Chasseurs de virus

Et lutte contre les pseudo-sciences et les obscurantismes

Re: Chasseurs de virus

Message par Plestin » 03 Avr 2019, 05:59

Joe ignore s'il est infecté mais, si c'est le cas, il dispose de peu de temps. Retrouvant son ami belge Simon van Nieuwenhove qui travaille toujours à Nzara sur la maladie du sommeil, ce dernier met à disposition un local alimenté en électricité par un générateur à essence et équipé d'un réfrigérateur à kérosène qui permet de se passer de la centrifugeuse manuelle (il suffit de laisser les échantillons reposer une nuit et, le lendemain matin, les globules rouges sont au fond du tube et le sérum à la surface).

Chaque matin commençait de la même façon. Je me rendais au labo, et je transférais le sérum dans les ampoules adéquates pour l'analyser. Pour ce faire, j'utilisais un test d'immunofluorescence. Helen nous avait préparé quelques lames sur lesquelles se trouvaient des cellules infectées par Ebola, inactivées par irradiation gamma. Je plaçais quelques gouttes de sérum sur les lames, j'y ajoutais un marqueur fluorescent en y ajoutant encore une goutte de liquide, et j'examinais le tout au microscope. Si ça brillait d'un éclat vif, c'était positif. (...) Je sortis tous les échantillons du frigo, puis je les étudiai un à un. J'essayais de me concentrer aussi objectivement que possible sur mon travail. Mais je cherchais le nom d'une patiente en particulier. Quand la lame que j'attendais fut devant moi, je la posai de côté.

Enfin, après avoir déchiffré toutes les autres, je me décidai à oser regarder la dernière plaque. C'était le sang pris à la vieille femme, à l'hôpital de Yambio. Si la lame brillait d'un éclat vif avec le colorant jaune, j'étais contaminé. Mais, même si le test était négatif, cela n'impliquait pas que j'étais sain et sauf. La vieille femme pouvait en être encore au début de la maladie, et n'avoir pas développé d'anticorps. Il fallait espérer qu'elle vive assez longtemps pour que je puisse lui prendre un autre échantillon. Mon coeur battait. Je pensais à Shannon, ma femme, et à mes trois enfants. Il est vrai que j'avais une assurance classique de fonctionnaire, mais je ne souhaitais à personne de n'avoir que cela pour vivre. "Pour leur bien, pensais-je, il ne faut pas que je sois contaminé".

Après avoir un peu hésité, j'ajustai la source lumineuse puis je glissai la lame sous le microscope. J'actionnai les boutons pour la mise au point, pour voir nettement les cellules. C'était tout ce que je pouvais faire pour rester concentré. "Fais comme si le sérum venait de quelqu'un d'autre, me disais-je. Comme si cela n'avait rien à voir avec toi."

J'ajustai le microscope. Les cellules commencèrent à prendre forme. Celles qui défilaient sous mes yeux étaient grises, vertes et noires. J'apercevais très clairement leurs contours, leur noyau. De petites taches fluorescentes apparaissaient çà et là. Rien de significatif. Je savais que je les avais correctement nettoyées. Je vérifiai le contrôle positif. Il était jaune clair. Ma patiente était négative. C'était évident.

Sauvé. Du moins jusqu'à ce que je prenne un autre échantillon de sérum, le lendemain... Je devrais vérifier chaque jour. Entre temps, mon travail devait avancer.


Il s'avérera que la vieille femme, quelques jours plus tard, était rétablie : "elle pouvait s'asseoir et bavarder gentiment". Après une dernière vérification au labo, Joe sait maintenant qu'elle n'a pas eu Ebola et qu'il n'a jamais été exposé au virus.

Il est difficile de décrire mon soulagement. J'étais extatique. C'est comme si l'on venait de me rendre ma vie et mon avenir. Après avoir testé les autres échantillons de sérum, je me ruai hors du labo. Je voulais prévenir Roy. J'aurais voulu arroser cela avec une bonne bouteille de scotch. Mais nous avions tout bu le soir de l'accident.


Joe et son équipe tentent d'identifier les gens victimes d'Ebola, dont beaucoup ne viennent pas à l'hôpital et se terrent chez eux dans les villages autour de Nzara. En parallèle, il met en place un protocole pour que les familles puissent quand même participer aux soins de leurs proches sans se contaminer.

Il était évident que nous n'arriverions à rien sans la coopération des familles. Nous décidâmes de les encourager à agir comme elles l'avaient toujours fait, mais en les pressant de prendre quelques précautions élémentaires. Allez-y, disions-nous, occupez-vous de votre mari, ou de votre fille. Nous savons que c'est important pour vous. Mais s'il vous plaît, n'oubliez pas vos masques, vos gants et vos tabliers chirurgicaux ! Nous prenions le matériel sur nos propres stocks, et nous nous assurions qu'ils savaient comment s'en servir. Pour faciliter les choses, nous décidâmes de mettre un ou deux aides-soignants à la disposition de chacune des familles. En assumant la responsabilité de s'occuper des leurs, elles pouvaient réduire le nombre d'individus exposés au virus et anéantir ainsi un de ses principaux moyens de transmission. Et les traditions familiales étaient respectées. Alain Georges procéda de la même façon, au Gabon en 1996, durant l'épidémie d'Ebola chez des jeunes gens qui avaient manipulé de la viande de chimpanzé.

Restait le problème des obsèques. Nous savions que pendant les cérémonies funéraires traditionnelles, les parents du défunt se trouvaient en contact intime avec le cadavre. Sans ces coutumes, les épidémies de 1976 (au Soudan et au Zaïre) se seraient propagées beaucoup moins vite. Mais nous ne pouvions pas empêcher l'usage qui veut qu'on purge le cadavre de son urine et de ses selles. Ensevelir un corps sans avoir fait cela était considéré comme une offense grave. Le mieux que nous pouvions faire, c'était de nous assurer que personne n'était contaminé en sacrifiant à ces rites. Pourquoi ne pas procéder comme dans les hôpitaux ? Après tout, le niveau de contact intime est quasiment le même. (...)

Nous avons défini une série de mesures d'hygiène à respecter durant la préparation des corps pour les funérailles. (...) En échange de leur coopération, nous assurâmes aux familles que le corps de leur bien-aimé, s'il décédait à l'hôpital, leur serait restitué. Ce compromis reçut un accueil largement positif. C'était gratifiant, sinon vraiment étonnant. Après tout, les gens avaient peur d'Ebola, ce qui était compréhensible. Il pouvait sembler bizarre et peu commode de devoir porter un masque et une blouse, mais c'était un prix peu élevé pour éviter d'être contaminé. (...)

Notre stratégie porta presque immédiatement ses fruits. Des patients de plus en plus nombreux - peut-être contaminés - venaient subir des examens et des analyses de sang. Mais pas tous. Quoi que nous fassions, nous étions incapables de soulager les angoisses de tous. Ceux qui ne venaient pas spontanément, il fallait aller les chercher dans la brousse et les convaincre de venir avec nous pour subir un traitement qui soit contrôlé à la fois par nous et par leur famille.

Dans la zone de Nzara et Yambio, la majorité des gens vivent dans des quartiers familiaux auxquels on accède par des sentiers tortueux, à travers la brousse où pousse presque exclusivement de l'herbe à éléphants de trois mètres de haut. Il n'existait bien entendu ni cartes ni plans, et nous devions disposer d'un guide. Même quand nous trouvions notre destination, nous ne savions jamais comment nous serions reçus : beaucoup de familles n'avaient pas envie de laisser des étrangers emmener leurs malades à l'hôpital. Il fallait découvrir qui était parent de qui. Un homme pouvait avoir plusieurs épouses. Une femme désignait quelqu'un comme étant son frère. Nous prenions note. Puis elle désignait un autre homme : "Oui, c'est mon frère", et l'on prenait note, consciencieusement. On l'interrogeait sur un troisième homme, et elle disait : "Oui, c'est mon frère". On se retrouvait bientôt avec une longue liste de frères - jusqu'à neuf ou dix. On commençait à avoir des soupçons. Même pour une grande famille, cela faisait beaucoup de frères. Il nous fallait quelque temps pour comprendre que sa conception du frère était différente de la nôtre. Dans maintes cultures, qualifier quelqu'un de frère ou de soeur est un moyen de signifier que la personne en question est assez importante à vos yeux pour recevoir l'amour et le respect qu'on réserve d'ordinaire aux membres de la famille. Cette manière de conférer un statut honorifique est sans doute sympathique, mais elle ne simplifie pas le travail de qui cherche à définir un groupe (une "cohorte") dans une étude épidémiologique.

Roy Baron, le docteur Omran Zuberi du ministère soudanais de la Santé et moi-même, nous nous dispersâmes pour chercher les victimes avant qu'elles ne transmettent leur maladie à leurs proches. L'infirmier africain qui me guidait dans la brousse s'avéra fort compétent pour localiser les malades. Comme il venait lui-même d'un quartier, il s'entendait bien avec beaucoup de monde, et il connaissait leurs habitudes. Il était particulièrement habile à déceler si quelqu'un essayait de nous mener en bateau. Il usait des mêmes techniques qu'un détective new-yorkais. Il demandait à son interlocuteur s'il connaissait des cas suspects, puis me traduisait la réponse du zande.

- Cet homme dit que nous devrions aller par là-bas. Vers l'ouest. Nous y trouverons peut-être une femme atteinte par Ebola.
- Parfait. Allons-y.


Mais l'infirmier secouait la tête et me lançait un regard. Pas si vite.

- Cet homme ment, monsieur. Voyez la façon dont il remue les yeux.
- Très bien. Il n'y a donc pas de femme malade.
- Non, non, non ! Une femme est malade, monsieur, sans aucun doute. Mais elle ne vit pas là où il dit, mais par ici, vers l'est.


Je lui demandais comment il avait compris, mais il se contentait de me dire en souriant :

- Alors, qu'est-ce qu'on fait, on reste plantés là ?

C'est son intuition qui nous amena un après-midi dans un quartier qui m'apparut comme un mirage, dans les hautes herbes. Le quartier est constitué d'un groupe de cases en brique couvertes de chaume. Elles forment un cercle autour d'un espace dégagé dont le sol est soigneusement balayé. Au centre, on aperçoit souvent des femmes en train de battre le maïs dans un grand mortier de bois, à l'aide d'un pilon de deux mètres de long. D'autres préparent quelque spécialité indigène. Des enfants courent en tous sens au milieu des poules et autres animaux domestiques. Des volutes de fumée s'élèvent du feu de bois où repose un gros chaudron à la panse noircie. Un protocole rigoureusement hiérarchisé régit la distribution des cases : le patriarche occupe la première, son fils aîné et sa famille la seconde, le deuxième (par rang d'âge) la suivante, et ainsi de suite.

