Les start-up, y voir plus clair

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Les start-up, y voir plus clair

Message par Plestin » 02 Mars 2017, 18:07

Le sujet des PME revient régulièrement dans les questions qui sont posées à Nathalie, et d'ailleurs aussi à Philippe Poutou. Là-dessus, pas de problème, les réponses sur les grands groupes qui donnent le ton et les PME qui en dépendent sont rodées. Idem sur les raisons de leurs difficultés éventuelles (les banques, les prix pratiqués par les grands industriels ou la grande distribution). Idem aussi lorsqu'il s'agit du sujet des auto-entrepreneurs qui s'auto-exploitent.

Dans le même registre, cela fait plusieurs fois que le sujet des "start-up", qui sont des PME bien particulières, est abordé par les journalistes et il est moins évident pour Nathalie de trouver quelque chose à dire là-dessus, sinon que leur essor tient au fait qu'ils ont trouvé des financements et ne sont donc pas dans la même situation que les PME en difficulté.

C'est pourquoi j'en profite pour revenir sur ce sujet, car, si l'occasion nous en est donnée (et le temps !), il y a quand même des choses à dire qui peuvent valoir le coup et, si on ne peut pas les dire, autant les savoir quand même.

Les start-up (ou startup), qu'est-ce que c'est ?

Il s'agit de jeunes entreprises, qui démarrent leur activité sur un segment jugé prometteur (ce qui intègre le plus souvent, dans l'acception générale, une part d'innovation ou de recherche). Ces "jeunes pousses", comme on les qualifie parfois, peuvent être créées ex nihilo, mais correspondent aussi souvent, soit à la valorisation privée d'une découverte faite dans un cadre public ou privé, soit à la scission d'une activité de recherche d'une entreprise plus grande parce qu'elle n'entre pas ou plus dans la stratégie de cette dernière, et il y a encore d'autres cas de figure. Mais les possibilités légales pour les chercheurs du public d'exploiter leurs découvertes dans un cadre privé ont permis une explosion du phénomène des start-up, d'abord aux Etats-Unis, puis en Grande-Bretagne, au Japon, en Allemagne et plus tardivement en France. Ces entreprises se créent par centaines, voire par milliers. Elles sont, partout, largement soutenues par des fonds publics, mais aussi par des fonds privés. A ce sujet, les pouvoirs publics ont un discours : ils se vantent de leur soutien aux start-up, mettent en avant les créations d'emplois qui vont en résulter, les nouvelles entreprises leaders de leur domaine qui vont surgir, leur importance pour rester dans "la course à l'innovation", ou pour renouveler un tissu industriel affaibli par les "difficultés" des secteurs plus traditionnels, pour que "la France" fasse partie des pays les plus innovants et déposant le plus de brevets afin de garantir que l'industrie y prospérera demain etc. Ce discours véhicule l'idée que les licenciements dans les entreprises existantes sont inéluctables, et que donc il faut créer un climat favorable à la création de nouveaux emplois. C'est précisément pour cela qu'on nous l'oppose, il joue évidemment en sens inverse de l'interdiction des licenciements.

Les start-up se multiplient autour d'un ou de quelques projets, mais toutes - même très subventionnées - sont loin de réussir, et beaucoup meurent (en silence), entraînant dans leur chute leurs salariés plus ou moins nombreux. Et la précarité de leur situation est l'une de leurs grandes caractéristiques. C'est d'ailleurs pour limiter ce risque que les subventions publiques interviennent, du moins dans un premier temps.

Un phénomène qui correspond à un besoin du patronat, tout spécialement du grand !

En fait, du point de vue du patronat - que les pouvoirs publics cherchent à servir - les start-up forment un vivier de nouvelles possibilités, de nouveaux domaines susceptibles de générer du profit, vivier dans lequel les grandes entreprises n'ont qu'à puiser lorsque les travaux des start-up ont suffisamment avancé. Les grands groupes font leur marché, en fonction de leurs besoins et du caractère plus ou moins prometteur de ces start-up, en rachetant celle-ci ou en passant un accord avec celle-là. Les start-up les plus prometteuses servent donc à renouveler le portefeuille de produits ou services "innovants" des grands groupes. De fait, ce phénomène est l'un des multiples moyens de faire subventionner la recherche privée des grands groupes par les fonds publics, sauf que celui-là s'effectue par PME interposées.

