Lamartine, le poète et sa conscience de classe...

Lamartine, le poète et sa conscience de classe...

Message par com_71 » 20 Août 2019, 21:53

Une balade estivale dans la demeure de Lamartine m'a fait découvrir qu'il avait composé une pièce sur Toussaint Louverture, comportant de beaux vers, porteurs de révolte. Par exemple :
Lamartine dans Toussaint Louverture a écrit :NINA, les interrompant et s’adressant à ses compagnes.
 
Quand le sommeil rebelle à la blanche maîtresse,
S’écartait de ce lit où veillait sa négresse
Et qu’un moustique à l’œil échappant par hasard,
Dans sa peau délicate avait plongé son dard,
« Des verges ! criait-elle, à l’esclave endormie
« Qui me laisse piquer par la mouche ennemie.
« Vengez-moi ! Frappez-la jusqu’à ce que ses pleurs
« De l’aiguillon cuisant me calment les douleurs ! »
 
CHOEUR DE NÉGRESSES.
 
Bah ! bah ! bah ! maintenant endormez-vous, madame ;
Pleurez sur la peau blanche où le dard est resté  !
Les bras de nos amants ont déchaîné notre âme.
Gloire à Toussaint ! Vive la liberté  !
 
CHOEUR DE NÈGRES, dans le lointain.

Vive la liberté  !


Ou encore :
UN NÈGRE.

Des vaisseaux !
 
Il disparaît.

UNE NEGRESSE.
 
Quel nuage de voiles !
 
UN AUTRE NÈGRE.
 
Il s’en lève sur l’onde autant qu’au ciel d’étoiles.
 
UNE ORDONNANCE de Toussaint.
 
Allumez les signaux !
 
UN AIDE DE CAMP mulâtre de Toussaint.
 
Canonniers ! à vos camps !
 
UNE NÉGRESSE, montrant du doigt les montagnes.
 
Les mornes allumés sont autant de volcans.
 
UN NÈGRE.
 
Pour l’escadre qui vient chercher un peuple esclave
Du volcan d’Haïti que la mort soit la lave !


Mais la lecture de l'introduction donnée par Lamartine à sa pièce nous fait connaître la réalité de sa pensée au sujet de l'esclavage :

Lamartine dans Toussaint Louverture, Introduction a écrit :Ce drame, si toutefois ces vers méritent ce nom, n’était pas dans ma pensée, quand je l’écrivis, une œuvre littéraire ; c’était une œuvre politique, ou plutôt, c’était un cri d’humanité en cinq actes et en vers.
 
Voici son origine :
 
Depuis 1854 les hommes politiques qui croient que les gouvernements doivent avoir une âme, et qu’ils ne se légitiment aux yeux de Dieu que par des actes de justice et de bienfaisance envers les peuples, s’étaient formés à Paris en société pour l’émancipation des noirs ; j’y fus admis à mon retour d’Orient ; je fus édifié des maximes de haute philanthropie et de religieuse charité qui retentirent dans cette réunion et qui se lurent. dans ses publications ; mais je fus effrayé du vague mal défini de ses tendances, et je craignis que ces appels éloquents, jetés tous les mois, de l’Europe à la liberté des noirs, ne fussent pris par les colons pour une provocation à la spoliation de leur patrimoine, et ne fussent interprétés par les noirs en droit d’insurrection et de ravage dans nos colonies. Je fis part de ces craintes à la société, et je formulai un système pratique et équitable d’émancipation de l’esclavage à peu près semblable à celui que nous avons si heureusement appliqué en 1848.
 
Les colons, dis-je, sont autant nos frères que les noirs et de plus ils sont nos compatriotes. Ces Français de nos Antilles ne sont pas plus coupables de posséder des esclaves que la loi française n’est coupable d’avoir reconnu la triste légitimité de cette possession. C’est un malheur pour nos colons que ce patrimoine, ce n’est pas un crime ; le crime est à la loi qui leur a transmis et qui leur garantit cette propriété humaine qui n’appartient qu’à Dieu. La liberté de la créature de Dieu est sans doute inaliénable ; on ne prescrit pas contre le droit de possession de soi-même. En droit naturel, le noir enchaîné a toujours le droit de s’affranchir ; en droit social, la société qui l’affranchit doit indemniser le colon. Elle le doit pour deux motifs, d’abord parce que la société est juste, et secondement parce que la société est prudente.
 