Notre apparition provoqua un certain remue-ménage. Ils savaient parfaitement pourquoi nous étions là. L'infirmier se dirigea vers l'un des hommes et lui parla en zande.

- Il y a des malades, ici ?

L'autre secoua la tête. Tout le monde allait bien. Je n'avais pas besoin d'interprète pour comprendre sa réponse.

- Il ment, décréta mon guide, aussi péremptoire que d'habitude. C'est évident.

Il continua à tourner autour de l'enclos où se trouvait un groupe disparate de poulets et de chèvres (ou peut-être de moutons, car en Afrique il est très difficile de les reconnaître), sous la surveillance d'un petit garçon. L'infirmier se tourna vers ce dernier et lui demanda s'il connaissait une femme qui était très malade. Le gamin jeta un regard inquiet par-dessus son épaule. Mon guide répéta sa question. Les yeux du garçon tournèrent et finirent par s'arrêter sur la case qui se trouvait juste à notre droite. Nous savions où il fallait aller.

Une jeune femme à qui je donnai une vingtaine d'années, avait été transférée de son propre quartier à celui-ci car elle y avait de la famille. C'était une manière de cacher les malades aux autorités, afin qu'on ne les emmène pas. Personne ne nous barra le chemin. Elle était étendue sur une natte, le visage et les membres luisants de sueur. Elle avait la fièvre et délirait. J'appris qu'elle était malade depuis quatre ou cinq jours.

Avec Ebola, il n'y avait pas grand-chose à faire pour stopper le processus. Le seul traitement possible était le plasma immun. Serait-il efficace ? Nous n'en savions rien, mais nous n'avions rien d'autre. (...) Au quatrième ou cinquième jour, le mal était très avancé, et probablement difficile à traiter.


Joe et l'équipe parviennent à ramener la jeune femme à l'hôpital en la portant sur un brancard pendant une heure et demie à travers les hautes herbes pour atteindre le véhicule. On lui administre du plasma immun (= de quelqu'un ayant guéri d'Ebola). Mais son état est déjà désespéré.

Est-ce que le plasma agirait ? Et dans l'affirmative, serait-il efficace dans un cas aussi avancé ? (...) Je ne connaissais qu'un seul précédent : ce qui était arrivé à Geoff Platt, qui s'était infecté avec le virus Ebola (...) en 1976. On lui avait administré du plasma immun en Angleterre, et il avait survécu. Mais on lui avait donné aussi de l'interféron et des soins médicaux de première qualité. Impossible de savoir à quoi il devait finalement sa guérison. (...)

A ce stade, seul un miracle pouvait la sauver.

Le miracle n'eut pas lieu. Elle mourut deux jours après que nous l'eûmes sortie de la brousse avec tant de difficultés. Si le plasma était efficace, il n'en avait rien montré.



Le prochain post sera pour vendredi 5.
Plestin
 
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Re: Chasseurs de virus

Message par Gayraud de Mazars » 03 Avr 2019, 09:23

Salut Plestin,

Merci de cette saga si passionnante sur les chasseurs de virus !

Ebola reste une calamité désastreuse pour les plus pauvres en Afrique...

Fraternellement,
GdM
"Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus."
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Re: Chasseurs de virus

Message par Plestin » 05 Avr 2019, 07:59

De son côté, Susan Fisher-Hoch ("Sue") a eu l'occasion en 1978 d'assister à la conférence d'un enquêteur de l'OMS, David Simpson, qui avait travaillé sur Ebola en 1976 au Soudan (il faisait partie de l'équipe qui était resté bloquée à Juba pendant que Joe était à Nzara, puis il avait pu s'y rendre, grimper sur le toit de la cotonnerie et capturer quelques chauves-souris). Cela l'a passionnée et elle s'est dit que c'était exactement ce qu'elle voulait faire. Ici, c'est elle qui parle.

David travaillait sur les fièvres hémorragiques virales, à Porton Down, le seul labo chaud de Grande-Bretagne. Il poursuivait les recherches qu'il avait entreprises au fond de l'Ouganda. Il était de ceux qui avaient contribué à isoler le virus de la fièvre hémorragique Crimée-Congo, ce qui était sans doute son plus grand titre de gloire. Les fièvres hémorragiques ne m'étaient pas tout à fait inconnues. J'avais entendu parler du mystérieux singe vert de la maladie de Marbourg, sur laquelle David avait aussi travaillé. Et je savais que le virus Ebola ressemblait à celui de Marbourg - filamenteux, lové, entortillé - et qu'il provoquait chez l'homme une maladie mortelle. Il était si énigmatique, si diabolique, qu'il me faisait penser à l'épidémie venue de l'espace que l'on voit dans le Mystère Andromède (film de Robert Wise d'après un roman de Michael Crichton, 1971). D'où venait-il ? Pourquoi se conduisait-il avec une telle virulence ? Je voulais en savoir plus. Comment ce virus agissait-il, précisément ? Pourquoi les patients mouraient-ils si vite ?


Ensuite, nous l'avons déjà vu, Sue se retrouve en bactériologie et mène ses recherches sur la légionelle. Puis, elle est amenée à travailler à Bangkok, en Thaïlande, sur la rage (qui est, en réalité, un virus encore plus mortel qu'Ebola puisqu'il y a toujours aujourd'hui 100% de mortalité à partir du moment où l'infection s'est déclarée). Elle y collabore avec les époux Warrell qui cherchent à savoir s'il est possible de sauver un malade de la rage à l'aide d'interféron (protéine que l'organisme sécrète naturellement pour se protéger contre certains virus) et de soins appropriés.

Il est très difficile de travailler avec des hommes malades de la rage. Un de nos patients, surtout, me fit une impression durable. Il se trouvait déjà à un stade avancé de la maladie. Je fus frappée par son regard terrifié. Cet homme savait exactement ce qui lui arrivait. Mais nous étions impuissants. Le traitement à l'interféron échoua, et il mourut. Moi, j'avais rencontré mon premier vrai virus.


Sue revient alors en Angleterre en 1982 pour travailler sur Ebola.

(...) je revins en Angleterre pour m'attaquer à un autre virus. Un des plus fascinants. On ne savait presque rien de lui. Il s'appelait Ebola. Ce qui m'intéressait au premier chef, c'était de comprendre comment il pouvait dévaster à ce point le corps humain.

(...) je savais que j'avais beaucoup à apprendre. Je n'avais jamais travaillé en condition de niveau 4. Le danger lié à la manipulation des virus m'interdirait de demander de l'aide, je le savais, et je devrais acquérir les compétences nécessaires. Je voulais savoir comment le virus agissait. Je devais donc être capable de mener des expériences en rapport à la patho-physiologie de l'infection. (La patho-physiologie est l'étude des mécanismes grâce auxquels un virus provoque une maladie). Un aspect intéressant est l'action du virus sur les plaquettes du sang et les cellules endothéliales des petits vaisseaux capillaires. Les plaquettes jouent un rôle important dans la coagulation, et on a la preuve qu'elles sont affectées en cas d'infection par Ebola. Les cellules endothéliales tapissent les parois de tous les vaisseaux sanguins. Elles retiennent le fluide et les globules à l'intérieur des vaisseaux. Chez les malades d'Ebola, ceux-ci deviennent poreux et sont incapables de retenir les composants du sang. En un mot, Ebola empêche les plaquettes et les cellules endothéliales de faire leur travail. Il fallait que je découvre pourquoi et comment. (...)

Au laboratoire de niveau 4 à Porton Down, j'eus la chance d'avoir pour assistant le meilleur technicien de la maison. Geoff Platt était un arbovirologue expérimenté et adroit, un homme très équilibré et d'une compagnie fort agréable. Sans lui, je ne serais jamais venue à bout des expériences sur les singes qui constituaient le coeur de mes recherches. C'était un travail épuisant. Après contamination, les singes étaient les seuls animaux capables de nous fournir une image assez proche de ce qui se passait chez l'homme. Grâce à eux, nous pouvions observer l'évolution de la maladie et mener des tests fort délicats. (...)

Nous passâmes de longues heures à réaliser laborieusement des tests de coagulation et des tests fonctionnels sur les cellules endothéliales et les plaquettes, devant un public attentif : les singes enfermés dans leurs cages. Puis il fallait pratiquer les autopsies. Cela nous amena à requérir l'aide d'Arthur Baskerville, vétérinaire et histo-pathologiste, qui se chargea de la plupart des dissections. Le moment le plus délicat était celui de l'ouverture du crâne. Quand la scie entamait l'os, je m'inquiétais toujours : le moindre débris projeté pouvait être plein d'Ebola. Si personne, après cinq jours, ne montrait le moindre signe de fièvre, je savais que j'étais tranquille. Au moins jusqu'à la prochaine dissection.

Un singe survécut à la première série d'expériences. Comme prévu, le virus que nous lui avions injecté le rendit gravement malade. Mais, contrairement à ses congénères, il se rétablit de manière spectaculaire. Personne ne savait pourquoi. (...)


C'est alors, en 1983, que Sue est invitée, comme nous l'avions vu, au CDC d'Atlanta pour participer à une conférence sur la Legionella et qu'elle y rencontre Joe McCormick.
Le soir même, je téléphonai à Joe McCormick. Il vint me chercher et m'emmena au CDC. J'étais très excitée : le CDC, pour moi, c'était La Mecque. Dans son bureau, nous eûmes une discussion passionnée sur la patho-physiologie des fièvres hémorragiques virales. Nous reviendrions sur ce sujet, ensemble et séparément, à de multiples occasions. J'étais impressionnée par la façon dont Joe maîtrisait tous les sujets que nous abordions. Il avait autant de capacité à écouter qu'à s'exprimer lui-même. C'était le feed-back scientifique dont j'avais besoin.

Bien entendu, je brûlais de lui parler des expériences que je venais de mener à bien à Porton.

- Nous avons des éléments, lui dis-je, qui indiquent que les plaquettes et les cellules endothéliales ont cessé de faire leur travail bien avant que des détériorations ne soient visibles au microscope. J'ai démontré que nos singes meurent parce que leur système sanguin n'est plus capable d'assurer sa propre intégrité.

