S'occuper en relisant

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Message par Cyrano » 15 Mai 2020, 09:49

J'entends la plupart du temps parler du livre d'Albert Camus, La Peste, ou parfois aussi, du bouquin de Giono, Le Hussard sur le toit (le choléra en provence) mais j'entends parler très, très rarement, pour ainsi dire jamais du bouquin de Daniel Defoe : L'année de la peste. C'est pourtant ce livre qui me semble être le seul à lire vraiment en ces temps d'épidémie.

Gé-dé-Em trouvait les extraits que j'avais mis ici «palpitant». Dans un bouquin, ce récit est qualifié de «haletant». C'est dans un livre : "Les épidémies dans l'histoire de l'homme". Il y a un hommage appuyé au bouquin de l'auteur de Robinson Crusoé. Bon, allez, message privé pour yannalan : ABBYY FineReader, go! et voici le résultat :

"Les épidémies dans l'histoire de l'homme". J. Ruffié, J.-C. Sournia. Flamamrion collection Champs, 1995. 302 pages.

« Une histoire plus brève mérité d’être rappelée,-celle de la grande peste de Londres de 1665-1666. La maladie n’y était pas une inconnue puisque les décès par peste devaient faire l’objet de relevés hebdomadaires obligatoires. Aussi, nous savons que de 1601 à 1680 la peste y a sévi pendant soixante-quinze ans, avec des mortalités très diverses. Mais alors qu’on note neuf morts par peste dans tout Londres en 1663 (sur quinze mille trois cents décès), six en 1664, les relevés dénombrent soixante-huit mille morts en 1665 répartis sur quelques mois, mille en 1666, trente-cinq en 1671, zéro en 1670.

« Londres avait présenté une forme d'épidémie meurtrière ; aussi, en quelques semaines, ce fut l'épouvante. Le jeune Daniel Defoe n’avait que cinq ans en 1665 ; mais il publia, en 1722, son Journal de l’année de la peste qui connut un succès considérable. Defoe avait plus de talent littéraire que Samuel Pepys [un chroniqueur ayant vécu la peste de 1665] décrivant dans son Journal les événements qui se déroulaient sous ses yeux ; surtout, en journaliste consciencieux, Defoe compulsa tous les relevés paroissiaux et tous les récits publiés après la peste, si bien que son livre utilise des documents que Samuel Pepys ne pouvait pas connaître.

« Les deux ouvrages ne sont pas comparables, et Defoe a laissé un livre haletant, parfois un peu prolixe et répétitif, qui montre bien ce qu’était l’épidémie dans les grandes villes : des récits semblables auraient pu être écrits sur les épidémies du même siècle à Venise, à Naples ou ailleurs.

« Plus intéressantes sont les réflexions auxquelles se livre Defoe sur les évolutions de la peste. Pourquoi a-t-elle pris brutalement cette extension ? Pourquoi connut-elle ces flux et ces reflux ? Autant de questions que nous avons déjà posées et auxquelles nous n’avons pas plus de réponses que lui. Il soulève aussi le problème de "1’incubation" sans en prononcer le mot : car ces gens qui avaient fui la capitale avec leurs domestiques et leurs bagages avant d’être malades, et qui se sont brutalement effondrés dans leur nouvelle résidence pourtant non contaminée, ces passants joviaux avec qui l’on bavardait hier et dont on apprend le décès le lendemain, ces sujets-là devaient bien porter la maladie en eux, même s’ils n’en avaient aucun symptôme. Mais combien de temps durait cette phase occulte ? Encore un mystère pour Defoe.

« Sont plus proches de nous les longues considérations auxquelles il se livre sur le rôle des pouvoirs publics, et les décisions qu’ils ont prises ou auraient dû prendre. A plusieurs reprises, peut-être par flagornerie, il rend hommage aux autorités de la ville qui ont constamment maintenu l’ordre et assuré le ravitaillement de la population en évitant l’augmentation des tarifs ; et, très discrètement, il oppose les échevins, qui sont restés à leur poste, à la-Cour qui est partie en province dès la première alerte. Il approuve aussi l’isolement précoce des malades dans les hôpitaux ; mais ceux-ci se trouvant encombrés, il ne fait pas grief à la municipalité de leur exiguïté, car personne n'aurait pu prévoir l'ampleur de la catastrophe. »
Cyrano
 
