L'électoralisme au Liban...

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L'électoralisme au Liban...

Message par com_71 » 08 Mai 2022, 16:21

Le Monde 7/5/20022 a écrit :A Tripoli, le désarroi de l’électorat sunnite libanais

Les « changements » promis par les candidats aux élections législatives du 15 mai ne convainquent pas. Les électeurs pourraient choisir l’abstention.

Par Hélène Sallon(Tripoli, Liban, envoyée spéciale)

Dans la cité portuaire de Tripoli, la métropole sunnite du nord du Liban, on se prête sans enthousiasme au jeu des pronostics électoraux. La campagne pour les élections législatives du 15 mai, déjà chamboulée par le retrait du chef de la communauté sunnite Saad Hariri, a été mise en veille face à la colère des Tripolitains après le naufrage d’une embarcation de migrants qui a fait sept morts et une trentaine de disparus, le 23 avril.

Dans les heurts qui ont suivi, des affiches électorales ont été arrachées, d’autres retirées par les candidats pour ne pas échauffer davantage les esprits. Symptôme de la misère et de l’insécurité qui rongent la ville, et ce plus durement encore avec l’effondrement économique du Liban ces dernières années, le drame jette une ombre sur le scrutin, le premier depuis le soulèvement populaire de 2019 qui demandait le départ de responsables politiques jugés corrompus.

Figures traditionnelles comme nouveaux venus promettent, souvent sans véritable programme à l’appui, le « changement » pour convaincre les électeurs déçus et les abstentionnistes. La tâche est ardue dans une circonscription où seuls 38 % des 350 000 inscrits s’étaient rendus aux urnes en 2018. Les réseaux clientélistes et les rabatteurs de vote ont été mobilisés. « L’être humain, ici, n’a pas sa dignité. Notre avis compte peu. Il y a toujours les mêmes têtes, les mêmes promesses non tenues. Aucun d’eux n’a de miséricorde face au drame que l’on vit. Les gens disent qu’ils ne voteront pas, mais ils le feront si on leur propose de l’argent, car ils ont besoin de manger », déplore Mahmoud Al-Karakeh, un mécanicien de 68 ans.

« Les sunnites sont déchirés et désorientés. Ils veulent le changement des règles du jeu, pas seulement du joueur, or ce n’est pas ce qu’on leur offre », résume l’analyste politique Khaldoun Al-Sharif. L’annonce, fin janvier, par Saad Hariri, qu’il se retirait de la vie politique, et l’ordre donné à son parti, le Courant du futur, de boycotter le scrutin, a rebattu les cartes. A la suite de son père, Rafic, assassiné en 2005, le chef sunnite exerçait sur sa communauté un pouvoir quasi hégémonique : son parti avait encore raflé 21 des sièges sunnites en 2018, dont cinq à Tripoli. L’électorat sunnite – appelé à élire 32 des 128 députés selon la répartition confessionnelle des sièges à l’Assemblée, dont huit à Tripoli – est désormais l’objet de convoitises entre les deux blocs qui s’affrontent à l’échelle nationale, emmenés respectivement par le mouvement chiite Hezbollah et les Forces libanaises (FL, droite chrétienne).

« On est divisés »

« Saad Hariri doit appeler les gens à voter pour qu’il n’y ait pas trop d’abstention », implore Mustapha Allouche, un ancien cadre dirigeant du Futur, qui fustige une décision « narcissique ». Le chirurgien de 64 ans a dû démissionner du parti pour se lancer dans la bataille électorale. « Il était important de ne pas laisser l’espace libre au Hezbollah pour étendre sa mainmise sur la rue sunnite, et aux candidats apparus de nulle part comme (les hommes d’affaires) Omar Harfouch ou Iyad Matar, qui déversent des flots d’argent », justifie-t-il. Soutenu par l’ancien premier ministre Fouad Siniora, il dit avoir convaincu beaucoup de cadres du Futur à le suivre, à titre individuel. « Mais, de 30 % à 50 % des gens du Futur disent que je suis un traître et qu’ils ne voteront pas », regrette-t-il.