En d'autres termes : le sang ne coagule pas parce que les plaquettes, supposées favoriser la coagulation, ne jouent plus leur rôle. Il en est de même pour les cellules endothéliales qui tapissent les parois des vaisseaux sanguins. Le sang du patient suinte en de nombreux endroits, poumons et tissus deviennent spongieux à cause du liquide qui s'échappe des vaisseaux sanguins. Mais, si la maladie provoque de nombreux dégâts dans le système circulatoire, elle ne détruit pas les organes proprement dits. Contrairement à ce que prétend une idée largement répandue (grâce à certains films et best-sellers), les organes vitaux ne se liquéfient pas. Ils ne se transforment pas en "soupe au gombo", comme l'a écrit quelqu'un. A vrai dire, le mystère de ces fièvres hémorragiques réside dans le fait que les organes restent à peu près intacts, à l'oeil nu et au microscope électronique. Il reste quantité de tissus apparemment sains.

J'avançais l'hypothèse que la terrible défaillance qui frappait les patients agonisants était d'ordre fonctionnel, et non biochimique, c'est-à-dire qu'aucune cellule n'était détruite. C'est pourquoi l'évolution de la maladie est si rapide. C'est pourquoi la guérison, le cas échéant, est elle aussi très rapide. Dès lors que le malade parvient à dépasser la phase critique, son rétablissement est total. Cela nous donnait une chance de trouver un traitement.

Joe était fasciné par mes découvertes. Il avait souvent assisté à des guérisons rapides et totales, sans jamais parvenir à comprendre pourquoi. (...) Je lui offrais une explication de l'histologie et de la pathologie des fièvres hémorragiques virales.

Naturellement, cette discussion nous avait aiguisé l'appétit. Joe m'invita à dîner. C'était un honneur pour moi. (...)

Je fis également la connaissance de Gene Johnson, spécialiste d'Ebola pour le compte de l'Armée et, en tant que tel, responsable des expériences qu'ils menaient sur les singes. Il me déclara qu'il allait "en finir avec cette histoire de patho-physiologie". Je m'en étonnai. Son approche me semblait discutable, parce qu'elle reposait essentiellement sur les autopsies. Je savais qu'après la mort du patient les processus critiques s'interrompaient, et qu'ils laissaient peu de traces.

Je ne revis pas Joe McCormick avant novembre 1983. Il passait par Londres, de retour du Zaïre où il avait dirigé la première enquête sur le sida menée dans ce pays. C'était mon tour de lui offrir un bon dîner. Nous passâmes la fin de la soirée assis sur le plancher, dans mon salon, à Wimbledon, emportés dans une nouvelle discussion scientifique qui ne s'acheva qu'au petit matin. Le lendemain, je le conduisis à l'aéroport. Quelques minutes avant de décoller, il me dit :

- Venez à Atlanta, Sue. Vous ferez sur Lassa les expériences que vous avez menées sur Ebola.

C'est alors que nous avons pris notre pari.

- Le secret de Lassa, dis-je, nous le trouverons dans les plaquettes du sang.
- C'est impossible. La fièvre de Lassa n'agit pas sur les plaquettes.


Il fut décidé que celui qui avait raison gagnerait une bonne bouteille de vin.

Ce n'est qu'au début 1984 que j'eus l'occasion de lui réclamer cette bouteille. Avec l'aide des techniciens Sheila Mitchell et Donna Sasso, dans les laboratoires du CDC, j'avais effectué une série d'expériences sur Lassa. Les résultats furent ceux que j'avais prévus. Joe m'accorda la victoire de bonne grâce et m'invita à dîner. J'eus le triomphe généreux : je ne vis aucun inconvénient à partager la bouteille de vin avec lui.


Sue travaille quelques mois à Atlanta puis retourne en Angleterre et réalise qu'à Porton Down les conditions de travail sont exécrables. Elle revient sur un accident dont elle a été victime, ainsi que sur l'accident survenu plusieurs années auparavant à son collègue Geoff Platt.
Le singe m'agrippa la main et déchira mon gant extérieur. Pour la première fois, j'ai eu peur. Quatre jours plus tôt, il avait été contaminé avec le virus Ebola du Zaïre.

Je jurai. Mais mon masque étouffait ma voix. Je doutais que Geoff m'ait entendue. Si c'était le cas, il comprendrait tout de suite ce qui se passait. Lui-même, en 1976, s'était infecté accidentellement, dans des circonstances similaires. Et il avait survécu par miracle.

L'accident s'était produit un vendredi après-midi. Geoff travaillait dans le même laboratoire que moi. Il injectait à des souris des isolats originaux d'Ebola Zaïre. Il tenait entre le pouce et l'index un de ces minuscules rongeurs, qu'il devait piquer avec une seringue. Geoff faisait cela depuis des années sans le moindre problème. Je ne connaissais aucun virologiste aussi adroit que lui pour ce genre de manipulation. Mais l'épidémie du Zaïre n'était pas encore circonscrite, et tout le monde travaillait sous pression. L'aiguille glissa et lui piqua le pouce. Une aiguille pleine d'Ebola en concentration élevée. Une des substances les plus mortelles du monde.

Il ôta vivement ses gants, chercha un trou. Il n'en trouva pas. Il examina son pouce, le pressa pour voir si du sang en sortait. Pas de sang. Il se lava les mains avec un désinfectant chloré. Il n'y avait rien d'autre à faire. (...)

Quand il eut fini sa journée, Geoff signala l'accident à l'administration. Ebola, qui venait tout juste d'être identifié, suscitait un sentiment de panique et de terreur à peine contrôlé. Il se mêlait à l'habituelle excitation souvent proche de l'hystérie qui accompagne ces épidémies et obscurcit parfois le jugement des gens les moins expérimentés. Si les savants gardaient leur calme, l'excitation gagnait la commission que l'administration du labo avait créée pour traiter tous les cas secondaires. Ses membres ne faisaient aucun travail dangereux - comme manipuler le virus - et ils n'avaient aucune expérience de la virologie. Ils se mêlaient pourtant de dicter leur conduite aux scientifiques qui travaillaient sur Ebola. A la nouvelle de l'accident, la commission se réunit, délibéra, et conclut que puisque ni le gant ni la peau n'étaient déchirés, il n'était pas nécessaire de prendre des mesures.

Geoff rentra chez lui, à Salisbury, où il passa le week-end. Le lundi, il vint normalement au travail. Il se sentait bien. Le mardi soir, il accompagna son fils à un concours de tir à l'arc. Cette nuit-là, il ne put trouver le sommeil. Il avait une migraine terrible, des douleurs musculaires et de la fièvre.

Le mercredi matin, il dut se traîner au travail. Il nous avoua qu'il se sentait mal. La nouvelle provoqua une sorte de chaos. Il resta assis là, immobile, presque toute la journée, tandis que chacun se demandait ce qu'on allait faire de lui. Dans l'après-midi, on le conduit à Coppett's Wood, l'hôpital des fièvres du nord de Londres. On le mit en quarantaine. A partir de cet instant, Geoff ne gardera aucun souvenir de sa maladie. Il me dira que ces deux semaines ont laissé un trou dans son existence.

On lui administra du plasma immun, comme on l'avait fait pour Mayinga, à Kinshasa. On lui donna également tout l'interféron disponible dans le pays (...) Geoff lutta contre la mort durant plusieurs jours. Puis il survécut. Peut-être grâce aux soins qu'on lui dispensa, ou à l'interféron, ou au plasma, ou encore à sa propre résistance naturelle. Plus tard, lorsqu'on utilisera ses plaquettes comme témoin dans certaines de nos expériences, leur robustesse deviendra un sujet de plaisanterie. C'est peut-être cela qui l'a sauvé - considérant bien entendu qu'il reçut des soins médicaux incomparablement meilleurs que tout ce qu'il aurait pu recevoir dans une case au fin fond de l'Afrique.

Lorsqu'il reprit son travail à Porton Down, la commission décida de mener une enquête sur l'accident. (...) Après que Geoff eut rappelé les faits, l'officier de sécurité désigné se tourna vers lui et lui demanda le plus sérieusement du monde :

- Mais si vous aviez conscience du danger, pourquoi ne vous êtes-vous pas coupé le pouce ?

Des années plus tard, l'attitude de cet homme n'avait pas évolué. Il semblait penser qu'on n'est jamais trop prudent. Selon lui, il valait mieux passer les chercheurs à l'autoclave, ainsi que tout ce qui sortait du laboratoire, plutôt que de risquer de propager le virus.

Je me trouvais donc dans la même situation que Geoff quelques années plus tôt. Tout en me secouant pour me libérer de l'emprise du singe, ma première pensée fut pour ce qu'il avait vécu. Est-ce que j'allais devoir traverser à mon tour les mêmes souffrances ? J'arrachai mes gants extérieurs, et j'examinai la paire que je portais dessous. La seconde épaisseur ne semblait pas déchirée. Pour m'en assurer, j'emplis d'eau mon gant du dessous. Pas de fuite. Ma peau n'était pas entamée. Mais cela signifiait-il que j'étais saine et sauve ? Geoff n'avait pas remarqué de fuite, lui non plus. Bien sûr, il s'en fallait de beaucoup que la griffe du singe transporte autant de virus que l'aiguille qu'il s'était fichée dans le pouce. (...)

Nous décidâmes d'analyser le sang du singe qui avait déchiré mon gant. L'examen révéla la présence d'un millier de virions par centimètre cube de sang. Cela faisait beaucoup de virus.

Je devais attendre cinq jours : la période d'incubation... Mais j'étais plus en colère qu'effrayée. Geoff et moi étions persuadés que je n'avais pas vraiment été exposée. Mais j'avais beaucoup de mal à me pardonner ma négligence. Ma main n'aurait jamais dû se trouver à portée du singe. En même temps, je savais que ce n'était pas totalement de ma faute. Le problème résidait pour beaucoup dans la conception du laboratoire. Comme il avait été construit expressément pour tester des agents pathogènes transmissibles par aérosol qui pouvaient être utiles dans une guerre biologique, nous devions porter des masques intégraux. Enfermé là-dessous, votre visage se trempe de sueur, et la respiration devient une corvée. Pire : le masque vous empêche de parler. Impossible, par exemple, de communiquer avec votre collègue pour lui dire : "Je vais enfoncer cette aiguille dans le bras de ce singe. Assure-toi que ta main n'est pas sur la trajectoire." De plus, le masque est si lourd qu'en fin de journée vous souffrez d'un terrible torticolis. Je comprends parfaitement pourquoi Joe avait renoncé à porter le sien, au Soudan, en 1979. (...) Et enfin, la disposition des orifices pour les yeux vous prive de toute vision périphérique. A moins de vous retourner, vous ne savez pas ce qui se passe derrière ou à côté de vous. Y compris si quelqu'un s'avance avec une aiguille infectée, ou si un singe s'apprête à vous saisir le bras.