Il n’y a point de justice à déposséder sans compensation des familles à qui vous avez conféré vous-même cette odieuse féodalité d’hommes. Il n’y a point de prudence à lancer les esclaves dans la liberté sans avoir pourvu à leur sort ; or, de quoi vivront-ils dans le travail libre, si les colons qui possèdent les terres n’ont aucun salaire à donner à leurs anciens travailleurs affranchis. Et s’il n’y a dans les colonies ni capital, ni salaire, vous condamnez donc les blancs et les noirs à s’entre-dévorer. Il faut absolument, ajoutai-je, que vos appels à l’abolition de l’esclavage des noirs soient combinés avec la reconnaissance d’une indemnité due aux colons ; il faut que les deux mesures soient simultanées pour être vraiment humaines ; il faut vous présenter aux colonies la liberté dans une main, l’indemnité dans l’autre ; et que vous ménagiez la transition de l’esclavage au travail libre, de manière à ce que ce bienfait pour les uns ne soit pas une ruine et une catastrophe pour les autres ; il ne faut pas qu’une goutte de sang tache par votre faute cette grande réhabilitation de l’humanité...


Tiens, au fait, qui se souvient que Victor Schoelcher, dont le nom est associé, notamment en Martinique, à l'abolition de l'esclavage, siégea pendant la Commune de Paris... à l'assemblée de Versailles. Il faut dire que l'on y entendit discours plus sanguinaires que les siens. Cf. La Commune de Paris au jour le jour, de Elie Reclus.

Dans le même ordre d'idée, la préface de "Geneviève" présente clairement ce que représentait pour Lamartine l'aspiration à une culture populaire :
Lamartine dans la préface de "Geneviève" a écrit :« — Mais que pouvez-vous lire ? demanda ma femme.

« — Ah ! voilà le mal, madame, répondit Reine ; il faut lire, et on n’a rien à lire. Les livres ont été faits pour d’autres. Excepté les Évangélistes et celui qui a écrit l’Imitation de Jésus-Christ, les auteurs n’ont pas pensé à nous en les écrivant. C’est bien naturel, madame, chacun pense à ceux de sa condition. Les auteurs, les écrivains, les poëtes, ceux, en un mot qui ont fait des poëmes, des tragédies, des comédies, des romans, étaient tous des hommes d’une condition supérieure à la nôtre, ou du moins qui étaient sortis de notre condition obscure et laborieuse pour s’élever à la société des rois, des reines, des princesses, des cours, des salons, des puissants, des riches, des heureux, des classes de loisir et de luxe, dans leur temps et dans leur pays.

« — Ils devaient en avoir les idées, en rechercher l’élévation de science et de goût, en parler la langue, en peindre les mœurs. Or, cette intelligence, cette science, ce goût perfectionné, délicat et capricieux des hautes classes ; cette langue, ces mœurs, ne pouvaient être les vôtres, à vous, pauvres gens, surtout au commencement et avant que l’éducation donnée au peuple vous eût apprivoisés aux belles choses. Les anciens avaient bien des esclaves, Epictète, Ésope ou Térence, qui devenaient littérateurs, philosophes et poètes ; mais ils n’avaient pas une littérature des esclaves. Ils avaient Socrate, mais qui avait besoin d’être expliqué au peuple par Platon ; Platon, qui avait besoin d’être débrouillé par des disciples encore bien savants ; Cicéron, qui n’écrivait que d’après Platon et pour les Scipion, les Atticus, les lettrés les plus consommés et les plus fins de Rome ; Virgile qui récitait ses pastorales aux princesses de la cour d’Auguste, mais que les vrais bergers et les vraies bergères n’auraient pas comprises ; Horace, qui ne chantait que le vin, le loisir, l’amour licencieux, pendant que le peuple de son Tibur buvait ses propres sueurs avec l’eau de ses cascades. Il en buvait le murmure, lui, par ses oreilles ; mais les laboureurs, les ouvriers, les tailleurs de pierre romains, n’en buvaient que l’eau claire. Ses vers étaient si contournés, si remplis de doubles sens et de figures empruntées à la Grèce et à l’histoire, que le peuple de son temps ne pouvait ni le chanter ni le comprendre. Il en a été de même depuis presque partout.