Le modèle économique et scientifique des start-up est aussi un modèle qui permet aux grands groupes d'externaliser une part croissante de leur recherche. Avant, les grands groupes, de l'électronique, de l'informatique, des télécommunications, de la pharmacie, de la chimie, de l'énergie etc., disposaient en interne de gros services de Recherche & Développement (R&D). Cette R&D interne employait des bataillons de chercheurs et d'autres personnels indispensables à la recherche : techniciens, laborantins, personnels administratifs etc. Elle était souvent assez spécialisée, mais, dans son domaine, très complète (depuis l'amont, proche de la recherche fondamentale qui, elle, est souvent réalisée par la recherche publique, jusqu'à l'aval, au développement de produits ou services commercialisables). Elle pouvait déboucher sur de belles découvertes, mais aussi connaître des échecs retentissants, échecs nécessitant de gérer le redéploiement des personnels sur d'autres sujets lorsque c'était possible, mais conduisant aussi bien souvent à des licenciements mettant directement en cause la responsabilité des grands groupes, avec les frais qui vont avec (indemnités à la hauteur des salaires pratiqués dans ces groupes etc.), ou à la nécessité de reclasser les personnes dont l'emploi était supprimé. De fait, posséder en interne un service de R&D conséquent et complet était de plus en plus considéré comme un risque par les groupes. Ce risque, ils n'avaient qu'une seule envie, le réduire.

Aujourd'hui, "grâce" aux start-up, bien des groupes ont été en mesure d'alléger leurs structures de R&D, particulièrement en ce qui concerne l'amont (le "R" de R&D). Les services correspondants ont été fermés ou réduits, tandis que les contrats avec des start-up se sont multipliés et ont pris la place. Bien des groupes ont aujourd'hui une R&D qui est davantage centrée sur le "D", le développement de projets ou produits fournis clé en main par les start-up, pour les mener jusqu'à la commercialisation (car cela, les start-up savent rarement le faire et n'ont pas l'envergure nécessaire). Cela a permis certes de diversifier la recherche dans un nombre de directions parfois bien plus grand que ce qu'un groupe seul aurait été en mesure de faire, et cela participe donc de la course à l'innovation que se livrent les groupes capitalistes concurrents. Mais cela a aussi permis d'externaliser le risque lié à la R&D : si un projet échoue, il suffit de mettre fin au contrat, de couper le lien avec la start-up, ensuite celle-ci peut bien crever, ce n'est plus le problème du grand groupe. Cette externalisation du risque correspond aussi à un risque fortement accru pour les travailleurs de la R&D : lorsque leur start-up meurt, il n'y a ni les mêmes indemnités, ni les mêmes possibilités de reclassement que dans un grand groupe. Bref, le risque et la précarité pour les salariés sont plus grands dans une start-up. Quand les pouvoirs publics et le patronat présentent la multiplication des start-up comme un moyen pour créer de l'emploi, ils passent sous silence le fait que leur essor est le pendant de la baisse des effectifs de la R&D dans les grands groupes, et que l'emploi créé est plus précaire que jamais.

La consécration d'une start-up, c'est souvent l'introduction en bourse (ou son rachat par un grand groupe)

Pour mener à bien leurs projets, les start-up ont souvent besoin de lever des fonds. Cela se fait par le biais des aides publiques, mais ce n'est pas forcément suffisant lorsqu'il s'agit de franchir une étape de développement importante. Dans ce cas, les start-up font fréquemment appel "au marché", c'est-à-dire à un apport de fonds par le biais d'une introduction en bourse. Les actionnaires qui acceptent d'amener ces fonds le font avec l'idée que le projet de la start-up est prometteur et permettra d'importantes rentrées d'argent futures, soit sous forme de dividendes, soit sur une base spéculative en revendant les actions bien plus cher qu'elles n'ont été achetées.