Mais les gants mis à part, le masque était notre seule véritable protection. Non que les gants fussent vraiment utiles, d'ailleurs. C'étaient de banals gants à vaisselle jaunes. Ils montaient jusqu'aux manches, mais aucune attache n'était prévue. La peau était donc exposée. Le reste du corps n'était guère mieux protégé. Avant d'entrer dans le labo, il fallait se déshabiller entièrement et enfiler une tenue qui ne valait guère mieux qu'un costume de théâtre. On semblait croire que seuls des hommes travaillaient dans le labo, car les vêtements étaient tous trop grands de quatre tailles. Je devais les enrouler au moins deux fois autour de mon torse. Il arrivait souvent qu'ils menacent de tomber au milieu d'une expérience. Mais perdre mes vêtements parce qu'ils n'étaient pas à ma taille était bien le cadet de mes soucis.

Le problème, c'était que le dispositif tout entier était peu sûr. Seule l'habilité des chercheurs empêchait que les accidents ne se multiplient. (...)


Sue attend avec angoisse la fin de la période de cinq jours d'incubation et constate avec soulagement qu'elle n'a pas été contaminée.

J'étais toujours en colère. Moins contre moi, désormais, que contre le système qui mettait en danger ceux qui y travaillaient. Mais c'est après avoir passé trois mois dans le service équivalent au CDC, en 1984, que je compris à quel point les conditions de travail à Porton Down étaient déplorables. Je vis ce que pouvait être un laboratoire "chaud", je découvris comment la sécurité y était assurée et comme le travail y était agréable, et je fus d'autant plus épouvantée par ce que j'avais enduré. A mon retour, je demandai à être reçue par le directeur de Porton Down. C'était un scientifique, un quinquagénaire guindé. Il n'avait aucune expérience des micro-organismes de niveau 4, et il n'avait pas l'intention de s'y mettre. Il n'avait certainement pas envie de m'entendre en parler. Je lui expliquai que la sécurité laissait à désirer.

Il blêmit. Comment osais-je le défier ? Il n'avait jamais rencontré quelqu'un d'aussi insolent. Son indignation était d'autant plus étonnante que ni lui ni l'officier de la sécurité n'avaient mis les pieds dans le laboratoire, durant tout le temps où nous nous occupions de nos virus. Ils n'avaient aucune idée de ce que nous y faisions, et ils se fichaient pas mal de nos problèmes. Je ne les avais jamais vus, ni l'un ni l'autre, derrière un masque à gaz.

Le directeur déclara qu'il n'était pas "convenable" de récuser les experts - même s'ils n'avaient pas fait grand-chose depuis la Seconde Guerre mondiale. Il ajouta que les Britanniques n'avaient pas de leçons à recevoir des Américains en matière de direction de laboratoire.

Quand un de ses "experts" visitera le CDC, il dira à Joe que je suis un fauteur de troubles... "Parfait, répondra Joe. Voilà les gens qui font avancer les choses. Si je pouvais, je la prendrais avec moi."

Mes travaux avec Geoff prirent fin. David Simpson abandonna les fièvres hémorragiques pour prendre la tête du département de microbiologie à la Queen's University, à Belfast. Je continuai à me battre pour des installations de niveau 4 convenables. J'espérais que le laboratoire que l'on était en train d'édifier (...) à Colindale (nord de Londres), répondrait à certains de nos besoins, et que, le moment venu, on disposerait de l'espace et des ressources nécessaires pour y installer un laboratoire intégré. Mais je fus déçue. Le nouveau labo était un agencement de compartiments selon le système de la "double coquille". (Les murs du laboratoire constituent une coquille extérieure hermétique, tandis que la coquille intérieure contient un système clos de compartiments reliés entre eux.) Cela ressemblait au système que le CDC avait abandonné depuis longtemps avec soulagement. Pour travailler à l'intérieur de ces cellules, il faut introduire les mains dans une série d'ouvertures. Ce système libère le chercheur des contraintes du masque à gaz, mais il doit encore porter des gants si incommodes qu'il est presque impossible de travailler avec efficacité. Malgré sa technologie sophistiquée, le nouveau laboratoire de Colindale n'était rien de plus qu'une suite de très onéreuses petites boîtes interconnectées. Il était dépassé avant même d'entrer en service. Ses concepteurs avaient peu d'expérience du travail dans des installations de niveau 4. Obsédés par les exigences de la sécurité, ils avaient perdu de vue les risques réels, tout en compromettant la moindre recherche significative.

Mais tant que je resterais en Grande-Bretagne, je ne trouverais rien de mieux que Colindale. En 1985, je m'y fis engager. Je parvins tout de même à y imposer des améliorations. (...)


A la fin de 1985, Joe réitère sa proposition à Sue de venir travailler à Atlanta.

Joe me déclara que j'avais peu de chances de faire des progrès en Angleterre, vu notre équipement limité et l'ambiance plutôt restrictive. Il me demandait de lancer un programme de recherche sur les mécanismes pathogènes des fièvres hémorragiques virales dans son laboratoire d'Atlanta, et m'offrait la possibilité de travailler sur le terrain, en particulier en Sierra Leone. (...)

C'était une décision difficile. (...) Je consultai les gens qui m'avaient aidée depuis le début. A ma grande surprise, ils étaient unanimes. Tous me pressèrent d'accepter la proposition de Joe. On me dit que je commettrais une grave erreur en la refusant. On me rappela que si je restais, je continuerais à subir des frustrations et des blocages sans fin. Ils avaient raison. Ma décision était prise. Le 4 janvier 1986, je partais à Atlanta.
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Re: Chasseurs de virus

Message par Plestin » 06 Avr 2019, 05:51

Une précision : dans mes posts, j'essaye de regrouper différents passages qui traitent d'un même sujet, en l'occurrence les derniers portaient sur Ebola. Mais ils ne sont pas nécessairement dans le même ordre dans le livre.

Concernant Ebola, on découvrira aussi quelques années plus tard une contamination de singes originaires des Philippines importés par un laboratoire privé à Reston, Virginie. Des hommes seront également contaminés accidentellement, mais, particularité de cette souche, elle ne provoque aucune maladie chez l'homme ! Un chapitre du livre décrit cet épisode. Cela enrichira encore les connaissances sur cette série de virus (outre Ebola Zaïre, Ebola Soudan et Ebola Reston, il en existe encore deux autres dont un n'a donné lieu qu'à un cas humain unique de contamination par la manipulation d'un chimpanzé mort dans la forêt de Taï en Côte-d'Ivoire). La plus grave épidémie d'Ebola, celle de 2014 à 2016 qui a touché la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone (et marginalement le Nigeria) a fait plus de 11.000 morts, elle était due malgré l'éloignement géographique à une souche Ebola Zaïre ; elle est très postérieure à l'édition du livre Chasseurs de virus (1996-97) mais elle confirme rétroactivement qu'une maladie peu fréquente peut tout d'un coup émerger et faire de gros dégâts.

Nous allons voir maintenant différents passages du livre sur la fièvre de Lassa, un peu moins mortelle en proportion, mais beaucoup plus fréquente qu'Ebola. C'est Joe qui parle.

Juste avant d'achever mon travail au Brésil, en 1976, je reçus un appel de mon conseiller au CDC, le docteur Bill Feoge.

- Je sais que vous avez quelque expérience du travail en Afrique. J'aimerais savoir si vous voudriez diriger un programme d'étude d'une nouvelle maladie qui sévit en Afrique de l'Ouest.

Je lui demandai de quoi il s'agissait.

- On l'appelle la fièvre de Lassa.

Le bureau qu'occupait au CDC mon nouveau patron, Karl Johnson, le chef de la branche des Agents pathogènes spéciaux, était si exigu que lorsque j'en prendrais possession à mon tour, des années plus tard, mon collègue Bobby Brown le déclarerait bien au-dessous des normes imposées à une cage à chimpanzé. Et il s'y connaissait en primates. Quand j'ai fait la connaissance de Karl, il venait à peine de rentrer de Panama. Il y était attaché au Groupe de Recherche Amérique centrale. Il avait passé la majeure partie de son temps à traquer le Machupo, un nouvel arénavirus transmis par de petits rats, et qui causait chez l'homme une grave fièvre hémorragique. Et l'on venait de découvrir, en l'occurrence, que le responsable de la fièvre de Lassa était un arénavirus.

(...) Fin mars 1976, Karl et moi décollions pour la Sierra Leone.

Prise en étau entre la Guinée et le Liberia, la Sierra Leone n'est pas plus vaste que la Caroline du Sud, pour une population de près de trois millions d'habitants. Jadis, elle était presque entièrement recouverte par de la forêt vierge. Mais il n'y restait que de la brousse, ou presque. L'élagage et le brûlage avaient détruit les arbres et contribué à façonner un des pays les plus pauvres de la planète. Les onze tribus les plus importantes de la Sierra Leone ont une langue commune, le krio, que l'on parle à Freetown, la capitale, et dans de nombreuses régions du pays. Le krio est un pidgin d'anglais spécifique à la Sierra Leone, pas très éloigné de la langue parlée dans les anciennes colonies britanniques tout au long de la côte occidentale de l'Afrique. Le krio est une langue agréable et assez étrange. Il a beaucoup emprunté au français et au portugais, ainsi qu'à plusieurs langues et dialectes africains. D'où un ragoût linguistique assez piquant, caractérisé par de plaisantes formules comme "How de go-de go ?", qui signifie à peu près : "Comment allez-vous ?" ("How do you do ?"). Si l'on veut affirmer que quelque chose est en train de se passer, ou que l'on possède un objet, on utilise le mot "deh". A l'inverse, si on n'a pas cet objet, on dira "no deh". "Cold beer, no deh", par exemple, signifie que le frigo est en panne de kérosène et que vous devez vous faire à l'idée de boire de la bière tiède.