« — C’est vrai, dit Reine, excepté Robinson et la Vie des Saints, qu’est-ce donc qui a été écrit pour nous autres ?… Ah ! il y a encore Télémaque et Paul et Virginie, ajouta-t-elle ; c’est vrai, c’est bien amusant et bien touchant, surtout Paul et Virginie. Mais, cependant, Télémaque traite de la manière dont il faut s’y prendre pour gouverner un peuple, et cela ne nous regarde guère ; et ce livre a été écrit pour l’éducation du petit-fils d’un roi ; ce n’est pas notre état, à nous, n’est-ce pas, madame ? Quant à l’autre, il touche bien le cœur de tout le monde ; il dit bien comment on s’aime, comment on ne peut pas vivre l’un sans l’autre, comment on désire se marier ensemble pour être heureux, et comment on est séparé par des parents ambitieux qui veulent plus de biens que de bonheur pour leurs enfants. Mais enfin, mademoiselle Virginie est la fille d’un général ; elle a une tante qui en veut faire une femme de qualité ; on la met au couvent pour cela ; toutes ces aventures, bien belles cependant, ne sont pas les nôtres. Ce sont des tableaux de choses que nous n’avons pas vues et que nous ne verrons jamais chez nous, dans nos familles, dans nos ménages, dans nos états. C’est plus haut que notre main, madame, nous n’y pouvons pas atteindre. Qui est-ce donc qui fait des livres ou des poèmes pour nous ? Personne ! excepté ceux qui font des almanachs, mais encore qui les remplissent de niaiseries et de bons mots balayés de l’année dernière dans l’année nouvelle ; ceux qui font des romans que les filles sont obligées de cacher aux mères de familles honnêtes, et ceux qui font des chansons que les lèvres chastes se refusent à chanter. Je ne parle pas de M. Béranger, qui en a bien, dit-on, quelques-unes sur la conscience, mais qui met maintenant la sagesse et la bonté de son âme en couplets qui sont trop beaux pour être chantés ! Ah ! quand viendra donc une bibliothèque des pauvres gens ? Qui est-ce qui nous fera la charité d’un livre ? »