M. Allouche redoute que l’abstention des partisans du Futur profite au Parti de Dieu (Hezbollah) qui convoite, avec ses alliés chiites d’Amal et chrétiens du Courant patriotique libre, une majorité au sein de la future Assemblée. Le nombre de députés sunnites alliés au Hezbollah pourrait passer de six à douze à l’échelle nationale, estime-t-il. « Le problème est que leur camp est toujours prêt, construit, alors que de notre côté ça ne l’est pas : on est divisés, il y a moins d’enthousiasme », abonde Ashraf Rifi, un autre candidat sunnite engagé dans la campagne sur le thème du « barrage au Hezbollah ». Candidat malheureux en 2018, cet ancien chef des forces de sécurité intérieure, passé au ministère de la justice, s’est allié aux chrétiens des Forces libanaises. [autrement dit les Kataeb de sinistre mémoire qui, plus ou moins commandités par l'armée israélienne, s'étaient illustrés lors des massacres des camps de Sabra et Chatila, en sept. 1982. com]

Cette alliance ne fait pas l’unanimité à Tripoli, mais elle est un appui précieux pour le candidat Rifi. Le parti chrétien est le seul à bénéficier des largesses de l’Arabie saoudite, depuis que le royaume a lâché Saad Hariri et les autres leaders sunnites, excédé par leur incapacité à contrer le Hezbollah. Le retour de l’ambassadeur saoudien au Liban en avril, après cinq mois de crise ouverte avec Beyrouth, ne s’est jusqu’à présent traduit que par un soutien limité aux candidats sunnites. « La logique voudrait que les Saoudiens donnent de l’argent aux sunnites avant d’en donner aux Forces libanaises, mais on ne voit pas ça. Les Saoudiens sont très déçus de leur expérience passée et on en paie le prix », déplore le général à la retraite, convaincu que, en revanche, « le Hezbollah, lui, finance tous ses alliés ».
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A Tripoli, le mouvement chiite soutient Fayçal Karamé, député depuis 2018 et allié du chef chrétien pro-syrien Soliman Frangié. L’homme d’affaires de 50 ans, héritier d’une illustre dynastie politique tripolitaine, qui a donné au Liban plusieurs chefs de gouvernement avant l’arrivée au pouvoir de Rafic Hariri en 1992, se défend de toute alliance avec le Hezbollah et accuse ses rivaux d’instrumentaliser le communautarisme à des fins électorales. A ses yeux, ils se trompent de bataille. « 90 % des gens que l’on sonde ne parlent pas des armes du Hezbollah mais des factures à payer pour l’hôpital, le gaz, l’électricité… Ils veulent du travail », dit-il.

Achat de votes

Lui se présente aux électeurs comme « l’anti-Hariri ». « Hariri père et fils ont fait une politique clientéliste, en créant des institutions parallèles et en habituant les gens à recevoir de l’argent », critique-t-il. La générosité de la famille Karamé n’est pourtant pas étrangère au choix de certains électeurs de lui donner leur voix. Au travers de ses entreprises, de son université et de son hôpital, l’empire familial fournit bon nombre d’emplois et de services aux Tripolitains.

Face à ces poids lourds de la scène politique locale, parmi lesquels comptent également les candidats soutenus par le premier ministre Najib Mikati – qui a choisi de ne pas se représenter –, les nouveaux venus auront du mal à ravir l’un des onze sièges de la circonscription. Le désir de changement exprimé par de nombreux Tripolitains risque fort de ne pas se traduire dans les urnes. Les figures de la contestation de 2019, dispersées entre plusieurs listes, peinent à se faire connaître et à financer leur campagne.

Seuls Omar Harfouch, un homme d’affaires franco-libanais à la réputation sulfureuse, ou Iyab Matar, un bienfaiteur libano-australien qui s’est allié aux islamistes de la Al-Gamaa Al-Islamiya, ont les ressources pour faire campagne à parts égales avec les notables locaux. L’achat de votes aura toutefois un effet limité sur le scrutin, estime Khaldoun Al-Sharif, qui prédit une forte abstention. « Les élections ne changeront pas l’équilibre du pouvoir entre blocs. Les joueurs qui étaient autour de la table avant le soulèvement de 2019 reviendront autour de la table, sauf Saad Hariri, estime l’analyste politique. Que feront les marginalisés ? Je redoute le jour d’après les élections. » A défaut d’être entendue des politiciens, leur détresse pourrait de nouveau trouver un exutoire dans la rue.

Hélène Sallon(Tripoli, Liban, envoyée spéciale)


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