Édito
Une « nuit des barricades » nationale : le mouvement ouvrier doit entrer dans la bataille comme en 1968 !
En mobilisant travailleurs et gilets jaunes ce samedi, la révolte des lycées a été l’étincelle d’un mouvement social plus large. La détermination qui s’exprime ce samedi malgré la répression des dernières semaines ouvre de nouvelles perspectives. Pour les concrétiser, il faut préparer l’entrée en lutte du mouvement ouvrier par la grève, l’auto-organisation et les rencontres interprofessionnelles. Réflexions à chaud.
Pierre Michel
17 octobre
Une « nuit des barricades » nationale : le mouvement ouvrier doit entrer dans la bataille comme en 1968 !
Bien que la journée ne soit pas encore terminée et qu’il reste à établir avec précision son ampleur, les mobilisations de ce 17 octobre marquent déjà un succès politique. La révolte lycéenne a réussi à confluer avec d’autres secteurs populaires et à donner une expression commune à des revendications qui, jusqu’à présent, semblaient séparées. De Paris à Toulouse, de Marseille à Rennes et Besançon, les manifestations ont été le théâtre d’une convergence des colères, où les jeunes qui se battent pour leurs conditions d’études ont marché aux côtés de salariés asphyxiés par la hausse des prix, de parents inquiets pour leurs enfants ou des gilets jaunes qui se remobilisent.
L’appel au 17 octobre, qui circulait sur les réseaux sociaux autour du rejet de la vie chère a rencontré une force déjà en lutte : la révolte des lycées. Celle-ci a contribué de manière décisive à donner une réalité et à dynamiser cette journée. Depuis plus de deux semaines, les jeunes ont montré qu’il était possible de refuser la détérioration de leurs conditions de vie et de mener le combat face au gouvernement. C’est leur rôle de point d’appui et leur capacité à porter la mobilisation au-delà de leurs propres rangs qui a conféré à cette journée une portée immense.
Salaires, éducation, temps pour vivre : une colère commune qui envahit les rues
Les témoignages recueillis sur les différents lieux de mobilisation permettent de comprendre ce qui est en train de se cristalliser. Près de Rouen, un magasinier travaillant en rotation explique qu’il ne peut pas se passer de sa voiture pour se rendre au travail et comment la hausse du prix du carburant réduit les revenus de sa famille. Une employée municipale raconte comment son salaire, autrefois supérieur au salaire minimum, a été rattrapé par le SMIC. À Besançon, une secrétaire médicale et sa belle-sœur au chômage participent pour la première fois à une manifestation, alors que faire les courses et faire face aux dépenses les plus courantes leur imposent des restrictions permanentes.
Toutes ces situations permettent de comprendre le lien entre la colère des lycéens et celle des travailleurs. Les journées interminables, les trajets épuisants, les salaires insuffisants et le manque d’enseignants s’inscrivent dans l’expérience commune d’un quotidien toujours plus difficile, avec de moins en moins de moyens pour étudier, travailler et vivre dignement. À Toulouse, un jeune à la recherche d’un emploi se reconnaît ainsi dans le refus des lycéens de travailler de 8 heures du matin à 18 heures. Il fait le lien entre cette revendication et les heures perdues sur les lieux de travail, où l’on est obligé de rester même si cela n’a aucun sens. Ainsi, les questions posées par les jeunes dépassent déjà le cadre des établissements scolaires : quel temps nous laisse ce système pour vivre, pour tisser des relations sociales, accéder à la culture ou décider de son propre avenir ?
De même, à Rennes, des étudiants originaires de Mayotte évoquent les coupures d’eau, les trajets qui commencent avant l’aube et les salles de classe saccagées. Leur présence met en lumière les inégalités que l’État impose aux populations des territoires d’Outre-mer. À Besançon, une future enseignante fait le lien entre sa situation de stagiaire et les difficultés de sa mère, accompagnatrice d’élèves en situation de handicap, l’avenir de sa petite sœur et sa crainte face à la montée de l’extrême droite. La multiplicité des revendications témoigne de la profondeur d’une crise sociale qui touche différentes générations et pourrait constituer la base matérielle d’une lutte commune, qui exige des moyens pour l’éducation et les services publics, l’augmentations des salaires et des retraites, une protection contre la hausse des prix, du temps pour vivre et la défense des libertés démocratiques. C’est autour de ces besoins qu’une unité durable peut se construire et agir comme un levier face aux divisions racistes sur lesquelles prospère l’extrême droite.
