Dépollution : deux poids, deux mesures

Dépollution : deux poids, deux mesures

Message par Plestin » 04 Mai 2018, 08:50

Dans les années 1960, la société chimique française Ugine-Kuhlmann produisait encore du lindane, un pesticide organochloré qui a été interdit depuis du fait de sa trop grande toxicité pour l'homme et l'environnement. Cette production générait beaucoup de déchets contaminés par le lindane.

Après avoir stocké ces déchets à Colmar, Ugine-Kuhlmann a été contraint de les déplacer en 1966 suite à l'apparition d'une contamination environnementale qui a conduit à détecter du lindane dans le lait des vaches. Les déchets ont été transférés vers un autre site à Huningue, dans le Sud de l'Alsace, dans la zone dite des "Trois frontières" entre la France, la Suisse (Bâle) et l'Allemagne, et haut lieu historique de l'industrie chimique.

Suite à une nouvelle plainte émanant de l'Allemagne où des vaches au lait contaminé ont dû être abattues, en 1973 les autorités préfectorales du Haut-Rhin (où se trouve Huningue) imposent la fermeture du site et ordonnent un nouveau déplacement des déchets avant le 30 juin 1974.

C'est alors qu'un entrepreneur providentiel, Pierre Blondeau, ancien président de la chambre régionale de commerce, qui détient une société Socrimex, propose à Ugine-Kuhlmann de racheter ses déchets pour les stocker et les traiter sur un autre site, en Franche-Comté, à Gouhenans (Haute-Saône), prétendant même fabriquer de nouveaux produits chimiques à partir de ces résidus (ce qui ne sera jamais fait). Gouhenans avait accueilli pendant longtemps une usine Ugine-Kuhlmann, fermée en 1955.

C'est ainsi que, dans l'ancienne saline de Gouhenans, 5.200 tonnes de déchets de lindane sont stockées encore aujourd'hui !

Ce scandale est décrit en détail par un militant défenseur de l'environnement, Yves Faucoup, dans un article d'octobre 2016 sur Mediapart :

https://blogs.mediapart.fr/yves-faucoup ... s-enterres

Quelques extraits choisis :

(...) les premiers camions de trente tonnes arrivent au rythme d'une cinquantaine par jour pour déverser les déchets de lindane en provenance de Huningue. Déjà 5.200 tonnes ont été entreposées dans un pré, au milieu d'un bois, à proximité d'un étang, à quelque cent mètres des dernières maisons du village. Des témoins à l'époque évoquent "une odeur épouvantable" et se plaignent de maux de tête. (...)

Pierre Blondeau ne compte pas s'arrêter là : il envisage de récupérer 10 à 12.000 tonnes de déchets. La mobilisation des habitants le conduit à recouvrir le dépôt d'une bâche noire, recouverte de pneus, et à cesser les transferts. Pour amadouer la population, il annonce qu'il compte bien créer 5 à 10 emplois. (...) Il existe alors une commission régionale anti-pollution et, comme par hasard, c'est lui qui la préside.

La tension monte : des habitants de Gouhenans parlent de prendre le maquis, rien de moins. Une pétition est lancée, signée par trente mille pêcheurs de Haute-Saône. Un comité de défense se constitue, on aurait constaté une aggravation de la santé de personnes asthmatiques. (...)

Le sénateur de la majorité de droite de l'époque, qui a été nommé commissaire-enquêteur "commodo-incommodo", conclut à la nécessité d'enlever ce dépôt. La commission départementale d'hygiène fait de même. Alors la Préfecture de Haute-Saône prend un arrêté le 6 août 1974 ordonnant le retrait de ces produits toxiques et ce, avant le 26 février 1975.

Finalement, ces déchets ne seront jamais enlevés. Ugine-Kuhlmann, qui s'était proposé pour les traiter dans son usine de Loos-lès-Lille, récupère d'abord les 6000 tonnes illégalement maintenus à Huningue. M. Blondeau tente de déplacer ce cadeau empoisonné dans diverses localités du Doubs, en vain, car personne n'en veut. (...)

Pierre Blondeau passe en correctionnelle pour avoir ouvert un établissement dangereux et est condamné en juin 1975 par le Tribunal de Lure à … 300 francs d'amende. Mais il est relaxé en avril 1976 de l'accusation de pollution ayant entraîné la mort de poissons dans un affluent de l'Ognon, rivière passant à proximité. Puis la Socrimex est mise en liquidation judiciaire, le personnel licencié. Non seulement les déchets de lindane mais encore le dépôt de produits toxiques dans l'ancienne saline reste sans surveillance : j'ai vu à l'époque des bidons pleins estampillés de têtes de mort, dans des locaux ouverts à tous vents. N'importe quel enfant pouvait jouer sur les containeurs et les renverser. (...)

Puis les opposants à ce projet se sont fatigués, les actions se sont essoufflées. (...) Et c'est là où l'on voit comment fonctionne le système : la Préfecture n'attendait qu'une chose, à savoir que les opposants baissent leur garde. Alors qu'elle avait pris un arrêté pour interdire ce dépôt, elle autorise le 13 décembre 1979 la Société Monin Ordures Service, grosse société qui a récupéré la Socrimex, à enfouir les déchets dans la terre. Cet arrêté ne fait aucune allusion à celui de 1974, qui disait le contraire. Le Service des Mines autorise cet enfouissement, ainsi que le conseil municipal qui ne veut plus en entendre parler. (...)"


