En soi, cela ne pourrait être qu'une péripétie sans importance mais il se trouve que cette scission se fait sur des bases chauvines autour de la thématique de l'innovation et de la souveraineté sanitaire, un domaine où il était plus difficile d'avoir les mains libres en côtoyant Pfizer, Novartis, AstraZeneca ou Bayer. Le discours nationaliste peut en effet, dans la période actuelle, rapporter davantage de subventions et ces labos américains, suisses, britanniques ou allemands sont moins bien placés pour pouvoir le tenir, du moins en France...
Ce petit événement est donc un marqueur du contexte de rivalité grandissante des puissances impérialistes entre elles. Le fait que Sanofi, multinationale implantée partout et qui fait partie du CAC40, prenne la tête de cette "fronde" aux côtés de laboratoires privés de taille moyenne et d'une entreprise encore contrôlée par l'Etat, est très significatif.
Reste à savoir à quelle vitesse les syndicats et les partis de gauche, si sensibles à la fibre chauvine, vont s'en féliciter et leur emboîter le pas...
Pour mémoire :
- Sanofi, 7ème groupe pharmaceutique mondial, environ 80.000 travailleurs, est issu de multiples fusions dans les années 1990-2000 et a hérité des activités pharmaceutiques des anciens groupes Sanofi (création d'Elf devenu Total), Synthélabo (ex-pôle pharmaceutique de L'Oréal), Rhône-Poulenc (ex-principal groupe chimique français) et de Hoechst (ex-grand groupe chimique allemand) détenant le groupe français Roussel-Uclaf. Il a engagé une transformation considérable et notamment un "recentrage sur les biotechnologies" qui l'a conduit à vendre de nombreuses activités (vétérinaire, génériques, médicaments sans ordonnance, nombreux médicaments anciens...) et céder ou fermer de nombreux sites de production et de recherche, tout en rachetant à prix d'or des start-up et des candidats-médicaments innovants. Sanofi a réalisé un chiffre d'affaires de 41 milliards d'euros en 2024, dont près de 20 milliards aux Etats-Unis, 9 milliards en Europe et 12 milliards dans le reste du monde, avec un "bénéfice net des activités" approchant les 9 milliards, dont 5 milliards ont été brûlés dès début 2025 en rachat d'actions pour soutenir leur cours. La part versée aux actionnaires augmente tous les ans depuis de nombreuses années quels que soient les résultats de l'année. En France le groupe touche environ 100 millions d'euros chaque année au titre du crédit impôt recherche (donc 1 milliard en 10 ans), tout en supprimant de nombreux emplois dans la recherche (il en est de même dans d'autres pays) et certaines années il est arrivé que Sanofi paye zéro euro d'impôts sur les sociétés, c'est-à-dire que n'importe lequel d'entre nous qui paye des impôts sur le revenu a payé plus que Sanofi. Les ventes de Sanofi sont portées par son médicament vedette Dupixent, un médicament biologique injectable contre certaines maladies immuno-inflammatoires telles que la dermatite atopique et l'asthme ; Dupixent a atteint à lui seul 13 milliards de ventes en 2024. Sanofi a fait parler de lui dans plusieurs scandales, dont ceux liés à son médicament Dépakine (d'une part, chez certains patients non informés des risques sur leur descendance, d'autre part, pour les travailleurs et les riverains de son usine de Mourenx dans les Pyrénées-Atlantiques). Il a aussi été l'objet de campagnes chauvines lorsqu'il a cédé ses médicaments sans ordonnance dont Doliprane à un fonds d'investissement américain.
- Servier : groupe pharmaceutique familial français rendu tristement célèbre par l'affaire du Mediator, et qui a toujours bénéficié d'une attitude complaisante des autorités françaises pour la mise sur le marché et le prix de ses médicaments dont bien peu ont un réel intérêt thérapeutique et dont la plupart ne mériteraient pas d'exister, les autres étant surtout des équivalents de ce qui existe déjà dans d'autres labos. Il a fait l'objet d'une campagne chauvine lors de sa première tentative de cession de sa division génériques, Biogaran, à laquelle il a provisoirement renoncé mais le sujet est à nouveau d'actualité. Il cherche lui aussi à "prendre le tournant des biotechnologies", espoir de médicaments plus chers, plus rentables et mieux à même d'attirer des subventions. Ce qui n'empêche pas les subventions sur ses vieux produits inutiles comme le Daflon.
- Ipsen : groupe pharmaceutique familial français détenu par la famille Beaufour, tellement réac qu'elle a fui en Angleterre au moment de l'arrivée de Mitterrand en 1981 - elle est vite revenue ensuite. Très connu par ses médicaments grand public comme le Smecta, il s'en est désengagé récemment pour se recentrer sur la recherche de médicaments innovants, avec les espoirs sonnants et trébuchants qui vont avec.
- Pierre Fabre : groupe pharmaceutique familial français détenu par une fondation depuis la mort du fondateur Pierre Fabre. Une institution dans la région de Castres (Tarn) avec de nombreux soutiens médiatiques (il a même autrefois détenu Sud Radio) et, plus largement, au niveau des pouvoirs publics et une implication dans le monde du rugby. Un groupe qui touche à tout, avec beaucoup de cosmétiques, des médicaments grand public (Drill etc.), des tas de vieux médicaments souvent d'une efficacité limitée et des tentatives répétées mais avec assez peu de succès pour entrer dans le domaine des médicaments vraiment innovants.