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Message par Cyrano » 15 Mai 2020, 10:57

Toujours dans le livre "Les épidémies dans l'histoire de l'homme" :
au XIVe siècle le monde n'était pas en voie de mondialisation comme il le sera à la grande époque de la marine à voile. Mais le commerce créait des circuits allant de la Chine à l'Europe par l'Asie centrale. Le covid-19 ("le" : l'usage fait raison) s'est répandu en 3 mois partout dans le monde. En 1347, à partir de la mer Noire, il faudra trois ans à la peste noire pour s'étaler en Europe.

C'est ce que les auteurs décrivent dans un chapitre intitulé "Le cataclysme du XIVe siècle" :
« La fin de la peste au milieu du VIIIe siècle n’entraîna pas celle des autres maladies contagieuses, mais aucune ne devait marquer l’humanité d’une façon aussi profonde que sa réapparition au XIVe. Toute proportion gardée, elle représenterait aujourd’hui l’équivalent d’une guerre atomique à l’échelle mondiale. L’épidémie prit son départ en Asie centrale autour du lac Balkhach. L’archéologie, qui a fouillé des nécropoles chrétiennes de cette région, a découvert une mortalité particulièrement élevée dans les années 1340 et plusieurs épitaphes affirment la mort par peste. Mais fixer le lieu et le début de l’épidémie soulève plusieurs questions auxquelles une réponse sûre ne peut être encore donnée. […]

« L’état politique de l’Asie en ce milieu du xive siècle faisait que la voie caravanière du nord de la Caspienne était la plus utilisée; c’est elle qu’emprunta la peste. Elle était à Astrakhan en 1346, de là elle remonta la Volga, descendit le Don, et c’est à Caffa sur la mer Noire qu’en 1347 elle atteignit la première population européenne. Ce comptoir de Crimée était alors aux mains des Génois que des démêlés périodiques opposaient aux Tartares; en ce printemps, le khan Djani Bek assiégeait la ville lorsque la peste décima ses troupes. Avant de lever le camp, il catapulta par-dessus la muraille d’enceinte quelques cadavres de pesteux afin, dit-il, d’« empuanter les chrétiens » ; libérée de la guerre, Caffa accueillit la maladie... Et comme son trafic maritime pouvait reprendre, ses bateaux se firent les messagers du germe.

« De mois en mois, les chroniqueurs nous ont raconté sa progression mortelle. A la fin de 1347, l’épidémie était à son apogée à Constantinople, elle sévissait à Trébizonde. Un soir d’octobre, douze galères génoises venant du Proche-Orient faisaient escale à Messine. Leurs équipages étaient en piteux état, beaucoup de marins étaient morts pendant la traversée et les survivants étaient pour la plupart de grands malades. Ils contaminèrent toute la Sicile, de port en port. Entretemps, tous les archipels grecs avaient été atteints et, à partir d’Alexandrie, toute la vallée du Nil. Le voyageur arabe Ibn Battuta la suivit à Alep, à Homs, à Damas, à Gaza.

« Quand Gênes, la ville mère, refusa l’accès de sa rade à ses propres galères maudites, elles abordèrent le 1er novembre 1348 à Marseille. L'évêque ne tarda pas à mourir, suivi, dit la légende, de tous ses chanoines. Au large du port, les bateaux fantômes dont nul n’osait s’approcher, bien qu’ils fussent pleins de soieries et de denrées précieuses, allaient et venaient au gré du vent, avec leurs équipages de cadavres. De la ville, la peste gagna très vite la campagne de Provence ; selon les agglomérations, de 50 à 75 % de la population disparut. Au même moment, d’autres bateaux véhiculaient la maladie à Pise le 1er janvier 1349, puis à Raguse, d’où elle atteignit Venise le 25 janvier. A partir de ces ports, toute l’Europe continentale fut envahie, de Séville à Bergen, de Chester à Moscou. […]

« Par vagues successives, une région était atteinte pendant qu’une autre pansait ses plaies : les dernières villes frappées en 1352 furent Oxford, Gdansk, Moscou, Kiev et Novgorod pour la deuxième fois. Puis, ce fut le calme ; les survivants reconstruisirent la société. »
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Message par Cyrano » 15 Mai 2020, 11:00

