Belles feuilles

Marxisme et mouvement ouvrier.

Belles feuilles Trotsky, mort de Lénine

Message par com_71 » 21 Jan 2022, 09:05

Lénine est mort
Lénine est mort. Lénine n'est plus. Les obscures lois qui règlent le travail de la circulation artérielle ont mis un terme à cette existence. L'art médical a été impuissant à opérer le miracle que l'on attendait passionnément de lui, que des millions de cœurs exigeaient.

Combien y a-t-il d'hommes parmi nous qui auraient volontiers donné, sans hésitation, jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour ranimer, pour régénérer l'organisme du grand chef, de Lénine Ilitch, de l'unique, de l'inimitable ? Mais il n'y a pas eu de miracle là où la science était impuissante. Et voici que Lénine n'est plus. Ces mots tombent dans la conscience de façon terrible, comme une roche géante tombe dans la mer. Y peut-on croire ? Peut-on accepter ?

La conscience des travailleurs du monde entier ne voudra pas admettre ce fait, car l'ennemi dispose encore d'une force redoutable ; la route à faire est longue ; le grand travail n'est pas achevé, le plus grand qui ait été entrepris dans l'histoire ; car Lénine est nécessaire à la classe ouvrière mondiale, indispensable comme, peut-être, personne ne l'a jamais été dans l'histoire de l'humanité.

Le second accès de sa maladie, beaucoup plus grave que le premier, a duré plus de dix mois. Le système artériel, selon l'amère expression des docteurs, n'a cessé de “ jouer ” pendant ce temps. Terrible jeu où se débattait la vie d'Ilitch. On pouvait s'attendre à une amélioration et presque à une absolue guérison ; mais on pouvait aussi s'attendre à une catastrophe. Tous nous espérions la convalescence ; ce fut la catastrophe qui se produisit. Le régulateur cérébral de la respiration refusa de servir et éteignit l'organe de la géniale pensée.

Et nous n'avons plus d'Ilitch. Le Parti est orphelin, la classe ouvrière est orpheline. C'est le sentiment que l'on éprouve avant tout, à la nouvelle de la mort du maître, du chef.

Comment irons-nous de l'avant ? Trouverons-nous la route ? N'allons-nous pas nous égarer ? Car Lénine, camarades, n'est plus parmi nous...

Lénine n'est plus, mais nous avons le léninisme. Ce qu'il y avait d'immortel dans Lénine son enseignement, son travail, sa méthode, son exemple vit en nous, dans ce Parti qu'il a créé, dans ce premier des États ouvriers, à la tête duquel il s'est trouvé et qu'il a dirigé.

Nos cœurs sont frappés, en ce moment, d'une si profonde affliction parce que, tous, nous sommes les contemporains de Lénine, nous avons travaillé à côté de lui, nous avons étudié à son école. Notre Parti, c'est le léninisme en action ; notre Parti, c'est le chef collectif des travailleurs. En chacun de nous vit une parcelle de Lénine, ce qui constitue le meilleur de chacun de nous.

Comment marcherons nous désormais ? Le flambeau du léninisme à la main. Trouverons-nous la route ? Oui, par la pensée collective, par la volonté collective du Parti, nous la trouverons !

Et demain, et après-demain, et dans huit jours, et dans un mois, nous nous interrogerons encore : est-il possible que Lénine ne soit plus ? Cette mort, longtemps encore, semblera un caprice invraisemblable, impossible, monstrueux, de la nature.

Que ce déchirement cruel que nous ressentons, que chacun de nous ressentira dans son cœur en se rappelant que Lénine n'est plus, soit pour chacun de nous un avertissement de tous les jours : songeons que notre responsabilité est maintenant beaucoup plus grande. Soyons dignes du chef qui nous a instruits !

Dans l'affliction, dans le deuil, serrons les rangs, rapprochons nos cœurs, tenons-nous plus étroitement groupés pour les nouvelles batailles !

Camarades, frères, Lénine n'est plus parmi nous. Adieu, Ilitch ! Adieu, chef !...