La présence des gilets jaunes apporte une autre dimension à cette journée. À Dinan, un cuisinier à la retraite enfile à nouveau son gilet pour la première fois depuis 2019. À Toulouse, des jeunes qui avaient dix ans en 2018 l’adoptent à leur tour. Ces rencontres transmettent une mémoire de lutte, celle des ronds-points, de la solidarité et de la confrontation avec le pouvoir, mais aussi celle des difficultés à maintenir et à étendre ce mouvement. Pour les lycéens mobilisés depuis des semaines, voir d’autres générations se joindre à eux peut modifier la perception de leur propre force. Leur lutte fait écho à des préoccupations qui traversent les familles, les quartiers et les lieux de travail. Pour les salariés qui hésitaient encore, la détermination des jeunes peut rendre à nouveau envisageable l’action collective. La rencontre entre ces expériences constitue ainsi l’un des résultats politiques les plus importants du 17 octobre. Elle peut redonner confiance à des secteurs qui avaient été ébranlés par les défaites précédentes. Le gouvernement misait sur l’isolement de la jeunesse, l’usure et l’approche des vacances ; l’élargissement social de la contestation offre un point d’appui pour contrecarrer ce pari et étendre la lutte.
L’ampleur et la détermination de la mobilisation mettent le dispositif policier en crise
Les gilets jaunes avaient déjà montré qu’une mobilisation résolue pouvait déborder le dispositif policier. La journée du 17 pose à nouveau ce problème au gouvernement. La campagne d’intimidation des jours précédents n’a pas réussi à empêcher les rassemblements ni à briser la détermination à manifester. Et la présence massive des jeunes, notamment dans les grandes villes, leur mobilité et leur rapidité à se regrouper face aux interventions policières ont rendu difficile le contrôle de la rue
Place de la République, une foule recule sous les gaz lacrymogènes puis repart à l’assaut ; les chants reprennent entre les détonations et les manifestants maintiennent leur présence sur la place. Cette capacité à résister et à se regrouper met à rude épreuve un dispositif conçu pour disperser et décourager. À Bordeaux, des manifestants témoignent du coût de cette volonté de se mobiliser malgré la répression : ils dénoncent les gaz lacrymogènes et une police qui les oblige à choisir entre mettre en danger leur intégrité physique et exercer leur droit de manifester. Comme un symbole de ce dilemme, à Saint-Etienne, un manifestant a eu la main arrachée par une grenade.
L’intensité des affrontements doit être comprise dans ce contexte, où les interdictions de rassemblement, les contrôles, les interpellations et la fermeture de points stratégiques à Paris visaient à limiter la possibilité même d’occuper l’espace public. Or, l’ampleur de la mobilisation et le refus de se laisser priver de manifestation a contrecarré la tentative de vider les rues. Le gouvernement a pu déployer ses forces et frapper les manifestants, mais il a eu du mal à imposer la dispersion et à reprendre le contrôle politique de la journée. Cette résistance revêt une signification qui dépasse le cadre de l’affrontement immédiat. Les jeunes et les travailleurs refusent qu’on tente de les terroriser et dénoncent massivement la répression. À Rennes, un menuisier, ancien « gilet jaune » blessé en 2018, exprime son indignation face aux violences de la police qui frappent désormais les jeunes. L’expérience partagée des offensives policières et de la lutte pour des conditions de vie dignes rapproche des générations et des secteurs que le gouvernement cherche à maintenir séparés.
Les scènes d’affrontement évoquent une sorte de « nuit des barricades » à l’échelle nationale. Le défi est de transformer la détermination qui s’exprime en une force durable et d’étendre cette colère à l’ensemble des travailleurs. Pour cela, la mobilisation doit pouvoir s’appuyer sur des formes d’organisation qui permettent de décider collectivement des prochaines étapes, en ancrant la lutte dans les établissements scolaires, les entreprises et les quartiers, de l’organiser au travers d’assemblées, et de mobiliser la force des travailleurs par la grève.