...Je me suis dit : Notre liberté de la presse, notre gouvernement de discussion et de publicité, notre mouvement industriel, notre enseignement primaire surtout, institué dans nos quarante mille communes, répandent, avec une profusion croissante, l’enseignement élémentaire dans les régions inférieures de la population, c’est-à-dire que tout cela donne la faculté, l’habitude et le besoin de lire à des masses considérables du peuple ; mais, après leur avoir créé ce besoin, que leur donne-t-on pour le satisfaire ? qu’écrit-on pour elles ? Rien. Notre éducation à nous, fils du riche, privilégiés du loisir, se continue sans lacune toute notre jeunesse et même toute notre vie. Après l’enseignement élémentaire que nous suçons sur les genoux de notre mère, les colléges nous reçoivent ; nous passons de là aux grands cours des universités ; nous entendons les maîtres célèbres que l’État salarie pour nous dans les capitales ; science, philosophie, lettres humaines, politique, tout nous est versé à pleines coupes ; et, si ce n’est pas assez, des bibliothèques intarissables s’ouvrent pour nous ; des revues, des journaux sans nombre, auxquels notre aisance nous permet de nous abonner, travaillent pour nous, toute la semaine ou toute la nuit, pour venir nourrir notre intelligence chaque matin de la fleur de toutes les connaissances humaines, et provoquer notre esprit à un travail insensible et à une perpétuelle réflexion. À un pareil régime il ne meurt que ce qui ne peut vivre : l’incapable ou l’indifférent. La vie est une étude jusqu’à la mort. Pour les enfants du peuple, au contraire, rien de tout cela. Cependant ils ont leur part de loisir aussi. Les jours de fête et de repos, les veillées d’hiver, les temps de maladie, les heures perdues, il n’y a pas de professions où une part quelconque de la journée ou de la vie ne puisse être consacrée et la lecture. Combien d’heures oisives pour vos cinq cent mille soldats dans leurs garnisons, pour vos soixante mille marins sur le pont de leurs navires, quand la mer est belle, le vent régulier ! combien pour vos innombrables ouvriers qui se reposent ou se fatiguent d’oisiveté habituellement quarante-huit heures par semaine ! combien pour les femmes, les vieillards, les enfants à la maison, les gardiens des troupeaux dans les champs ! Et où est la nourriture intellectuelle de toute cette foule ? Où est ce pain moral et quotidien des masses ? Nulle part. Un catéchisme ou des chansons, voilà leur régime. Quelques crimes sinistres racontés en vers atroces, représentés en traits hideux et affichés avec un clou sur les murs de la chaumière ou de la mansarde, voilà leur bibliothèque, leur art, leur musée à eux ! Et, pour les plus éclairés, quelques journaux exclusivement politiques qui se glissent de temps en temps dans l’atelier ou dans le cabaret du village, et qui leur portent le contre-coup de nos combats parlementaires ; quelques noms d’hommes à haïr et quelques popularités a dépecer, comme on jette aux chiens des lambeaux à déchirer, voilà leur éducation civique ! Quel peuple voulez-vous qu’il sorte de là ?

Eh bien, j’avais pensé à combler cette immense lacune dans la vie morale et intellectuelle des masses, non pas seulement par des livres qu’on prend, qu’on lit une fois et qu’on ne relit plus, mais par le seul livre qui ne finit jamais, qui recommence tous les jours, qu’on lit malgré soi, pour ainsi dire, et par cet instinct insatiable de curiosité et de nouveauté, qui est un des appétits naturels de l’homme, c’est-à-dire par le livre quotidien, par le journalisme populaire ; car le journalisme, ce n’est pas un caprice, c’est la succession même du temps marquée, heure par heure, sur le cadran de l’esprit humain.

Créer un journal des masses, quotidien, à grand format, à un prix d’abonnement qui ne dépasse pas cinq journées de travail ; convier tous les hommes qui, en France ou en Europe, marchent à la tête de la pensée, de la philosophie, de la science, de la littérature, des arts et même des métiers ; demander à chacun d’eux un certain nombre d’articles sur chacune des hautes spécialités où ils règnent : à celui-ci, la philosophie morale ; et celui-là, l’histoire ; à l’un, la science ; à l’autre, la poésie ; à un autre, la politique, mais la politique générale seulement et dans ses principes les plus unanimes, sans aucune polémique vive et actuelle contre les hommes et les gouvernements ; les engager à faire descendre toutes ces hautes pensées de l’intelligence jusqu’à la portée des esprits les moins abstraits, en termes clairs, précis, substantiels ; à se traduire, à se monnayer pour ainsi dire eux-mêmes de la langue savante dans la langue vulgaire ; associer à cet enseignement élémentaire, successif et varié, le récit des principaux faits nationaux ou européens, le procès-verbal complet de la journée dans l’univers entier ; faire pénétrer ainsi la clarté générale par toutes les portes, par toutes les fenêtres, par toutes les fissures des toits du peuple, et faire participer ces masses d’hommes, dans leur proportion et sans frais, à l’activité de la vie religieuse, philosophique, scientifique, littéraire et politique, comme elles participent à la vie physique par des aliments moins chers, mais aussi nourrissants : voilà cette pensée. Je n’ai pas le temps de vous la développer ici ; mais qu’il vous suffise de savoir que, pour la réaliser, il ne faudrait qu’un million par an. Oui, il suffirait qu’un million de citoyens bien intentionnés souscrivissent et ce subside des masses pour un franc par an seulement, pour une de ces petites pièces de monnaie qui glissent entre les doigts sans qu’on les retienne, ou que la distraction jette mille fois par an à la moindre fantaisie du jour ; et cette pensée se réaliserait, et la civilisation descendrait comme le nuage sur les lieux inférieurs pour verser partout sa pluie et sa rosée. Quelle révolution morale n’opérerait pas en dix ans sur l’intelligence, sur les idées, sur les mœurs, sur le bien-être des masses, cette infiltration quotidienne et universelle de la lumière dans les ténèbres de la pensée, dans leur assoupissement !