Toujours dans le livre "Les épidémies dans l'histoire de l'homme" , sur cette peste noire du milieu du XIVe siècle. Je m'aperçois que je n'ai pas lu un certain livre. Je vais combler cette lacune, dare-dare, la vipère lubrique se déconfinant :

« Nous avons les souvenirs de nombreux contemporains de divers pays d’Europe, qui nous ont décrit l'épouvante ; ils ont énuméré les disparitions successivess de leurs parents, de leurs voisins, de leurs clients ou concurrents. Aucune des œuvres nées de ces circorstances dramatiques ne devait avoir dans la littérature mondiale le succès du Décaméron de Boccace. Sept jeunes femmes de Florence, accompagnées de leurs trois amoureux (les autres sont morts), quittent la ville et vont s’isoler à la campagne en attendant que passe l’épidémie. Pour tuer le temps, ils racontent des histoires légères (cent une exactement) et s’adonnent à l’amour.

« Ce chef-d’œuvre littéraire, écrit par un auteur qui n’a pas plus de trente-sept ans, est le premier roman érotique de la littérature « moderne ». L’introduction du récit comprend un tableau resté célèbre de la peste à Florence, de ses ravages et de ses horreurs. Après quoi, on ne parle plus du fléau mais de plaisirs et de réjouissances. Eros et Thanatos ont toujours fait bon ménage. Si bien que l’on doit à la peste la renaissance d’une littérature érotique européenne qui ne devait plus jamais disparaître.
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Re: S'occuper en relisant

Message par Gayraud de Mazars » 20 Mai 2020, 19:19

Salut camarades,

J'avais lu "Cours nouveau" depuis longtemps, mais j'ai vraiment envie de le relire suite à cette nouvelle édition...

Image

Nouvelle traduction, suivie de d’un texte inédit de trotskystes russes (1932)

Ce texte de Trotsky, écrit fin 1923, marque le début de sa lutte contre la bureaucratie et le stalinisme. C’est d’abord des rangs communistes que s’est levée une farouche opposition ouvrière et internationaliste à la dégénérescence du premier État ouvrier et à cette sanglante caricature du socialisme que fut le stalinisme.

Alors que Lénine était déjà gravement malade, une âpre discussion s’engageait sur la démocratie ouvrière dans le Parti communiste russe et l’État. Elle opposait les tenants d’un appareil qui avait fini par échapper aux militants du rang, et de l’autre, nombre de bolcheviks, dont Trotsky, qui proposaient un « cours nouveau » contre cette dérive bureaucratique mortelle pour la révolution.

En guise de postface, est publié un texte récemment retrouvé, écrit en 1932 dans une prison par des bolcheviks-léninistes, qui témoigne de la continuité de la lutte des camarades de Trotsky en URSS.

Cours nouveau de Léon Trotsky

172 pages – 8 € Éditions les Bons Caractères

En vente dans toutes les bonnes librairies et sur www.lesbonscaracteres.com


Fraternellement,
GdM
"Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus."
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Re: S'occuper en relisant

Message par Cyrano » 20 Mai 2020, 20:46

Gayraud de Mazars:
j'ai vraiment envie de le relire


Je le dis souvent:
- T'as un bouquin à me conseiller?
- Oui, un de tes livres à toi. Relis donc, plutôt! C'est bien de relire.
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Re: S'occuper en relisant

Message par artza » 21 Mai 2020, 05:51

La lecture c'est comme l'amour.
C'est pas parce qu'on a lu un truc une fois qu'il faut pas recommencer.
En plus parfois c'est mieux la seconde fois.

