"Le joli mai" (Chris Marker et Pierre Lhomme, 1962)

"Le joli mai" (Chris Marker et Pierre Lhomme, 1962)

Message par Byrrh » 11 Mai 2018, 12:44

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Le documentaire Le joli mai, de Chris Marker et Pierre Lhomme, a été diffusé la semaine dernière sur Arte. Il est disponible en ligne sur le site de la chaîne jusqu'au 4 juillet, et également sur Youtube.

https://www.arte.tv/fr/videos/080124-000-A/le-joli-mai/
https://www.youtube.com/watch?v=ckI5ws8AiKc

Pour faire ce film, les cinéastes ont interviewé des dizaines de Parisiens, de diverses classes sociales, dans différents quartiers. Et cette France de 1962 a plutôt mauvaise haleine... Archaïque et violente, elle semble avoir gardé bien des aspects de celle des années 1930 mais, de prime abord, avec beaucoup moins d'espoir ouvrier.
Dans la première partie, on écoute un commerçant se plaindre et parler de fric. On voit Aubervilliers et ses taudis, déjà filmés en 1945 par Eli Lotar, où des femmes épuisées s'occupent de leurs familles nombreuses. L'une de ces familles a attendu 7 ans pour être relogée dans une barre HLM qui, par effet de contraste, semble luxueuse. On découvre une rue Mouffetard populaire, à l'atmosphère de village, bien avant qu'elle ne devienne une "rue de la soif". A deux pas de la Bourse et de sa célèbre corbeille, des spéculateurs grisonnants énoncent des sentences absurdes, avec beaucoup de sérieux. Des quidams disent de plates conneries, dont un inventeur de "stabilisateur pour voitures légères" qu'escalade une facétieuse araignée. Un jeune couple de 21 ans est bien gnangnan et conformiste ; vêtu de l'uniforme des Transmissions, le jeune homme doit partir d'ici une dizaine de jours en "AFN".

La seconde partie du documentaire parle plus directement de politique : l'année 1962, ce sont les attentats de l'OAS ; c'est le massacre de Charonne, et ces centaines de milliers de Parisiens qui se pressent derrière le service d'ordre de la CGT et du PCF pour assister aux obsèques des victimes. Tous les jeunes prolos ne sont pas politisés, loin de là, ou peut-être n'osent-ils pas exprimer des jugements trop tranchés face à une caméra. Devant le Palais de justice, des partisans de l'Algérie française se rassemblent pour soutenir les généraux putschistes qui comparaissent, et dont les avocats plastronnent. Dans une boîte de nuit, un jeune paumé bat le record d'endurance de twist (déjà 72 heures...) et déclare que la danse "décharge toute la nervosité et remplace une femme". Des cheminots en grève évoquent leurs bas salaires ; dans la foule, un autre travailleur est solidaire : "Ils font la grève pour nous aussi". Une jeune femme communiste, croyant avoir affaire à des journalistes de l'ORTF, est très remontée ; d'autres badauds lui disent d'aller vivre en Russie, mais elle ne se laisse pas faire (ce qui est frappant par rapport à aujourd'hui, c'est la facilité avec laquelle les gens s'adressent la parole dans la rue, même si c'est pour s'engueuler). Un étudiant originaire du Dahomey - futur Bénin - parle du racisme avec philosophie et un certain humour ; dans un patelin du Massif Central, quand les villageois s'étaient enfin habitués à sa présence et à celle d'autres immigrés, un camarade chinois lui avait confié : "Ah ! On les a enfin civilisés !". Une petite-bourgeoise catholique débite des sottises. Puis un ouvrier syndicaliste, ancien prêtre, parle de son éloignement par rapport à l'Eglise et de son ralliement aux combats de la classe ouvrière. Dans un bidonville, des Nord-Africains regardent à la télévision un film sur la conquête spatiale. Un jeune ouvrier algérien parle de son expérience du racisme, de la part d'un autre ouvrier ou de policiers de la DST ; il veut devenir enseignant. Le 13 mai, place des Pyramides, des militaires célèbrent la naissance de Jeanne d'Arc. Puis on voit De Gaulle déposer une gerbe à l'Arc de Triomphe, sous la protection d'une nuée de flics, en civil et en uniforme, sur les toits et dans les rues. Plusieurs plans en plongée nous montrent ensuite le fourmillement de la ville, les arrivées et départs de trains, les déplacements de voitures et de piétons. A ces images en accéléré succède la fixité de la prison de la Roquette, pendant qu'en voix off, une détenue parle de son quotidien, du café dégueulasse du matin, de l'eau froide pour se laver, des bonnes sœurs : les vieilles campagnardes, qui sont "mesquines" et "bêtes", et les jeunes, qui sympathisent avec les détenues.