Elles sont à l’ombre, et vous les mettriez au soleil ; tout cimenterait, tout germerait, tout fructifierait. Je ne crains pas d’affirmer qu’en peu d’années votre peuple politique serait changé. Mais, me direz-vous, pourquoi ne l’exécutez-vous pas ? Parce que je n’ai pas le million à moi tout seul, parce qu’il n’y a pas, en ce temps-ci, en France, une idée qui pèse contre un écu. Que les bons citoyens trouvent un million, moi je me charge de trouver les hommes.

Ces hommes seraient, au fond, le véritable pouvoir moral de la nation, les administrateurs de la pensée publique, le concile permanent de la civilisation moderne : n’y a-t-il pas là de quoi tenter les nobles et ambitieux dévouements ? Oui, il y a aujourd’hui partout deux espèces de gouvernements : celui qui administre et celui qui règne. Celui qui règne, c’est celui qui pense : il est au-dessus du premier ; mais ce gouvernement de la pensée publique a besoin, comme l’autre, d’unité d’action et d’organes. Le journal populaire, ainsi conçu, serait le code de ce gouvernement par la pensée ; l’association en serait le budget et l’armée ; les premiers écrivains du siècle en seraient les ministres...


https://fr.wikisource.org/wiki/Genevi%C ... %C3%A9face
L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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Re: Lamartine, le poète et sa conscience de classe...

Message par Cyrano » 24 Août 2019, 13:57

Ahhhh?!?! Ça cause de "Geneviève, histoire d'une servante"dans le Forum des amis de LO?!! Ça, faire à moi plaisir grandement. C'est dans un supplément de 60 pages de Jean-Luc Seigle, à son roman La femme à la Mobylette, que j'avais trouvé quelque incitation à lire ce roman de Lamartine - et surtout le manifeste pour une littérature "populaire" qui précède le roman.

Je vous mets un petit extrait de Jean-Luc Seigle, de "A la recherche du sixième continent", le supplément au roman du même auteur, "Femme à la Mobylette", Flammarion :

« Je préparais pour le conservatoire d’écriture audiovisuelle trois cours qui avaient pour objet de démontrer la filiation entre l’écriture des scénarios de séries et celle des grands romans que l’on qualifie souvent de « populaires » de façon assez méprisante comme toujours lorsque l’on évoque d’une manière ou d’une autre, sous une forme ou une autre, le peuple. J’étais sur le point de trouver la source, l’acte fondateur, de ce genre littéraire qui n’existait pas avant le XIXe siècle. J’avais procédé comme pour l’écriture des romans policiers en faisant le chemin à l’envers, reconstituant une espèce d’arbre généalogique. Celui qui avait ouvert la voie à toute cette nouvelle littérature était, à ma grande surprise, le poète du romantisme français : Lamartine, et dans le même temps je comprenais que ce que je croyais être le roman populaire était surtout le roman du peuple, pour le peuple.