Depuis, diverses sociétés se sont succédé sur le site, des pollutions des eaux ont été constatées à plusieurs reprises, des mesures de confinement (incomplet) ont été prises et il y a toujours du lindane dans l'eau. Mais, comme l'écrit Yves Faucoup :

"En novembre 2012, Le Monde consacrait un grand article à l'enfouissement de 20 tonnes de pesticides à base de DDT près d'un village et d'une rivière… en Russie. Mais les 5.200 tonnes de résidus de lindane aux fins fonds de la Haute-Saône n'ont jamais vraiment intéressé les médias."


Voilà donc la situation aujourd'hui : un village de 400 habitants qui n'intéresse personne et où des déchets continuent de relarguer du lindane. Mais revenons dans notre zone des "trois frontières".

Là, il existe un gigantesque projet urbain et immobilier à cheval sur la France, l'Allemagne et la Suisse, appelé "Dreiland" (3-Land) qui doit conduire à faire de Bâle une métropole trinationale avec de nouveaux quartiers et de nouvelles activités, notamment à Huningue. Bâle est la base historique de deux grands laboratoires pharmaceutiques mondiaux, Roche et Novartis. Novartis (créé en 1996 par la fusion des deux groupes suisses Ciba-Geigy et Sandoz) exploite précisément des activités des deux côtés de la frontière franco-suisse, sur des terrains encadrant l'ancien lieu de stockage du lindane. Novartis (à l'époque, Sandoz) avait racheté en 1973 le terrain où avait été stocké le lindane pour construire à la place (sans dépollution profonde) une station d'épuration. Depuis, l'usine ex-Sandoz (devenue Clariant) a fermé, la station d'épuration a cessé son activité et Novartis a engagé une dépollution en 2012.

Cette fois-ci, les moyens sont mis, malgré le coût élevé de la dépollution, comme l'explique le journal L'Alsace du 3 mai 2018 :


Huningue Chantier de dépollution de la STEIH par Novartis : le bout du tunnel?
Hier 16:30 par Jean-François Ott , actualisé à 20:25

C'est un chantier colossal, unique au monde selon ses responsables : celui de la dépollution d'une zone de 55.000m² sur les rives du Rhin, à Huningue, à côté de la frontière suisse, sur le site de l'ancienne station de traitement des eaux usées de Huningue (STEIH) et, entre les années 1947 à 1972, de la société des produits chimiques Ugine Kuhlman. Tout le sous-sol de cette zone présente des taux très élevés (jusu'à 11g par kilo) de lindane, un produit chimique très toxique.

Novartis, qui a repris la STEIH et l'a démantelée à partir de 2007, a entrepris depuis 2012 de lancer une très lourde opération de décontamination des sols, qui se déroule dans une atmosphère totalement confinée, avec une batterie de mesures et de contrôles (2000 par mois pour l'air). Dès le départ, Novartis a souhaité "prendre toute sa responsabilité sociale" et procéder à une décontamination la plus complète possible, à l'aide des technologies les plus innovantes. Mais le volume de matériel à traiter (les sols sont évacués aux Pays Bas essentiellement via la navigation fluviale) est prodigieux : au total, 858.000 tonnes de sols contaminés.

Or Novartis est allé de surprise en surprise : l'entreprise avait d'abord annoncé un achèvement de la dépollution après 2014, pour un coût de 100 millions de CHF. Mais la découverte de zones polluées plus profondes et de nouveaux volumes de terres contaminées a impliqué un décalage constant de la fin du chantier. Qui plus est le niveau bas du Rhin a entravé l'évacuation des sols ces deux dernières années. D'après Claude Muller, responsable des opérations pour Novartis, le chantier devrait s'achever... en 2021. "A ce jour, 80% des sols contaminés ont déjà été enlevés", précise-t-il. De même, le budget de l'opération aurait plus que doublé.

Le devenir du site n'est pas précisé pour l'instant. Mais il se pensera dans le cadre du vaste projet transfrontalier Dreiland, qui prévoit la valorisation et l'urbanisation haute qualité des rives du Rhin. Le chantier est également unique au niveau mondial parce qu'il implique un certain empirisme, une expérimentation constante de la dépollution sur site majeur (et d'autre sites majeurs devraient prochainement faire l'objet de chantiers cyclopéens de dépollution notamment en Alsace), et enfin parce qu'il tient compte des législations de trois pays distincts.


On a donc un projet d'aménagement majeur et là, des moyens gigantesques et inédits sont mis pour dépolluer. Entre le village de Haute-Saône et le projet d'urbanisation "haute qualité" (sic) des Trois-Frontières, c'est donc deux poids, deux mesures.

Remarque : pour Novartis, les autorités locales françaises et les autorités européennes déroulent le tapis rouge. Ce n'est pas public, mais le patronat local évoquait même la possibilité d'une modification spécifique du droit du travail dans la zone, où des milliers de logements et d'emplois sont envisagés, dans un but d'harmonisation transfrontalière ; quoique, avec Macron, cela ne sera peut-être plus aussi nécessaire...


https://www.google.com/maps/place/Hunin ... 4d7.581459

Ci-dessus, sur GoogleMaps, une vue du secteur concerné. La frontière est matérialisée en rouge. A droite de la photo, Bâle et surtout le gigantesque complexe immobilier et scientifique de Novartis, dénommé "Novartis Campus", qui doit accueillir 10.000 personnes. Au milieu, l'ancien site chimique Clariant démoli avec, au bord du Rhin, l'ancienne station d'épuration couverte de bâches où s'effectuent les travaux de dépollution sous l'égide de Novartis. A gauche, le centre de production biotechnologique de Novartis à Huningue, qui se développe, tandis que l'usine BASF en bordure du Rhin a elle aussi fermé.
Plestin
 
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