Le krio, qui reflète l'attitude de beaucoup de ses locuteurs, n'est fonctionnel qu'au présent. Si l'on veut évoquer un événement du passé ou de l'avenir, il faut élaborer de complexes constructions verbales. L'important, c'est ce qui arrive "aujourd'hui". Mais si leur philosophie les enjoint de vivre au jour le jour, les habitants de la Sierra Leone doivent aussi envisager de mourir "demain" de la fièvre de Lassa. Dans leur pays, en effet, elle est endémique. Même si elle emprunte son nom à la ville du Nigeria où le virus a été isolé pour la première fois, on peut dire sans risque d'erreur que la Sierra Leone est le foyer de cette maladie. Les malades ont de la fièvre, des maux de tête et une angine terrible. Ils souffrent de vomissements et de diarrhée, sans compter de fortes douleurs dans tout le corps. L'état de choc et l'hémorragie finissent par les emporter. Le virus de Lassa est un proche cousin du Machupo de la fièvre hémorragique de Bolivie - celui-là même que Karl avait traqué en Amérique du Sud. Mais le responsable de sa propagation - son réservoir - est un rat africain, le Mastomys natalensis.

Il n'y avait aucune chance qu'on nous facilite le travail. La première question que nous posa le ministre de la Santé de Sierra Leone, lorsque nous fîmes sa connaissance, fut la suivante : "Le CDC ? Qu'est-ce que c'est ? Est-ce que ça signifie Colonial Development Company ?"

Pour un début, ce n'était pas vraiment excitant. Quand nous lui eûmes expliqué nos objectifs, le ministre voulut savoir à combien s'élevait le budget du CDC.

- Plus ou moins cent vingt millions de dollars par an, lui dit Karl.

La mâchoire du ministre s'affaissa. Il n'en croyait pas ses oreilles. C'était plus que le budget national de son pays. Il se rassit et nous examina pensivement. Il décida que cela valait peut-être le coup de coopérer avec un partenaire aussi bien pourvu.

(...) Il nous fallait trouver le meilleur endroit pour établir nos quartiers. L'ambassade nous fournit un véhicule. Nous nous rendîmes à Bo, à deux cent cinquante kilomètres au nord-est de Freetown. Après avoir inspecté l'hôpital, nous roulâmes vers le nord jusqu'à Panguma, où une équipe du CDC (...) avait mené en 1972 une étude approfondie sur la fièvre de Lassa. Panguma est une petite ville tranquille de trois mille habitants, située au pied d'une imposante ligne de collines recouvertes de forêt équatoriale. L'hôpital était géré par des nonnes irlandaises célèbres pour leurs compétences et leur dévouement. Il était en bien meilleur était que l'établissement sinistre que nous avions visité à Bo, avec de meilleurs lits et des matelas épais, dans des chambres bien éclairées et joliment colorées. Les soeurs nous attendaient. Elles étaient un peu sur leurs gardes, car elles savaient que leur hôpital, quatre ans plus tôt, avait été cité dans les annales de la fièvre de Lassa. Elles n'avaient pas envie de se voir associées une fois pour toutes à cette maladie, aux yeux de l'opinion publique. Cela ne signifie pas qu'elles manquèrent aux lois de l'hospitalité. Elles nous offrirent un copieux repas de riz, de légumes verts de la région et d'un assortiment de viandes de boeuf, de poulet et de chèvre. Mais le meilleur était sans nul doute la bière Star.

"De la bière fraîche, deh". Très fraîche, en effet. Les soeurs savaient vivre. Le temps du déjeuner, elles nous firent un récit détaillé de leurs difficultés à gérer un hôpital dans cette région. Elles avaient besoin d'eau potable. Nous ne pouvions imaginer comme il était difficile d'en trouver. Elles avaient besoin d'électricité vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Presque impossible. Et où donc pouvaient-elles trouver des gens compétents ? Rien de tout cela n'était nouveau pour nous. C'était le genre de problèmes qu'on rencontrait dans toute l'Afrique rurale.

Et la fièvre de Lassa ? demanda-t-on finalement.

Oui. Des cas continuaient d'apparaître. C'était presque de la routine.

Karl et moi, nous continuâmes jusqu'à Segbwema, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Panguma. C'était là que la fièvre de Lassa, qui ne portait pas encore de nom, à l'époque, avait fait l'objet d'une première description scientifique. C'était en 1952. Ce que nous vîmes à l'hôpital nous convainquit qu'elle n'avait jamais quitté la ville.

Après avoir quitté Segbwema, nous décidâmes que la meilleure solution était d'établir notre quartier général à Kenema, une capitale de province. Nous étions sûrs de disposer d'assez d'électricité pour alimenter notre laboratoire, et l'endroit était suffisamment proche de Panguma et Segbwema pour que nous puissions travailler avec les patients. Mais nous retournâmes d'abord à Atlanta pour nous assurer du soutien au projet. Je revins seul à Kenema. J'avais à régler une multitude de problèmes logistiques. Où allais-je habiter ? Comment allais-je me procurer l'équipement convenable et dénicher le personnel qui m'assisterait ? Nous avions trouvé beaucoup de patients à Panguma et Segbwema. Mais comment allions-nous procéder pour élaborer un traitement efficace ?


C'est à ce moment que Joe est appelé à travailler sur Ebola au Zaïre et quitte la Sierra Leone. Il y reviendra, dans la même région, en novembre 1976, pour mettre en place le Projet Lassa.

Mais voici l'histoire de John Kamara.

* * *

Dans un pays aussi pauvre que la Sierra Leone, John Kamara était un privilégié, un des happy few qui avaient pu poursuivre leurs études dans le plus ancien et le plus prestigieux établissement du pays, le Forah Bay College. Son diplôme en poche, il rentra chez lui, à Segbwema, dans la lointaine et très pauvre province de l'Est. On lui donna un poste de professeur d'histoire et de français à l'école du Saint-Esprit. Ses élèves le tenaient en très haute estime et le considéraient comme un modèle. Il y en avait peu comme lui, dans cette région très pauvrement instruite. Ils se tournaient volontiers vers lui quand ils avaient besoin de conseils. Plus qu'un simple professeur, c'était un ami - un homme capable de participer à leurs matchs de football aussi facilement qu'il éclaircissait les mystères des verbes français.

Malgré un certain embonpoint, John était en pleine forme, et il avait rarement l'occasion de s'inquiéter de sa santé. Il fut donc étonné de s'éveiller au milieu de la nuit, en février 1977, avec une vague sensation de malaise. Sa peau était brûlante et il avait une légère migraine. Ses muscles lui faisaient mal - beaucoup plus qu'après une énergique partie de football. La veille, il avait simplement rendu visite à sa famille, dans un village des environs. Comme d'habitude, les routes étaient en mauvais état et la journée avait été particulièrement chaude et poussiéreuse. Il en conclut que cette gêne passagère devait venir de la fatigue du voyage. Il se retourna et tenta de retrouver le sommeil.

Le lendemain matin, ça n'allait pas mieux. La tête lui battait, et la douleur musculaire était beaucoup plus intense. Il était persuadé d'avoir de la fièvre. Cette sensation ne lui était pas étrangère. John avait grandi dans un environnement où le paludisme était endémique. C'est à cela qu'il pensa, naturellement. A Segbwema, comme dans presque toute l'Afrique, le paludisme est le premier diagnostic qui vient à l'esprit pour expliquer les poussées de fièvre, les migraines, les douleurs musculaires. C'est vrai même pour des adultes qui devraient être immunisés après avoir été piqués toute leur vie par des moustiques infectés. John envoya un mot à l'école pour prévenir qu'il était malade et qu'il prenait sa journée. Il prit de l'aspirine et quatre tablettes de chloroquine (le traitement normal, à l'époque, contre le paludisme) et se remit au lit. L'après-midi, il se sentit un peu mieux, non sans remarquer que la douleur s'était installée au bas du dos et qu'il avait mal à la gorge.

Le soir, son état empira. La température grimpa, l'angine redoubla, de même que les douleurs qui assaillaient ses muscles. Il se dit que ce n'était peut-être pas le paludisme, après tout. Quelque chose n'allait pas. Le lendemain, la fièvre avait encore monté, les douleurs avaient empiré. John Kamara se rendit en consultation au Nixon Memorial Hospital, à Segbwema. Il fut examiné par le docteur Isabelle King, qui sut immédiatement ce qu'il avait.

C'était la fièvre de Lassa.


Cela coïncide avec l'installation de Joe dans la région.

C'est alors que nous sommes tombés sur John Kamara, l'aimable professeur de Segbwema. Après l'avoir examiné, nous lui avons administré le traitement habituel : drogues pour faire baisser la fièvre et perfusions pour l'empêcher de se déshydrater. Il était en proie à des douleurs terribles. Il ne pouvait plus déglutir. Aucune position ne lui apportait le confort, et il avait perdu le sommeil. Le huitième jour, son cou et son visage commencèrent à enfler. C'était un spectacle horrible. L'oedème des tissus conjonctifs cutanés provoque des gonflements au point de rendre le patient méconnaissable. John était toujours capable de répondre à nos questions, mais ses réponses étaient souvent déplacées. Il présentait une encéphalopathie - son cerveau était touché. Nous savons aujourd'hui que ce symptôme terrible annonce toujours les convulsions et la mort. Mais à l'époque, nous n'avions pas conscience de son caractère inéluctable.

Sa femme est restée à ses côtés durant toute sa maladie. Il était impossible de savoir si elle était elle-même contaminée, mais nous nous assurions qu'elle portait une blouse et des gants, comme les membres de notre personnel. Elle était affolée, naturellement. Nous faisions de notre mieux pour la rassurer, sans parvenir à la calmer. Elle voyait le visage de son mari. Elle comprenait ce qui se passait. Elle voyait la peur dans ses yeux. Elle nous suppliait de faire quelque chose. N'importe quoi.

A notre connaissance, un seul traitement pouvait être efficace. Peut-être aurait-il de l'effet sur John Kamara.

C'était pour pouvoir administrer le traitement par le plasma que j'avais récupéré les grandes centrifugeuses au CDC. J'avais eu beaucoup de mal à les faire venir en Sierra Leone puis, par la route, jusqu'au nord du pays. Le traitement consistait à prendre du sang à un patient qui avait survécu à la fièvre de Lassa, puis à séparer les globules rouges (qu'on réinjectait au donneur). Il fallait ensuite recueillir le plasma contenant les anticorps et l'injecter dans les veines du patient. Ce traitement au sérum immun se fondait sur le succès d'une thérapie testée sur les victimes d'une fièvre hémorragique d'Amérique du Sud. Le virus de Junin (qu'on n'a jamais vu ailleurs qu'en Argentine) est lui aussi véhiculé par les rats. Le taux de mortalité de la maladie qu'il entraîne est élevé, et la maladie est assez semblable à la fièvre de Lassa. Le plus important, c'est que Junin est un arénavirus, donc un proche cousin de Lassa. Si le traitement agit sur Junin, pensions-nous, pourquoi pas sur Lassa ?