Pour la start-up qui s'introduit en bourse, il ne s'agit pas de présenter de manière objective l'état de ses recherches et les perspectives commerciales, mais de convaincre par tous les moyens afin de lever le maximum de fonds. Sur cette base complètement biaisée, un grand nombre de start-up exagère, déforme, présente les choses sous leur meilleur jour possible, augmentant encore les phénomènes spéculatifs autour de leur titre. En cas d'échec, la chute est d'autant plus brutale. Ce phénomène a d'ailleurs pu largement s'observer lors de l'éclatement de la bulle spéculative autour de la "nouvelle économie", la "bulle internet", vers 2000.

Dans la même veine, la start-up raisonne finalement comme les grands groupes et tend souvent à abandonner les recherches les plus complexes, les plus longues, les plus difficiles, les plus risquées, au profit de celles susceptibles d'aboutir à un résultat pouvant rapidement générer des bénéfices et donc attirer plus facilement des capitaux. La petite innovation prend alors le pas sur la grande. Le moindre pas en avant, si minuscule soit-il, fait l'objet d'un brevet et d'une tentative de valorisation marchande sans attendre que de grands progrès aient été réalisés. La grande industrie elle-même réclame d'ailleurs en permanence ce genre d'innovation histoire de renouveler un peu son portefeuille, tandis que les vraies grandes ruptures technologiques sont bien plus difficiles à gérer (il est bien plus facile d'améliorer un peu un véhicule à essence que de basculer massivement au véhicule électrique ce qui suppose de créer toutes les infrastructures qui vont avec). Donc, finalement, est-ce que ce modèle favorise tant que ça l'innovation, eh bien pas vraiment. Il tend à l'étaler dans le temps, à retarder les vrais progrès, même si parfois un coup de chance permet une avancée significative. C'est vrai pour les start-up comme pour les grands groupes d'ailleurs.

Dans le cas de l'industrie pharmaceutique : un phénomène qui participe largement à l'explosion du prix des nouveaux médicaments

Le prix exorbitant des nouveaux médicaments contre l'hépatite C, ou encore des nouveaux anticancéreux, a récemment défrayé la chronique. Et il est évident que ce prix n'est pas dicté par les simples coûts de fabrication de ces médicaments. Les laboratoires qui réclament de tels prix expliquent que c'est indispensable pour financer la très coûteuse recherche qui a permis la mise au point de ces médicaments (dont certains représentent de réelles avancées, mais pas tous !) En même temps, les coûts réels sont masqués par le secret industriel et commercial et il faut les croire sur parole... Mais en réalité, ce "coût" intègre souvent des éléments spéculatifs importants, qui s'ajoutent à l'avidité déjà grande du laboratoire lui-même.

Une grande partie de la recherche pharmaceutique s'effectue aujourd'hui dans le cadre des start-up, souvent fondées par des chercheurs. Quand, grâce aux nouvelles connaissances (souvent issues de la recherche publique), une start-up met au point une molécule prometteuse, elle a rarement les moyens de financer la mise en place d'essais cliniques conséquents : elle n'a pas encore de revenus commerciaux et vit essentiellement des fonds qu'elle a été capable de lever, et des aides publiques ou privées. Si le projet est prometteur, une entreprise plus grosse peut l'acquérir (ou acquérir la molécule dans le cadre d'un contrat), et parfois plusieurs entreprises se la disputent. A ce stade, le risque d'échec de la molécule est encore très élevé, donc les acheteurs mettent sur le tapis quelques dizaines ou centaines de millions d'euros. Ensuite, les essais cliniques avançant, si ceux-ci sont positifs et confirment le caractère prometteur de la molécule (prometteur pour les profits et, éventuellement, pour les patients mais pas toujours), la société qui a racheté peut elle-même se faire racheter par plus gros, mais là, ça se mesure en milliards ou dizaines de milliards (d'euros ou de dollars). Quand, finalement, le médicament obtient son autorisation de mise sur le marché, le laboratoire voudra non seulement que le prix lui permette de faire une bonne marge, mais aussi qu'il lui permette de compenser les milliards ainsi dépensés. Au final, ce modèle coûte certainement beaucoup plus cher que lorsqu'un produit est développé uniquement en interne. Et le prix du médicament intègre le fait que les anciens actionnaires des start-up qui ont vendu leurs actions à prix d'or, puissent passer leur vie jusqu'à la fin de leurs jours aux Bahamas sous les cocotiers, et bien plus.

