant pis aussi pour les orangs-outans...)

Les agriculteurs concernés s'opposent donc à ce projet en surfant sur l'impopularité de l'huile de palme, et bloquent les raffineries et les dépôts de Total, mais c'est un moyen d'obtenir des concessions, d'une part de Total, d'autre part des pouvoirs publics y compris dans d'autres domaines, sachant que des décisions importantes doivent être prises cet été.

Il faut dire que l'effet conjugué des esters de soja argentins et du biogazole de palme de Total, aurait pour effet de liquider en grande partie la filière colza... et du même coup, de réduire fortement la production de tourteaux de colza pour l'alimentation animale, ce qui nécessiterait d'importer des tourteaux de soja d'Amérique du Nord ou du Sud (avec statut d'OGM qui plus est) pour nourrir les animaux d'élevage.

Pour l'instant :

- les acteurs de la filière colza sont confiants sur le maintien du taux obligatoire d'incorporation de 7 % de biogazole dans le gazole (mais mieux vaut prévenir que guérir... une petite agitation des agriculteurs ne peut pas manquer de le rappeler).

- ils ont déjà obtenu l'autorisation d'un nouveau carburant 100 % ester de colza, dénommé B100, et destiné à certaines flottes de camions. Un petit marché, mais avec de grosses marges quasiment garanties pour les 5 ans à venir.

- ces mêmes acteurs ont déposé une plainte pour concurrence déloyale contre les importations d'esters de soja argentins (non soumis aux mêmes contraintes sociales et environnementales pour leur fabrication) : on ne sait pas si elle aboutira, mais la mise en place de premières mesures conduisant à un comptage douanier des bateaux d'esters importés a brusquement fait chuter les importations (les producteurs argentins craignent de nouvelles barrières douanières assorties d'amendes avec un effet rétroactif sur 3 mois...)

- ils sont peu confiants sur une interdiction totale de l'huile de palme, mais pensent pouvoir en limiter l'usage ou, du moins, forcer Total à prendre moins d'huile de palme et plus d'huile de colza sur son site de La Mède... en tirant à nouveau la filière colza.


Il n'y a pas les "pour" et les "contre" l'huile de palme

En fait, le groupe Avril est lui-même impliqué dans la filière palme, est présent dans une société de sélection de palmiers à huile dénommée Palmelit (vers Montpellier), et incorpore des esters d'huile de palme à ses propres esters de colza ou de tournesol.

En effet, les esters de colza sont de trop grande qualité par rapport à ce qui serait suffisant, et ils sont chers, donc Saipol réalise des "blends" (mélanges) avec des produits de moins bonne qualité mais moins chers (palme, soja) : cela permet d'abaisser la qualité au niveau requis, tout en abaissant le coût de revient. Par exemple, on fait un mélange 15 % palme et 85 % colza, et c'est cela qui constituera le biocarburant devant être incorporé dans le gazole... surtout le gazole d'été, car l'hiver l'ester de palme fige plus vite que l'ester de colza (on évitera le palme en hiver et dans les pays du Nord). (A noter que ce problème ne se posera pas avec le futur produit de Total qui, même issu de l'huile de palme, sera gazole-identique).


Impossible de distinguer l'industriel du financier

Les proportions des différents produits (colza, tournesol, soja, palme...) varient aussi en fonction des cours : à tel moment il vaut mieux mettre davantage de tournesol, plus ou moins de colza... le but étant de maximiser le bénéfice du fabricant. Il s'agit de cours mondiaux ou continentaux, ces matières premières sont cotées dans certaines places financières des Etats-Unis, des Pays-Bas etc.

Tous les industriels du secteur essayent donc de jouer avec la fluctuation des prix : autant acheter la graine lorsque les cours sont bas, quitte à la stocker massivement, et vendre l'huile quand les cours sont hauts... Ce n'est pas officiellement de la spéculation (car il y a une vraie activité de production d'huile) mais cela y ressemble... On appelle ça du "trading". Tous les producteurs, Saipol comme les géants tels que Cargill, entretiennent des armées plus ou moins nombreuses de "traders" dont l'objectif est de faire mieux que ce que ferait un automate achetant ou vendant en fonction de l'évolution instantanée des cours. Une partie importante de la marge de l'activité provient de là ; mais ce n'est pas de l'argent sorti de nulle part : quand les cours des denrées alimentaires s'envolent, concrètement, des millions de gens payent plus cher de leur poche pour se nourrir, ou davantage crèvent de faim.

Le groupe Avril possède sa propre banque, dénommée Sofiprotéol, dont le but est de financer toutes sortes d'activités en dehors du groupe (parfois même des activités concurrentes) ce qui constitue à entretenir un vivier d'activités dans lesquelles Avril pourra piocher (acheter) si quelque chose d'intéressant émerge.


Les différents acteurs sont concurrents mais néanmoins partenaires

Il n'y a pas une petite filière française du colza qui serait indépendante des géants de l'agroalimentaire comme Cargill, ADM, Bunge... ou des pétroliers comme Total et ExxonMobil. Les rapports de force sont certes déséquilibrés, mais les intérêts sont parfois imbriqués.