Après maintes difficultés pour faire fonctionner les centrifugeuses, qui font perdre beaucoup de temps, le traitement est administré à John Kamara.

Mais peu importe ce que nous avons fait, peu importe le nombre de problèmes que nous avons finalement résolus. Nous n'avons pas été assez rapides pour sauver John Kamara. Il souffrait sans répit de la fièvre et de douleurs insupportables. Nous voulions garder espoir. Un espoir qu'autorisait seule notre méconnaissance de Lassa. Au huitième jour de sa maladie, son regard, jadis clair et pénétrant, était devenu terne et résigné - ou c'est ce qui me semblait. Et en y regardant de près, je pouvais en voir le blanc traversé de flamboyantes taches rouges. Ses yeux saignaient.

La femme de John était incapable de supporter cela. Elle se levait, s'éloignait de son lit en courant, et revenait après quelques minutes pour lui tenir la main et essayer d'apaiser sa douleur.

Le neuvième jour, John Kamara commença à traverser en alternance des périodes de simple trouble et de délire total. Notre connaissance de la maladie était encore très limitée, mais nous doutions que beaucoup de patients puissent survivre à cette étape. Il nous fallut admettre que nous étions en train de le perdre. Sa femme semblait partager notre pressentiment. Elle devint étrangement calme, dès lors qu'elle avait accepté l'inévitable. C'était un de ces moments, dans la pratique médicale, qui ramènent les médecins à l'humilité. Cela nous rappelle que nous sommes de bien piètres divinités.

John sombra dans un coma profond. Son corps fut bientôt ravagé par une série de crises d'épilepsie. Le virus proclamait sa victoire sur son cerveau. Puis ce fut l'état de choc, impitoyable, une pression artérielle inimaginable. Enfin, son coeur et ses poumons flanchèrent.

Tous ceux de Segbwema vinrent le pleurer, lui qui avait été leur modèle, leur professeur vénéré. Ils se demandaient dans quel monde ils vivaient, qui était capable de les priver d'un homme aussi bon. Comment sa femme allait-elle s'en sortir seule, avec deux petits enfants à élever ? Qui allait s'occuper de ses parents ? Et qui allait enseigner à ses étudiants ? Qui les conseillerait, qui les aiderait à préparer l'avenir de leur pays ? Autour de moi, la seule réponse était le silence.
Plestin
 
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Re: Chasseurs de virus

Message par Plestin » 07 Avr 2019, 06:30

En Sierra Leone dans la ville de Kenema, Joe est parvenu, non sans mal, à installer tout son matériel et se prépare pour lancer le Projet Lassa.

Mon labo était plus ou moins en état de fonctionner. Je devais constituer l'équipe qui s'en servirait. J'avais quatre postes à pourvoir. Vu les conditions dans lesquelles nous allions travailler, il ne me fallait pas seulement des professionnels qualifiés. Il fallait qu'ils soient immunisés. Immunisés contre Lassa. J'avais l'intention de me pencher sur le Mastomys natalensis, un rat de brousse de taille moyenne, à mi-chemin de la souris et du rat américain ordinaire. Ces rongeurs sont porteurs du virus. Ils sont contaminés à l'état de foetus et, sans jamais contracter eux-mêmes la maladie, ils excrètent le virus dans leur urine. Le virus se reproduit joyeusement dans le rat pendant toute la vie de ce dernier. Il parvient on ne sait trop comment à esquiver ses réactions immunes. La persistance de l'infection est un des mécanismes dont se servent les virus pour maintenir leur espèce en circulation, où qu'ils soient. (...)

A l'époque, la meilleure protection pour qui voulait étudier la maladie était l'anticorps produit lors d'une précédente exposition au virus. Cela n'empêchait pas d'être à nouveau contaminé, mais vous aviez toutes les chances d'en réchapper sans être gravement atteint. Je devais éviter à tout prix que mon escouade antirongeurs ne soit infectée. Ces gens allaient manipuler des rats "chauds" excrétant des virus en quantité. C'est le travail le plus dangereux du monde. La question me préoccupa quelque temps, mais je n'avais pas à m'inquiéter outre mesure. Il n'était pas difficile de de trouver des porteurs d'anticorps contre le virus de Lassa. Le problème, c'était que mes futurs collaborateurs devaient posséder des anticorps et être compétents. Dans l'est de la Sierra Leone, très peu de gens avaient plus de deux ans d'école derrière eux. Les postulants les plus qualifiés n'avaient pas dépassé le collège, et savaient tout juste lire et écrire. Sauf la fonction publique (où la plupart des postes étaient distribués par copinage), le seul domaine qui offrait du travail était l'agriculture - et personne n'avait besoin d'aller à l'école pour cela... Mon choix était donc limité. Il me fallait aussi des gens qui parlent le mende (la langue de la région) et le krio (la lingua franca la plus largement utilisée). Une partie du travail, enfin, exigeait un minimum de connaissances médicales. Je compris très vite que je ne trouverais personne remplissant toutes ces conditions. Mes premiers efforts pour trouver des médecins aptes à travailler sur le projet se soldèrent par un échec absolu. Rien de surprenant. Il n'y avait aucune école de médecine en Sierra Leone. Les praticiens se divisaient en deux catégories : ceux qui étaient formés en Occident, et ceux qui étaient formés en Union soviétique. Pour autant qu'ils reviennent en Afrique, les premiers ouvraient des cabinets lucratifs à Freetown, ou bien travaillaient pour le gouvernement. Appuis politiques, plan de retraite raisonnable et riche clientèle privée l'après-midi et le soir. Ils s'installaient très rarement à la campagne.

La plupart des médecins formés en URSS, quant à eux, rejoignaient dès leur retour au pays le système de médecine publique. On les envoyait très vite dans les zones rurales. Il fallait en principe accomplir son internat à Freetown avant de partir en province. Mais il semblait que cette expérience ne servait qu'à faire le tri en fonction de leur degré d'incompétence. L'hôpital local était plein de ces médecins incapables, souvent des anciens élèves de l'université Patrice Lumumba de Moscou, où l'endoctrinement idéologique occupait plus de place dans les programmes que les cours d'anatomie. Un pourcentage ahurissant de ces docteurs formés à la russe valaient à peine mieux que des bouchers. Ils exerçaient leur profession sur une clientèle peu méfiante, sans être sérieusement contrôlés. Il ne fallait pas longtemps au paysan le plus illettré pour comprendre qu'il avait intérêt à éviter autant que possible les hôpitaux publics.

La plupart du temps, malheureusement, il n'y avait pas d'alternative. Pour rallier un hôpital sérieux tenu par des missionnaires, un malade devait parfois parcourir des dizaines de kilomètres de routes effroyables dans un poda-poda - une de ces petites camionnettes bleues faisant office d'autocar et de camion de transport, toujours bourrées de gens, d'objets et d'animaux serrés comme des sardines.

Malgré l'absence de bons médecins, je reçus une foule de candidatures. A l'échelle de Kenema, je devenais en effet un gros pourvoyeur d'emplois. Le ministère de la Santé me dépêcha plusieurs candidats - un groupe bigarré dont tous les membres (dénués par ailleurs de toute qualification) avaient un proche parent au ministère. On s'attendait à ce que j'engage tous ceux qu'on m'envoyait. Les heureux lauréats étaient supposés distribuer des pourcentages à leurs "parrains". Je me trouvais dans une situation délicate : je savais qu'il serait impossible de démarrer mon projet sans la coopération du ministère.

Je résolus le problème en recrutant plus de monde que je n'avais besoin. J'en pris quelques-uns parmi les candidats du ministère. Pour le reste, je choisis des gens qui répondaient aux conditions définies. Je les informai que tous seraient soumis à une période d'essai, durant laquelle je me réservais le droit de choisir les plus compétents d'entre eux.

C'est ainsi que mon travail à Kenema débuta par un cours de formation à l'usage de mes nouveaux collaborateurs. Je leur fis faire des exercices, puis je les soumis à des examens pratiques et écrits. A l'issue de ce processus de sélection naturelle, je me suis retrouvé avec un groupe de jeunes gens capables de devenir des techniciens corrects. Ils étaient pour la plupart diplômés de collèges locaux, et n'avaient pas beaucoup d'expérience pratique. C'était sans doute aussi bien. Ils n'avaient pas eu le temps de contracter de mauvaises habitudes. Je leur expliquai leur travail, en commençant au niveau le plus élémentaire.

En dépit de toutes ces difficultés, je finis par dénicher plusieurs collaborateurs talentueux et dévoués, dont quelques-uns resteraient à nos côtés treize ans et plus. John Kande était l'un d'eux.

Il parlait couramment plusieurs langues. Mais c'est surtout sa connaissance du limba, la langue des "cueilleurs" de vin de palme, qui le rendait populaire : elle permettait à l'équipe de disposer chaque soir de sa dose de nectar frais. (Le vin que l'on boit le soir doit avoir été récolté le matin même. Une journée de fermentation lui donne une teneur en alcool suffisante pour animer la soirée. Dès le lendemain, son goût s'altère pour ressembler à celui du fuel).

Les dons de persuasion de Kande s'étendaient à ses relations avec les chefs locaux et autres notables qu'il fallait convaincre de l'importance de notre projet. Peu d'hommes peuvent trouver du bon vin de palme sans difficultés. Peu d'hommes sont capables de rallier les chefs de village à leur point de vue. John Kande était le seul à posséder ces deux talents. S'il fallait lui trouver un défaut, c'était sa tendance à se battre à l'issue d'une longue journée de travail suivie d'une soirée de vin de palme. On le jetait en prison, de temps à autre, pour ivresse et désordre sur la voie publique. C'est alors que son aptitude à se faire des amis prenait toute son importance. Sans se démonter, il faisait prévenir un des chefs du village, ou un ancien. Très vite, quelqu'un se matérialisait pour payer sa caution. Cette tâche incombait souvent au directeur du projet "fièvre de Lassa".