Prenons un exemple. L'affaire du médicament SOVALDI du laboratoire américain Gilead, a fait grand bruit. Ce produit a permis des progrès réels dans le traitement de l'hépatite C, maladie grave, potentiellement mortelle. Mais Gilead a réclamé un prix très élevé, et, en France, s'est vu accorder un prix de 41.680 euros pour un traitement de 3 mois, soit à peine inférieur à ce qu'il demandait. Ce prix intègre les bénéfices faramineux de Gilead, certes, mais aussi le fait que Gilead n'a pas lui-même trouvé ce médicament : il l'a obtenu en 2012 en dépensant 11,2 milliards de dollars pour racheter la start-up Pharmasset (merci pour les anciens actionnaires de Pharmasset).

Autre exemple. Sanofi, plus gros groupe pharmaceutique français et l'un des plus gros mondiaux, dispose d'une R&D encore importante mais qui a été largement sabrée, restructurée, découpée, recentrée sur quelques domaines tandis que d'autres jugés pas assez rentables ont été quasiment abandonnés (ex. : la recherche sur les antibiotiques). Des milliers d'emplois ont été supprimés dans la recherche, à Romainville, Vitry, Toulouse, Montpellier et bien d'autres sites encore (et pas seulement en France). Mais Sanofi est toujours à l'affût d'un partenariat lucratif ou d'une acquisition de start-up qui lui permette de regarnir son portefeuille de médicaments, vieillissant, et que sa propre recherche qui ne vit pas une seule année sans connaître une restructuration, a de plus en plus de mal à mettre au point. Il s'intéresse en particulier à l'oncologie (cancer), au diabète, aux maladies auto-immunes, aux vaccins... A l'été 2016, il a tenté de prendre le contrôle de la start-up américaine Medivation, qui développait un anticancéreux. Il a proposé 9,3 milliards de dollars, puis 10 milliards. Ce qui veut dire que, le jour où l'anticancéreux existerait comme médicament, son prix devrait être suffisant pour rembourser ces 10 milliards. Mais au dernier moment le laboratoire américain Pfizer a soufflé Medivation à Sanofi, en mettant sur la table 14 milliards de dollars. Et hop, finalement, le prix de l'anticancéreux devra donc permettre de rembourser ce petit supplément de 4 milliards !

En résumé :

Les start-up sont des PME mais servent essentiellement à répondre aux besoins des grands groupes : ceux-ci n'ont qu'à faire leur marché dans le vivier des start-up pour racheter ou signer des contrats avec celles qui les intéressent afin de commercialiser leurs produits innovants.

Les start-up participent à un phénomène de privatisation des recherches publiques, et au financement public de la recherche privée à travers les multiples aides qu'elles reçoivent.

Les start-up participent à un phénomène d'externalisation de la recherche des grands groupes qui sont de moins en moins prêts à supporter le risque lié aux activités de R&D.

Les emplois créés dans les start-up ont souvent leur pendant, en négatif, dans les suppressions d'emplois au sein des services de R&D des grands groupes.

Les start-up contribuent à alimenter les phénomènes spéculatifs et finissent souvent par choisir la petite innovation rapidement lucrative plutôt que la grande innovation plus complexe à gérer et rentable beaucoup plus tard (même si, parfois, elles ont de la chance et font une belle découverte).


Voilà. Toutes les remarques seront bienvenues.
Plestin
 
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