La grève de Châtillon ouvre la voie à l’entrée du mouvement ouvrier
La grève au technicentre SNCF de Châtillon ce samedi constitue l’un des premiers exemples d’entrée du mouvement ouvrier dans cette lutte par le biais de la grève. Son importance réside précisément dans cette avancée : des travailleurs qui mettent en jeu leur force de production et transforment leur lieu de travail en un point de rencontre avec la jeunesse mobilisée. Ce samedi matin, des centaines de personnes s’y sont rassemblées à l’appel des travailleurs du site : des cheminots de différents établissements, des étudiants des écoles d’art et des universités, des lycéens, des syndicalistes du secteur de l’énergie et des travailleurs de la RATP.
Une syndicaliste de ATM (ex-RATP) à Malakoff a insisté sur l’importance de la convergence des luttes, à laquelle cette rencontre a donné un contenu concret. Les jeunes vont à la rencontre des salariés là où ceux-ci s’organisent et font grève. Des travailleurs de différents secteurs discutent ensemble des obstacles à la mobilisation et des initiatives nécessaires pour les surmonter. Se rencontrer, débattre, préparer des délégations et convenir d’actions communes permet de créer les conditions pour que de nouveaux secteurs se joignent à la lutte, une politique interprofessionnelle exemplaire et qu’il faut prolonger.
Il faut multiplier ce type d’initiatives. Des délégations de lycéens et d’étudiants peuvent proposer des discussions aux équipes syndicales et aux travailleurs des entreprises voisines. Les salariés peuvent participer aux assemblées de jeunes, y apporter leur solidarité et discuter de revendications communes. Sur chaque lieu de travail, il faut se demander en assemblée comment rejoindre le mouvement, avec quelles revendications et comment préparer la grève.
Attendre jusqu’au 5 novembre reviendrait à laisser passer l’occasion ouverte par cette journée. Dès maintenant, il faut organiser la continuité du mouvement, maintenir les liens pendant les vacances lycéennes et promouvoir des rencontres interprofessionnelles permettant de décider d’initiatives communes, comme l’ont fait les étudiants et les personnels du Mirail, qui ont voté en fin de semaine l’organisation d’une assemblée interpro à la fac dans les prochains jours. L’expérience de Châtillon offre un exemple concret et un point d’appui pour transformer la solidarité avec la jeunesse en une force ouvrière capable d’élargir la confrontation avec le gouvernement.
S’auto-organiser pour passer à la contre-offensive
Une telle politique a besoin d’espaces démocratiques. Les assemblées générales dans les lycées, les universités et sur les lieux de travail doivent permettre à ceux qui luttent de décider de leurs revendications, de leurs actions et de leurs représentants. Des délégués mandatés et révocables peuvent mettre en place des coordinations qui rendent des comptes devant ces assemblées.
Les rencontres interprofessionnelles doivent prolonger cette pratique. Leur utilité se mesurera à leur capacité à rassembler des collectifs effectivement mobilisés, à intégrer de nouveaux secteurs et à prendre des décisions qui se concrétisent : tournées dans les entreprises, assemblées communes, soutien aux grévistes, solidarité face à la répression et préparation des prochaines actions. Elles peuvent assurer la continuité des liens établis aujourd’hui et permettre de discuter collectivement d’un plan de lutte.
Le 17 octobre ouvre une possibilité : transformer la capacité d’impulsion de la jeunesse en une contre-offensive impliquant l’ensemble du mouvement ouvrier. Pour élargir la brèche qui s’est ouverte dans la lutte contre le bonapartisme de Macron, celles et ceux qui se sont rassemblés dans les rues aujourd’hui doivent s’organiser dans les lieux d’études et de travail. Multiplier les expériences comme celle de Châtillon, étendre les grèves et imposer aux directions syndicales un plan de bataille est la clé pour construire une force capable de paralyser l’économie et de vaincre la politique austéritaire et anti-ouvrière du gouvernement.