Il y a du Prévert* dans cette poésie triste et dans cette succession d'interviews en forme d'inventaire. Riche idée de diffuser ce film : on comprend mieux pourquoi il y a eu Mai 68...
_______________
* Au générique, parmi les "hommes de main" de Chris Marker, on remarquera d'ailleurs le nom d'André Heinrich, qui fut l'assistant-réal' de Resnais pour Nuit et brouillard, et qui fut un proche de Prévert et l'un des plus grands spécialistes de son œuvre.
Byrrh
 
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Re: "Le joli mai" (Chris Marker et Pierre Lhomme, 1962)

Message par Gayraud de Mazars » 11 Mai 2018, 17:11

Salut Byrrh,

Belle analyse et juste décryptage qui donne envie de voir ce documentaire ! :D

Fraternellement,
GdM
"Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus."
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Re: "Le joli mai" (Chris Marker et Pierre Lhomme, 1962)

Message par Byrrh » 29 Juin 2018, 19:37

À voir également en ce moment sur le site d'Arte, la saison 2 de la série parodique (et assez politique) Au service de la France, par le même scénariste que celui des adaptations cinéma d'OSS 117 dans les années 2000 (Jean-François Halin). La saison 1 est aussi (brièvement) disponible sur le site d'Arte : hâtez-vous !

Sur fond d'"événements" d'Algérie, ça se passe dans la France gaulliste de 1961, celle des hauts-fonctionnaires (en l'occurrence des services secrets), dont certains sont d'anciens pétainistes recyclés... Toute ressemblance avec le parcours d'un certain Maurice Papon ne saurait être fortuite...

Une série plutôt brillante, où le grotesque patriotisme français en prend pour son grade.

https://www.arte.tv/fr/videos/RC-016329 ... -saison-1/
Byrrh
 
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Re: "Le joli mai" (Chris Marker et Pierre Lhomme, 1962)

Message par com_71 » 01 Juil 2018, 14:35

Byrrh a écrit : Le 13 mai, place des Pyramides, des militaires célèbrent la naissance de Jeanne d'Arc.


1 lien pour ceux qui s'étonnerait de cette commémoration "officielle" :
https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%AAte ... ib%C3%A9-4

et cet article de Libération :
Pourquoi le Front national défile-t-il le 1er mai?
Par Dominique Albertini — 1 mai 2015 à 08:47

Ce n'est qu'en 1988 que le parti a choisi ce jour pour honorer Jeanne d'Arc, au lieu du dimanche suivant le 8 mai.

Le trajet a pu varier au fil des années, mais jamais il n’a évité la statue dorée de Jeanne d’Arc, rue de Rivoli à Paris. Vendredi, le Front national a défilé pour la 36e fois en hommage à la Pucelle d’Orléans. Un gros kilomètre sépare la rue de Marengo, point de départ du cortège, de la place de l’Opéra, lieu d’arrivée traditionnel où Marine Le Pen a prononcé son discours à midi. De leur côté, ce n’est que dans l’après-midi et de l’autre côté de Paris que les syndicats défilent au nom du progrès social. La conjonction des deux événements ne doit pourtant rien au hasard.

Entre 1979, date de son premier défilé, et 1988, c’est le dimanche suivant le 8 mai que le FN rendait hommage à Jeanne d’Arc. Il s’inscrivait alors dans une ancienne tradition : «À la fin du XIXe siècle, il était question de créer une seconde fête nationale, car la droite faisait grise mine le 14 juillet, explique Nicolas Lebourg, historien spécialiste des droites extrêmes. On pense donc au dimanche suivant le 8 mai, jour de la libération d’Orléans par Jeanne d’Arc en 1429. L’extrême droite ne tardera pas à s’approprier la cérémonie», et notamment le mouvement royaliste Action Française.

Plus tard, la République fait elle-même de cette date un jour d’hommage à la Pucelle : le 14 juillet 1920 est promulguée une loi votée à l’unanimité des deux Chambres. Dans le contexte cocardier de l’après-guerre, elle institue une «fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme». Toujours en vigueur aujourd’hui, cette fête fait partie des douze journées nationales annuelles organisées par le ministère de la Défense. À partir de 1945, le 8 mai est aussi consacré jour de la victoire; pour les rescapés de la collaboration, l’hommage à Jeanne d’Arc prend alors des allures de contre-manifestation. Fondé en 1972, et encore groupusculaire au long des dix années suivantes, le Front national s’associe à la cérémonie en 1979.