- LFB : le Laboratoire français du Fractionnement et des Biotechnologies, c'est l'héritier de l'orientation marchande donnée aux activités liées aux centres de transfusion sanguine (on se souvient de l'affaire du sang contaminé et du Dr. Garretta...) C'est depuis 2006 une société anonyme bien que toujours détenue à 100% par l'Etat français, qui aimerait bien la privatiser pour de bon (mais il y a des pertes à éponger). Ce labo extrait et produit des médicaments dérivés du sang et cherche à mettre au point de nouveaux traitements biologiques contre des maladies rares, devenant peu à peu une petite multinationale de la pharmacie.
- Théa : laboratoire d'ophtalmologie créé par un descendant de la famille Chibret, qui avait autrefois vendu le laboratoire auvergnat Chibret à l'Américain Merck / MSD. Il n'a pas inventé grand-chose hormis un système d'administration des collyres sans conservateur, mais s'est développé sur cette base en rachetant plein de petites entreprises du secteur un peu partout au point de devenir le n°1 européen de l'ophtalmologie et d'atteindre 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires. Il annonce vouloir investir beaucoup dans la R&D en ophtalmologie.
- Guerbet : laboratoire familial spécialisé dans les produits de contraste radiologiques (injectables ou buvables) pour l'imagerie médicale (radiographies classiques et surtout scanners, IRM...), et l'un des leaders mondiaux dans son domaine, en concurrence directe avec de grandes multinationales comme GE Health (l'ex-General Electric) ou Bayer. Il cherche à résister en tentant d'innover.
Tous ces laboratoires sont donc intéressés, dans le contexte actuel, par le fait de pouvoir jouer sur la fibre chauvine pour obtenir davantage de subventions en France, notamment en lien avec des activités "innovantes". Bien sûr, il s'agit de chauvinisme à géométrie variable et les discours tenus par les mêmes dans d'autres pays seront différents, car l'argent n'a pas d'odeur ni de patrie pour les capitalistes.
Ci-dessous, l'article paru sur BFMTV.com (cet article omet de citer Guerbet mais il fait bien partie de la liste) :
Guerre de sécession dans l'industrie pharmaceutique: de grands laboratoires quittent leur syndicat représentatif en France
Publié le 8 janvier 2026
Sanofi, Servier, Ipsen, LFB, Pierre Fabre et l'acteur majeur du secteur ophtalmique Théa quittent le Leem et "ont décidé d'être à l'initiative de la création prochaine d'un nouveau syndicat de l'industrie pharmaceutique en France".
Une guerre de sécession se joue au sein du syndicat patronal des industriels du médicament en France, le Leem: plusieurs grands acteurs pharmaceutiques français ont annoncé jeudi quitter cette organisation pour créer un nouveau syndicat, plus "agile" auprès des autorités.
Les plus grands laboratoires français Sanofi, Servier, Ipsen, LFB, Pierre Fabre et l'acteur majeur du secteur ophtalmique Théa, tous membres du centre de réflexion G5 Santé, "ont décidé d'être à l'initiative de la création prochaine d'un nouveau syndicat de l'industrie pharmaceutique en France", selon un communiqué conjoint de ces sociétés.
Le nouveau syndicat professionnel, qui n'a pas encore de nom ni de statut, engagera "un dialogue constructif avec les autorités françaises et européennes" pour faire valoir "l'innovation et la souveraineté sanitaire françaises", soulignent les sept entreprises dissidentes qui tirent une part conséquente de leurs revenus de l'international.
Risque de décrochage
La nouvelle organisation sera prête à accueillir d'autres entreprises pharmaceutiques disposant de médicaments innovants, ayant au moins un site de production industrielle et/ou d'activités en recherche et développement (R&D) en France et soutenant la prise en compte de l'implantation industrielle française dans les politiques publiques, indiquent les sept sociétés.
Sans critiquer ouvertement le Leem, ces sociétés rappellent que près de "40% des médicaments approuvés ces dernières années en Europe ne sont pas disponibles en France". Elles soulignent ainsi les enjeux d'accès aux traitements et de compétitivité industrielle face à la montée en puissance de la Chine et à la stratégie américaine mêlant pression sur les prix et captation des investissements.
Lors du débat cet automne sur le projet de budget de la Sécurité sociale, la filière du médicament avait alerté sur un risque de décrochage, pointant une fiscalité jugée trop lourde et des baisses de prix visant le médicament.
Gagner en agilité
L'objectif d'une nouvelle structure "plus resserrée" est de gagner en "agilité" et en influence auprès des autorités, selon plusieurs laboratoires interrogés par l'AFP.
Le président du Leem, Thierry Hulot, également président du groupe Merck en France, a déploré cette initiative, estimant qu'elle risquait "de ne pas aider les patients" dans ce contexte où "le médicament est devenu un enjeu géopolitique".
Le Leem, qui rassemble près de 280 entreprises allant de la PME à la multinationale, "est toujours en train de trouver le consensus ou la synthèse. Et là, certains se sont dit peut-être que si on se défend nous-mêmes, on obtiendra plus", a-t-il dit, soulignant qu'"après ces quelques départs, le seul syndicat représentatif de cette industrie, qui représente 80.000 collaborateurs, à peu près 260 usines, comptera toujours à peu près 260-270 adhérents".
https://www.bfmtv.com/economie/entrepri ... 80926.html