Attention lire un livre incite à en lire autre.
Enfin ce que je vous en dit :D


Bref on termine par la pensée du jour "comparaison n'est pas raison" ;)
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Re: S'occuper en relisant

Message par Cyrano » 22 Mai 2020, 22:02

aztza:
Attention lire un livre incite à en lire autre.
Enfin ce que je vous en dit


Justement, j'ai deux ou trois bouquins des années 1920 :
"Six semaines en Russie en 1919" par Arthur Ransome. Editions de l'Humanité. 1919.
"Trotsky" par Roger Lévy. Librairie du Parti Socialiste et de l'Humanité. 1920.
"Chez Lénine et Trotsky", par André Morizet. Edition La Renaissance du Livre. 1922.
Ces bouquins peuvent encore se trouver sur internet. Pour Arthur Ransome, c'est un peu difficile – même ses livres pour enfants sont devenus introuvables (ou alors à des prix d'escrocs)..
Pièces jointes
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Re: S'occuper en relisant

Message par Cyrano » 22 Mai 2020, 22:12

J'avais déjà signalé le livre d'Arthur Ransome :
viewtopic.php?f=4&t=32664&p=325462&hilit=ransome#p325462
Le bouquin d'André Morizet est signalé par artza, dans les titres sur la révolution russe :
viewtopic.php?f=4&t=8674&p=329209&hilit=morizet#p329209

C'est un peu surréaliste de voir s'étaler ainsi les noms de Lénine et Trotsky avant les années 1923 ou 1925, alors que nous savons ce qu'écrira l'Humanité par la suite.
Dans le livre Chez Lénine et Trotsky, Staline n'est mentionné que dans deux petites notes (une liste de noms attachés à des fonctions).

Chez Lénine et Trotsky, par André Morizet. Edition La Renaissance du Livre. 1922.
Volume broché 12x18,5cm, 300 pages.
En sous titre :
Moscou 1921
Préface de Léon Trotsky
Documents photographiques inédits.


André Morizet s'est rendu en Russie en juin et juillet 1921, trois mois après la proclamation de la NEP. Il en est donc question dans son bouquin. A cette époque, il est membre du Parti Communiste Français issu du congrès de Tours.
André Morizet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Morizet

La préface de Léon Trotsky cause de la NEP sous un certain angle. La préface de Léon fait 4 pages et demie, et est datée du 3 mars 1922. Cette préface est disponible sur marxist.org :
https://www.marxists.org/francais/trots ... orizet.htm

Et le livre aussi est disponible (au format ePub), mais il est bien caché :
https://www.marxists.org/francais/moriz ... lenine.htm
(ce fichier ePub contient les photos (mauvaise qualité) sur planches hors-texte). Sur une photo du Comité Central, le type à gauche de Boukharine, on dirait Staline?

Un extrait de la préface signée Léon Trotsky himself, datée de 1922 :
Il faut voir la joie mauvaise avec laquelle les Merrheim et leurs patrons parlent de nos difficultés économiques. Maintenant ils exultent de proclamer à tout l’univers que nous sommes revenus au capitalisme. Liesse prématurée ! La République Soviétiste a socialisé les banques, les entreprises industrielles et la terre. Pour rendre tous ces biens à leurs propriétaires, il faut renverser la Révolution et l’écraser. Nous en sommes plus loin que jamais. Vous pouvez l’affirmer en toute certitude au prolétariat français.
Ce qui est juste, c’est que nous avons changé notre méthode de construction. Tout en conservant les entreprises entre les mains de l’Etat Ouvrier, nous employons, pour estimer si elles sont avantageuses ou non, les méthodes d’évaluation du capitalisme et de la circulation marchande. Lorsque nous aurons atteint un niveau infiniment plus élevé du développement Socialiste, alors seulement nous pourrons diriger toutes les entreprises d’un centre-unique en distribuant rationnellement entre elles les forces et ressources nécessaires selon un plan national préalablement établi. Le stade actuel de développement porte un caractère préparatoire. Le marché subsiste. Les entreprises industrielles de l’Etat ont dans certaines limites leur liberté d’action, peuvent vendre et acheter, créant ainsi des bases vivantes pour le fiitur plan économique unique du socialisme.
Il est vrai, nous consentons en même temps à donner telle ou telle entreprise en concession aux capitalistes. Le régime économique retardataire et les richesses naturelles inépuisables de la Russie ouvrent un large champ d’application au capital des concessionnaires. L’Etat conserve les entreprises essentielles, les plus importantes, de l’industrie et des transports. Nous admettons ainsi une concurrence entre les concessions purement capitalistes et les entreprises homogènes appartenant à l’Etat socialiste, ces dernières ayant une indiscutable prédominance. [...]
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