Quant aux syndicats, depuis la fin du XIXe siècle, c’est le 1er mai qu’ils ont choisi pour prendre la rue : la date commémore de meurtriers incidents survenus en 1886 à Chicago, dans le cadre d’un mouvement ouvrier pour la journée de huit heures.
«Lier le social et la patrie»

En 1988, Jean-Marie Le Pen décide toutefois que le défilé frontiste aura lieu le 1er mai, et non le dimanche suivant. C’est que le second tour de l’élection présidentielle, auquel le chef frontiste espère participer, doit se tenir ce 8 mai. Le Pen veut ainsi faire de la manifestation une démonstration de force dans l’entre-deux tours. Mais aussi s’épargner le voisinage des groupes radicaux qui, eux, défileront bien le 8. Le président du FN échouera finalement à parvenir au deuxième tour : le 1er mai, il devra se contenter d’appeler à «voter Jeanne d’Arc».

Une autre raison, plus stratégique, justifie cependant le changement de date, qui sera maintenu les années suivantes. «Nous avons décidé de jumeler cette fête patriotique avec la fête des travailleurs afin de montrer la vocation sociale du FN, explique Carl Lang, ancien secrétaire général du FN. Cela nous permettait d’intégrer la célébration de Jeanne d’Arc dans une revendication concrète et actuelle, de lier le social et la patrie, le passé et le présent». Ces motifs font écho à une vieille aspiration de l’extrême droite : dépasser le conflit de classes par la communion patriotique de tous les secteurs de la société. Ils annoncent également la mutation de l’électorat frontiste à cette époque et durant les années 1990 : aux artisans, petits patrons et professions libérales s’agrègent, de plus en plus nombreux, des ouvriers et petits employés. Le discours du FN suivra cette évolution : après avoir longtemps voulu représenter «la vraie droite», le parti se revendique bientôt «ni de droite, ni de gauche».

D’autres mouvements d’extrême droite continuent de leur côté à privilégier la date «officielle». Cette année, c’est bien le 10 mai qui défilera l’Action française, tout comme l’organisation catholique intégriste Civitas, entre autres.
Skinhead s’abstenir

Cette distinction n’a jamais empêché certains groupes ou individus radicaux de défiler eux aussi le 1er mai, en marge du cortège officiel. Voire, certaines années, de participer au service d’ordre : ce fut le cas des Jeunesses nationalistes révolutionnaires de Serge Ayoub dans les années 1990. Dans le même temps, toutefois, les gros bras frontistes sont aux aguets pour expulser, à la manière forte si besoin, les «provocateurs» mêlés aux troupes frontistes. Une préoccupation qui n’a fait que se renforcer depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du parti. En 2011, un document interne publié par Rue89 avertissait les participants : «Marine Le Pen a prévenu que tout ce qui ressemble de près ou de loin à un "skinhead" sera exclu manu militari. Sont exclues toutes les tenues vestimentaires type treillis, Rangers, etc. Seuls les drapeaux français et régionaux seront acceptés».

Au fil des années, le défilé du 1er mai s’est imposé comme l’un des grands moments du calendrier frontiste, à l’égal de la fête des Bleu-Blanc-Rouge - sorte de Fête de l’Huma sauce frontiste dont la dernière édition s’est tenue en 2006. Le cortège fait office de baromètre pour le parti, l’affluence permettant de mesurer sa forme du moment : grandes foules lors des années présidentielles 1988, 1995 et 2002 (cette dernière édition étant la seule où Jean-Marie Le Pen ait pu appeler à voter pour lui au second tour); petite assistance dans les années de crise suivant la présidentielle de 2007. En 1999, année de la scission entre mégrétistes et lepénistes, ce sont même deux cortèges de taille égale qui ont défilé dans les rues de Paris. En 1995, un événement tragique avait marqué le défilé : la mort du jeune Brahim Bouarram, poussé dans la Seine par un skinhead participant à la manifestation.

http://www.liberation.fr/france/2015/05 ... ai_1272058
Que de méprisables eunuques ne viennent pas soutenir que l'esclavagiste qui, par la ruse et la violence, enchaîne un esclave est devant la morale l'égal de l'esclave qui, par la ruse et la violence, brise ses chaînes ! Trotsky
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