Pendant les années passées sur le Projet Lassa, Kande devint un expert en manipulation d'animaux. Il s'occupait, avec des résultats exceptionnels, d'un élevage de Mastomys. Sa réussite majeure fut la construction du décor pour le tournage d'un documentaire consacré au projet en 1989. Comme il est très difficile de filmer les rats dans leur habitat naturel, il injecta une dose minime d'anesthésique à quelques bêtes non porteuses du virus, qu'il lâcha sur le plateau. Les rats jouèrent brillamment leur rôle et l'équipe put tourner des prises remarquables. Mais Kande, emporté par son zèle, avait injecté des overdoses à plusieurs d'entre eux. Titubant entre les restes de nourriture disposés pour les besoins de la mise en scène, ils avaient l'air d'avoir abusé du vin de palme.

Il ne suffisait pas d'engager une équipe. Je devais aussi la loger. Cela n'alla pas sans problèmes, car nous devions surmonter toutes sortes de préjugés à l'égard des étrangers. Dans cette société, il n'y a pas de maisons à louer, car la simple idée d'héberger un étranger pour la nuit (a fortiori pour de longues périodes) est inconcevable. Quiconque n'est pas né au village est un étranger, et les villageois se méfient des étrangers - qui peuvent introduire dans leur foyer des maux innommables. Pourquoi quitterait-on sa propre maison, disent-ils, sinon pour accomplir quelque projet malveillant ? Cette façon de penser, bien entendu, est antérieure à l'exode rural et aux migrations massives en direction des villes. L'attitude en direction des étrangers s'est considérablement modifiée quand le monde moderne fondé sur le commerce et la mobilité du travail a envahi les recoins les plus éloignés de l'Afrique.

Mais en 1976, les zones du nord de Kenema, où les mines de diamants sont nombreuses, faisaient exception à la règle. On y trouvait des étrangers à foison, venus avec l'espoir de s'enrichir. Les diamants constituent une des rares ressources naturelles de la Sierra Leone et, bien que l'exploitation des mines fût presque exclusivement contrôlée par l'Etat, le commerce attirait les gens qui cherchaient à faire fortune. Ils venaient de toute la Sierra Leone, mais aussi de l'étranger. Des villages naissaient du jour au lendemain. Il suffisait d'une rumeur. "Untel a trouvé un diamant sur le chemin en se promenant dans la brousse." Un peu plus tard, la zone était dépouillée de ses arbres. Là où il y avait eu une forêt, il ne restait que de grands puits ouverts et des buttes de boue argileuse rouge. Les hommes se tenaient dans l'eau jusqu'à la taille, vêtus de simples pagnes, le corps luisant de sueur, creusant et tamisant dans de grands éclaboussements, âpres au gain. Quelques-uns parvenaient à s'enrichir, mais les diamants finissaient le plus souvent entre les mains des Libanais qui contrôlaient l'essentiel du commerce viable de la région. Ils achetaient autant de diamants qu'ils pouvaient. La plupart des pierres précieuses étaient probablement exportées en fraude.

Mais les villages pouvaient dépérir aussi vite qu'ils étaient apparus. Un bourg se vidait totalement si l'on trouvait un seul diamant au hameau voisin. Ces brusques mouvements de population allaient gêner notre travail sur le terrain quand nous allions tenter de déchiffrer le mouvement de propagation du virus de Lassa. Mais nous n'avions pas affaire à un peuple obsédé par la perspective d'une richesse immédiate. Ces gens souhaitaient simplement être un peu soulagés de leur terrible misère. Rien de tel que l'espoir de gagner quelque argent pour vaincre les préjugés, y compris celui qui empêche d'héberger des étrangers. Il nous a suffi de faire savoir que nous étions prêts à payer des loyers. Quantité de chambres se trouvèrent immédiatement disponibles.

Quand j'eus la certitude que mon équipe était aussi prête que possible, je décidai de lancer officiellement le programme de surveillance de Lassa. Nous étions au début de février 1977. J'étais rentré du Zaïre depuis exactement quatre mois. Mes recrues, avec deux mois d'entraînement, allaient pouvoir affronter de vrais problèmes, de vrais patients. La vraie fièvre de Lassa. Et ils ne manqueraient pas de patients. La fièvre, dans les environs, était omniprésente.

Nous nous attendions à avoir du travail. Pas à en être submergés. Pendant le premier mois, nous avons examiné près de trente patients. A l'époque, j'ignorais encore que Lassa atteint son niveau record durant la saison sèche, en janvier et février. Neuf de ces trente personnes moururent. Pour mes nouveaux collaborateurs, la formation était rude et efficace.

Le dispositif que nous avions mis en place devait nous permettre de tester nos nouvelles installations et de mesurer la fiabilité de notre banque de données. Nous avions choisi deux établissements que Karl Johnson et moi avions visités, le Nixon Memorial Hospital de Segbwema, et l'hôpital de Panguma. Nous nous proposions d'examiner les patients soupçonnés d'avoir été exposés à Lassa. Les deux hôpitaux étaient administrés par des missions, et étaient considérés comme les meilleurs de la région. Et les villes où ils se trouvaient étaient des foyers de Lassa. Notre but était de mieux comprendre la diversité des signes et des symptômes associés à cette fièvre. Formé pour arracher aux malades des récits circonstanciels, notre personnel avait pour instruction d'enregistrer les migraines, les douleurs musculaires, les angines, etc. Ils s'assuraient que le docteur prenait la température du patient et cherchait les yeux injectés de sang et les saignements aux gencives. Ils cherchaient dans l'urine une présence éventuelle de protéines et de sang. Ils prélevaient des échantillons sanguins qu'ils apportaient à mon laboratoire électrifié et repeint à neuf, et nous nous mettions en quête des anticorps, à l'aide des réactifs que j'avais fait venir du CDC. Nous recommencions des dizaines de fois. Avec la centrifugeuse, nous séparions le sérum jaune du sang. Nous le mélangions avec les réactifs. Et nous observions ce qui se trouvait sous le microscope.

Positif, positif, positif.

On eût dit que nous avions tiré le gros lot. Tous les membres de l'équipe étaient en alerte. Non seulement ils savaient qu'ils avaient intérêt à faire du bon travail, parce que leur avenir sur le projet était en jeu, mais il étaient emportés par l'excitation du travail. En outre, ils comprirent qu'ils participaient réellement à quelque chose qui comptait. Plus on creusait les histoires de Lassa, plus on rencontrait de tragédies. Mères, pères, enfants emportés par la maladie. Nous allions avoir du travail, en effet.
Plestin
 
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Re: Chasseurs de virus

Message par Plestin » 08 Avr 2019, 04:07

A l'hôpital de Panguma, la plupart des patients contaminés venaient des mines de diamants. Les religieuses et le personnel laïc étaient dévoués, mais avec la fièvre de Lassa, le dévouement ne suffit pas. Ils installaient sans vergogne les malades atteints de fièvres infectieuses à côté des autres patients. Il n'y avait pas d'emplacement prévu pour la destruction des aiguilles contaminées. Le désinfectant était rare. Personne ne se donnait la peine de porter des gants, même pour manier des spécimens dangereux. Et les salles communes étaient pleines de malades touchés par Lassa. Nous entreprîmes de convaincre le personnel soignant qu'il serait prudent d'ajouter à leur foi un peu d'eau de Javel fraîche.

Avec l'aide des soeurs, on installa un système d'isolement de fortune. (...) Même les religieuses irlandaises avaient du mal à admettre la pertinence de nos conseils. Elles étaient tellement submergées par le paludisme, la mortalité infantile, les diarrhées et l'anémie, qu'elles pensaient que l'importance de Lassa était largement exagérée. Il fallut les détromper. Nous découvrîmes que près de 30% des adultes admis à l'hôpital étaient atteints de cette fièvre. Cette dernière était la première cause de décès chez les adultes. En outre, Panguma avait été le théâtre d'une épidémie qui avait tué des membres de son personnel. Mais les gens ont la mémoire courte, et le personnel étranger est souvent renouvelé. L'hôpital était très loin de disposer d'un nombre suffisant de chambres séparées pour les malades de Lassa. Il nous fallut donc trouver un moyen de les laisser dans les salles communes sans trop exposer les autres patients et le personnel. La solution était simple. Nous avons monté des paravents de toile sur des cadres métalliques à roulettes qui pouvaient être déplacés à la demande. Ils n'arrêtaient pas les virus, bien sûr, mais leur simple présence rappelait à tous, et à tout moment, que la maladie était contagieuse. "Au-delà de ce point : Danger !"

Nous avons placé une table au pied du lit de chaque malade de Lassa. On y trouvait un assortiment de masques chirurgicaux et plusieurs paires de gants propres en caoutchouc ou en polyvinyle, ainsi qu'un bol d'eau de Javel. (L'eau de Javel de ménage ordinaire, qui servait à décontaminer les gants et les masques après usage, était un des seuls produits que nous pouvions nous procurer au marché local. Dilué en solution aqueuse à 10%, c'est un excellent désinfectant). Après trempage, les gants étaient lavés, puis on les faisait sécher au soleil. Les gants à jeter étaient un luxe inabordable pour ces hôpitaux. En revanche, la main-d'oeuvre était bon marché. On engagea donc quelqu'un pour nettoyer les gants. Tant qu'ils n'étaient pas percés, ceux-ci pouvaient servir jusqu'à huit ou dix fois. Grâce à leur fil à linge où séchaient en permanence de nombreuses paires de gants, nos sites étaient repérables de loin. Durant des années, dans diverses circonstances, nous avons maintes fois employé cette technique simple et sans risque. Elle sera même ajoutée aux recommandations de l'OMS pour tous ceux qui travaillent sur les fièvres hémorragiques africaines, et, plus tard, pour ceux qui manipuleront le VIH dans des circonstances similaires.

Par contraste avec l'hôpital de Panguma, avec ses grandes salles spacieuses et bien éclairées, il régnait dans le vieux Nixon Memorial Hospital de Segbwema une atmosphère lugubre et oppressante. L'éclairage était minable, les murs uniformément gris, les sanitaires laissaient à désirer, et l'on y manquait souvent d'eau. L'établissement était envahi par l'odeur des excréments et de l'urine. Comme à Panguma, les salles étaient organisées en fonction de deux critères : le sexe des patients, et la raison de leur présence (médicale ou chirurgicale). Il y avait en outre une salle d'obstétrique et une salle de pédiatrie. Aucun médecin spécialiste, mais l'établissement était le plus important service médical de la région et desservait tous les villages situés dans un rayon de quarante kilomètres. Comme Panguma, le Nixon Memorial ne disposait que de deux chambres séparées - une pour les hommes, une pour les femmes - où l'on pouvait isoler les patients atteints de maladies contagieuses. Mais il y avait trop de cas infectieux pour tenir dans une seule chambre. Une fois de plus, nos paravents de fortune résolurent le problème.