« De lui, on se souvient de deux poèmes : Le Lac et La Maison du berger. Plus personne ne sait qu’il fut aussi un essayiste-pédagogue lumineux avec ses Cours familiers de littérature qui comptent une quinzaine de volumes, et surtout un solide romancier. […]

« Ce premier roman, Geneviève ou l’histoire d’une servante, est une suite à Jocelyn, roman/poème écrit en vers que j’avais trouvé avec l’éventail en papier dans la minuscule bibliothèque de ma grand-mère communiste. Et c’est bien avec ce roman que Lamartine invente ce nouveau genre littéraire, qui n’est pas considéré par lui comme un roman populaire, mais comme le roman du peuple. Et la nuance est de taille.

« Paru en 1850, ce roman a ouvert la voie à toute la grande littérature naturaliste du XIXe. Sans lui, probablement pas de Misérables (1862), pas d'Un cœur simple (1877), pas de Germinal (1884) non plus.

« La préface de Lamartine à son propre roman comporte une soixantaine de pages qui constituent un véritable manifeste littéraire. Manifeste qui trouvera son apogée presque un siècle plus tard, dans l’entre-deux-guerres, avec le mouvement de "littérature prolétarienne" d’Henri Poulaille et autour duquel se sont retrouvés des écrivains tels que Marguerite Audoux et Eugène Dabit.
Cyrano
 
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Re: Lamartine, le poète et sa conscience de classe...

Message par pouchtaxi » 31 Août 2019, 17:07

« La préface de Lamartine à son propre roman comporte une soixantaine de pages qui constituent un véritable manifeste littéraire. Manifeste qui trouvera son apogée presque un siècle plus tard, dans l’entre-deux-guerres, avec le mouvement de "littérature prolétarienne" d’Henri Poulaille…. »

La filiation Lamartine/ Poulaille que semble établir Seigle est discutable. Les extraits de la préface à « Geneviève » mis en ligne par Com le montrent bien.

Lamartine est un noble affligé sincèrement par le fait que la littérature de son temps n’est pas susceptible d’être lue par le « peuple ». En effet après une, deux ou trois années de scolarité élémentaire ( voire pas du tout d’école ) et une entrée précoce dans une fabrique ou bien dans les travaux des champs, il est clair que les horaires de l’époque laisse peu de temps pour lire une pièce de Racine où un ouvrage de Descartes

Il écrit au début de la préface à « Geneviève » :

Ici Lamartine s’exprime :

« ….l’histoire de Geneviève cette série à l’usage du peuple des villes et des campagnes…. »


Plus loin :

Ici s’exprime Reine, modeste couturière . La préface est en bonne partie une discussion, sans doute imaginaire, entre Lamartine et Reine:

« Qui est-ce donc qui fait des livres ou des poëmes pour nous ? »


« Qui est-ce qui nous fera la charité d’un livre ? »


Lamartine se préoccupe de la possibilité, pour lui, d’écrire pour le peuple, ou bien de susciter un mouvement d’écriture pour le peuple.


Vers la fin de la préface à propos d’un projet de journal populaire :

« et cette pensée se réaliserait, et la civilisation descendrait comme le nuage sur les lieux inférieurs pour verser partout sa pluie et sa rosée. »


Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’expliquer ce que Lamartine désigne par les termes « nuage » et « les lieux inférieurs ».

Ce n’est pas du tout le point de vue de Poulaille. L’ « écrivain prolétarien » décrit sa propre classe, il n’attend pas que le lettré extérieur lui fournisse une lecture adaptée.
pouchtaxi
 
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Re: Lamartine, le poète et sa conscience de classe...

Message par com_71 » 01 Sep 2019, 11:17

pouchtaxi a écrit :Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’expliquer ce que Lamartine désigne par les termes « nuage » et « les lieux inférieurs ».


Et la phrase suivante, bien édifiante :
Quelle révolution morale n’opérerait pas en dix ans sur l’intelligence, sur les idées, sur les mœurs, sur le bien-être des masses, cette infiltration quotidienne et universelle de la lumière dans les ténèbres de la pensée, dans leur assoupissement !...
L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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