La situation en Loire-Atlantique est à cet égard édifiante : à Montoir-de-Bretagne, près de Saint-Nazaire, c'est une usine Cargill (mais construite avec l'aide de Saipol, et dans laquelle Saipol détient une participation minoritaire) qui réalise la trituration des graines de colza. Elle alimente en huile brute l'usine Saipol adjacente (en fait, une filiale Diester Industrie Atlantique dans laquelle Cargill détient une participation minoritaire). Celle-ci produit l'ester de colza, qui est acheminé par pipeline vers un important client captif : la raffinerie Total de Donges, située à 5 km... On a donc ici une imbrication d'intérêts où l'on retrouve à la fois Cargill, Saipol et Total.

Dans le Sud de la France, si les agriculteurs parviennent à obliger Total La Mède à consommer davantage d'huile de colza (au détriment de l'huile de palme), ce devrait être l'usine Saipol de Sète (Hérault) qui en bénéficiera... Auquel cas Total passera du statut de "méchant" à "gentil" pour les cultivateurs de colza...

Avril a vocation à devenir une multinationale. A ce titre, le groupe détient d'autres activités similaires à Saipol + Lesieur en Roumanie, des unités d'esters en Belgique et en Allemagne, des usines d'oléochimie... Le groupe s'internationalise, rachète le n°3 mondial de l'huile d'olive (un Italien) pour pouvoir vendre des huiles en Chine, cherche à créer au Maroc une filière tournesol descendant jusqu'aux agriculteurs comme cela existe en France, cherche à s'impliquer dans l'huile de palme de Côte-d'Ivoire etc.

Même si Avril est loin de la taille d'un ADM ou d'un Cargill, il y ressemble de plus en plus...


Une situation compliquée pour les travailleurs concernés

En début d'année 2018, Saipol a demandé et obtenu d'importantes possibilités de recours au chômage partiel sur ses usines d'esters de février-mars jusqu'en juillet-août.

Ce faisant, il a fait pression sur les pouvoirs publics, mais aussi sur ses propres travailleurs et ses syndicats qui, par crainte de perdre leur emploi, ont été amenés à emboîter le pas à leur patron dans la défense de la filière colza, voire sont parfois prêts à faire des concessions sous prétexte de maintenir l'emploi. En réalité, la remontée du prix du brut profite au gazole et fait remonter le prix des biocarburants, donc Saipol n'a presque pas recouru au chômage partiel annoncé hormis quelques jours en avril, car sa priorité est désormais de produire !

Les travailleurs, eux, restent marqués par la période qu'ils viennent de vivre, et on peut compter sur la direction pour leur mettre sous le nez la dégradation des résultats économiques depuis 2015.

De plus, le danger existe d'une opposition entre travailleurs de Saipol (et agriculteurs) d'une part, et travailleurs de Total d'autre part.

Cela fait beaucoup de pièges qu'il faudra déjouer dans la période qui vient.

Tout cela, sans compter le dossier de l'usine de Dieppe dont l'avenir est en question après son explosion.
Plestin
 
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Re: Blocage des raffineries par les agriculteurs

Message par Matrok » 16 Juin 2018, 08:30

Eh bien... merci pour ce topo très complet !
Ça a dû te demander pas mal de boulot. Pourrais-tu s'il te plait préciser quelles ont été tes sources d'information ?
Matrok
 
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Re: Blocage des raffineries par les agriculteurs

Message par satanas 1 » 16 Juin 2018, 09:51

Merci aussi à Plestin pour ce topo éclairant.
Continue de nous faire profiter de ton boulot de décryptage, c'est sympa et utile.
satanas 1
 
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Re: Blocage des raffineries par les agriculteurs

Message par Plestin » 16 Juin 2018, 11:03

Le camarade Matrok a écrit :

Pourrais-tu s'il te plait préciser quelles ont été tes sources d'information ?


C'est mon boulot d'enquêter sur, ou plutôt dans, les boîtes, pour le compte des "représentants du personnel", car il existe encore quelques lois qui le permettent... pour l'instant. Cela me fait rencontrer des directions, des chefs de service ou d'atelier, des syndicalistes, des travailleurs du rang, visiter des usines, des centres de recherche ou autres, triturer des chiffres... Je me retrouve donc parfois aux premières loges pour voir comment les choses se passent "de l'intérieur", dans la mesure de ce qu'on me laisse voir bien sûr... Ceci explique entièrement cela. Toute l'info n'est pas nécessairement publique, par exemple quand je relate l'état d'esprit de certains syndicalistes (il y en a même un qui m'a dit regretter le temps béni de Xavier Beulin qui défendait bien la filière colza !!!) mais il n'y a rien non plus de vraiment confidentiel là-dedans, les infos sont notoires pour les gens qui sont du métier en question, qu'ils travaillent dans cette boîte ou dans une autre du même secteur. Autant les rendre plus accessibles...
Plestin
 
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