Notre projet ne se limitait pas à contrôler la fréquence de Lassa et à prendre des mesures préventives. Nous devions aussi essayer d'éliminer la source du virus. C'est dans ce but que nous avons constitué notre "patrouille rongeurs". Outre John Kande, elle comprenait le spécialiste des mammifères John Krebs. Ce dernier, sous la direction d'un homme que j'appellerai Adam Sherrington, était venu des Etats-Unis avec une bourse du NIH. Une rumeur prétendait que la femme d'Adam l'avait quitté pour un hippie, quelques années plus tôt, et que c'était pour cette raison qu'il détestait John Krebs (qui avait, en effet, tous les attributs du hippie). Il aimait prendre des risques, et était impatient de percer les secrets d'un rongeur qu'il connaissait encore très mal. Sur le terrain, il s'épanouissait vraiment - disparaissant pendant des jours pour capturer des rongeurs et y chercher le virus. Son travail était crucial pour nous aider à comprendre les principes qui régissent le monde des rongeurs, surtout lorsqu'il s'agissait des interactions entre le rat et l'homme. Ses recherches lui permirent d'élaborer un scénario crédible de la circulation du virus de Lassa au sein de la population des rats. Ses activités le rendront célèbre au point qu'on le surnommera Docteur Arrata - le docteur des rats, en krio.

Malgré son talent, John avait beaucoup de mal à convaincre Adam de la justesse de ses résultats. De fait, l'antipathie de ce dernier à son égard prenait la tournure d'une vendetta. Il lui envoyait sans cesse des notes où il lui reprochait son incompétence et sa malhonnêteté. Pour avoir travaillé quotidiennement avec John, je savais qu'aucune de ces accusations ne se justifiait. En fait, je n'ai jamais connu quelqu'un de plus attentif à vérifier ses données. J'ai compris ce qui se passait le jour où j'ai appris qu'Adam n'avait pas réussi à faire publier les conclusions de ses propres recherches. Cela, plus sa rancune personnelle à l'égard de John, rendait son attitude plus compréhensible. Mais guère excusable. Après tout, des vies humaines étaient en jeu.

Les problèmes internes n'étaient pas les seuls obstacles. Il fallait aussi tenir compte des coutumes locales. Avant de poser ses pièges, l'équipe rongeurs devait toujours consulter les résidents d'un village et leur expliquer la raison d'être du programme. Le rôle de porte-parole incombait à John Krebs, qui emmenait généralement l'autre John - Kande - pour l'assister. Toujours persuasif, ce dernier démontrait aux villageois que, puisque des gens qui leur proposaient de les débarrasser de quelques rats ne pouvaient être que des fous, mieux valait les laisser faire...

Cette étude devait nous apprendre trois choses. Un, quelles espèces de rongeurs étaient les plus répandues dans le village considéré. Deux, combien de rongeurs avaient élu domicile dans chacune des maisons. Trois, combien portaient réellement le virus de Lassa. On commençait par assigner un numéro à chaque maison du village, dont on dressait une carte détaillée. Cela fait, on posait une grille sur la carte, et John choisissait un certain nombre de maisons de manière aléatoire. Le jour prévu, l'équipe faisait son apparition au village, dans une camionnette japonaise jaune immédiatement identifiable. Le symbole de Lassa - l'image superposée d'un virus et d'un rat, à l'intérieur de laquelle on voyait une carte de l'Afrique en miniature - était peint sur la carrosserie. Tout le monde, à des kilomètres à la ronde, connaissait ce logo. Des années plus tard, lorsque nous traverserons les villages, les gens chanteront "Lassa fiva, no good-o" (Fièv' de Lassa, pas bon !)... Les paroles sont celles d'un air populaire que notre équipe pédagogique parviendra à hisser au hit-parade national de la Sierra Leone. (...)


La campagne de capture de rats vivants ou morts (selon le type de piège) permet de recueillir des données.

Pour comprendre comment les rats transmettaient le virus, il nous fallut mener une autre étude. Nous devions comparer les rats capturés chez des personnes contaminées à ceux qui venaient des autres maisons. Nous voulions savoir si le fait de capturer des rats diminuait le nombre d'infections dans une maison donnée. Cette étude était menée par Dick Keenleyside, un médecin anglais travaillant avec le CDC. Ce chercheur était torturé par un curieux handicap : une terreur obsessionnelle d'être lui-même infecté. Chaque soir, en rentrant au labo, il se plaignait de maux de gorge. Sa peur n'était pas totalement dénuée de fondement. Après tout, il travaillait en contact étroit avec l'équipe rongeurs. Mais les chasseurs de virus - pas plus que les chasseurs de rats - ne pouvaient pas s'offrir le luxe d'une phobie. Dick vécut en tout cas une mésaventure amusante, à l'aéroport de Londres, alors qu'il retournait aux Etats-Unis.

Il se fit qu'il parla à quelqu'un, dans l'avion, de son travail sur le projet et de la fièvre de Lassa. Mais il avait mal choisi son confident. A peine avait-il passé la douane qu'il fut arrêté par les officiers - vigilants, un peu paranoïaques et habituellement ignares - des services d'immigration britanniques. Ils décrétèrent qu'il devait être placé en quarantaine à Coppett's Wood. Ce vieil hôpital spécialisé dans les fièvres, au nord-est de Londres, possédait un isolateur réservé aux patients soupçonnés d'être porteurs de fièvres exotiques. Il s'agissait d'un énorme sac de plastique peu commode à manipuler, qui formait au-dessus du lit une tente hermétique. Dans le cas de Dick, un tel dispositif était parfaitement inutile, puisque Lassa - à l'instar de la plupart des fièvres hémorragiques - ne se transmet pas par l'atmosphère. Mais les Anglais, qui avaient eu beaucoup de mal à l'installer et l'avaient payé fort cher, voulaient absolument s'en servir. (Bon nombre d'infortunés passagers se posant à Londres en provenance d'Afrique, avec un mal de crâne et un soupçon de fièvre, se retrouvaient emprisonnés de la sorte.) Dick protesta vigoureusement, et supplia ses geôliers de le laisser contacter le CDC. Il tenta de les convaincre qu'il n'était pas malade. Même la menace de faire une demande d'habeas corpus resta sans effet. L'habeas corpus est une des lois sacrées du droit britannique... Mais pas pour les fonctionnaires de la Santé. Il fallut que le service des quarantaines du CDC persuade son homologue anglais que Dick ne présentait aucun risque pour les îles Britanniques, avant qu'on l'autorise à poursuivre sa route. Il eut de la chance. Les Africains n'étaient pas les seuls à se montrer superstitieux et "déraisonnables" en face d'une maladie virale.


Le Projet Lassa cherche aussi à disposer d'un recensement précis de la population des villages pour pouvoir calculer le pourcentage d'habitants contaminés.

Habituellement, ces informations sont disponibles aux services de l'état civil. Mais, dans la Sierra Leone orientale, personne n'avait organisé de recensement depuis le départ des Britanniques, vingt ans plus tôt. Nous avons dû faire le nôtre. Cela consistait à passer d'une maison à l'autre, dans les villages où nous opérions, et à relever le nombre, l'âge et le sexe des habitants. (...)

Nous savions que les maisons étaient surpeuplées. Mais nous n'étions pas préparés à ce que nous allions découvrir. Dans les villages proches des mines de diamants en activité, chaque habitation pouvait abriter quarante ou cinquante personnes. Ce n'était possible que parce que les mineurs travaillaient en équipes. Lorsque les uns se trouvaient à la mine, les autres dormaient, alignés sur toute la largeur de la maison. Les équipes se relayant toutes les douze heures, les maisons étaient occupées vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C'était tout à fait différent de la vie quotidienne des paysans pauvres, dont la maison restait vide toute la journée, pendant les travaux des champs. On s'en doute, ces comportements avaient des incidences totalement différentes sur le taux de contamination par la fièvre de Lassa. Il était beaucoup plus élevé dans les villages de mineurs.

Jusqu'à quel point ? Difficile à dire. Etudier les habitants de ces villages était un cauchemar de sociologue. A chaque fois qu'un mineur retournait dans son village d'origine, ses rêves de fortune anéantis par la dure réalité de l'expérience, un nouveau venu prenait sa place. Les calculs nous montrèrent que la population d'un village pouvait doubler (ou baisser de moitié) en quelques semaines. On trouva quelques beaux diamants dans un village voisin de Segbwema, dont la population passa du jour au lendemain de 2 500 à 5 000 âmes. Les mineurs creusèrent le sol meuble avec une telle frénésie qu'une galerie s'effondra. Quinze à vingt personnes y laissèrent leur vie. Le bilan précis ne fut jamais établi, car on ne retrouva pas tous les corps. De plus, bon nombre de mineurs étant entrés clandestinement dans le pays, aucun parent ne venait s'enquérir de leur sort. Au lendemain de la catastrophe, le village se dépeupla à nouveau. Les gens étaient convaincus que quelqu'un avait jeté un mauvais sort sur les environs.

Etudier l'incidence de Lassa était une chose. Mais que faire des gens contaminés ? Chaque jour, nous devions faire face à cette question. Nous répertorions les patients l'un après l'autre, et ils nous imploraient de les aider. Nous étions de plus en plus désespérés par notre impuissance.
Plestin
 
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Re: Chasseurs de virus

Message par Cyrano » 08 Avr 2019, 10:58

par Plestin » 08 Avr 2019, 04:07
par Plestin » 07 Avr 2019 05:30
par Plestin » 06 Avr 2019 04:51

Dites voir, toi, oui, c'est quoi le virus que t'as, toi? Dracula? Jamais avant minuit?
Cyrano
 
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Re: Chasseurs de virus

Message par Plestin » 08 Avr 2019, 18:39

le virus du lève tôt.
Plestin
 
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Re: Chasseurs de virus

Message par Plestin » 08 Avr 2019, 19:23

Mais je ne sais pas pourquoi, il y a toujours une heure de décalage entre l'heure réelle et celle qui s'affiche sur les posts. Et ce, été comme hiver. Donc, tu peux rajouter une heure. C'est déjà un peu mieux...
Plestin
 
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Re: Chasseurs de virus

Message par Gayraud de Mazars » 08 Avr 2019, 20:20

Le camarade Plestin, notre noctambule préféré ! :D
"Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus."
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