Gare de Tiflis, 22 janvier 1924
L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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Re: Belles feuilles

Message par Kéox2 » 21 Jan 2022, 13:30

Merci com_71 pour ce texte de Trotsky sur la mort de Lénine, oh combien émouvant et profondément juste et profond.
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Re: Belles feuilles

Message par satanas 1 » 21 Jan 2022, 16:21

Magnifique et profond et on imagine la tristesse et le désarroi des révolutionnaires dans cette période où la bureaucratie commençait à installer son pouvoir.
J'en profite pour dire que j'apprécie énormément la rubrique "Belles feuilles" et que j'en remercie tous les contributeurs.
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Re: Belles feuilles

Message par Gayraud de Mazars » 28 Mars 2022, 16:18

Salut camarades,

Si même... de Robert Camo

Si même il ne restait qu'un écriteau sur terre :
« défense de pêcher car c'est notre rivière » :
nous serions révolutionnaires.

Si même il ne restait qu'un prince sur la terre,
qu'un prince et sa couronne et son divin mystère,
nous serions révolutionnaires.

Si même il ne restait, aux confins de la terre,
qu'un douanier gardant un mètre de frontière,
nous serions révolutionnaires.

Si même il ne restait qu'un canon sur la terre,
rien qu'un canon et rien qu'un dernier jour de guerre,
nous serions révolutionnaires.

Si même il ne restait qu'un bagne sur la terre,
qu'une seule catin, qu'une seule misère,
nous serions révolutionnaires.

Et s'il ne restait sur la terre,
Sur terre, parmi nous enfin
qu'un prolétaire avec sa faim,
nous serions révolutionnaires.


Fraternellement,
GdM
"Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus."
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Belles feuilles, Trotsky en mai 1933

Message par com_71 » 30 Avr 2022, 00:08

Ce passage résonne bien actuel quand Poutine... :
...l'égoïsme individuel, au-delà d'une certaine limite, commence à se dévorer lui-même, il en est de même pour l'égoïsme de la classe conservatrice. Poincaré voulait crucifier l'Allemagne afin de délivrer la France, une fois pour toutes, de toute inquiétude. Cependant, les tendances chauvines suscitées par le Traité de Versailles - criminellement doux aux yeux de Poincaré - se sont cristallisées, en Allemagne, sur la sinistre figure de Hitler. Sans l'occupation de la Ruhr, les nazis ne seraient pas venus si facilement au pouvoir. Et Hitler au pouvoir ouvre la perspective de nouveaux combats.

https://www.marxists.org/francais/trots ... 330510.htm
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Belles feuilles, A. Breton, Hommage à Natalia

Message par com_71 » 30 Avr 2022, 19:39

HOMMAGE

De sa silhouette si menue, fermés ses yeux où se livrèrent les plus dramatiques combats de l'ombre avec la lumière, le seul murmure de son nom retraçant en un éclair les plus saillants épisodes de l'histoire contemporaine, s'en va la très grande dame que fut Natalia Sedova-Trotsky. Soixante ans d'une lutte qui se confond avec celle du prestigieux compagnon qu'elle s'était choisi – qu'il fût auprès d'elle ou que, victime d'un forfait inexpiable, il eût cessé de l'être – ces soixante ans ont vu se poser pour la première fois en termes concrets le problème de l'émancipation humaine. Nul, de par sa position sur l'échiquier du sort, n'y a été mêlé d'aussi près que Natalia Sedova ; nul n'en a connu toutes les exaltations, toutes les ferveurs et aussi n'en a enduré à ce point toutes les affres. Dans l'étudiante de vingt ans, membre de l'Iskra, qui, pour les délasser, mène Lénine et Trotsky à l'Opéra-Comique de Paris où l'on joue Louise, se dessine pour moi sa vocation, non seulement comme militante révolutionnaire mais encore comme personne humaine. Elle se profile déjà en fonction du tout exceptionnel sacrifice que la vie exigera d'elle. On sait que la femme tient par plus de fibres que l'homme au monde des instincts primordiaux : elle aspire, de par sa nature, à l'harmonie du foyer (sa stabilité, son plus grand confort possible tant matériel que moral) car c'est d'elle avant tout que dépendent la sécurité et l'équilibre de l'enfant. Quels assauts intérieurs, dans ce domaine, Natalia n'aura-t-elle pas dû subir ; que ne lui aura-t-il pas fallu prendre sur elle-même pour ne pas fléchir et faire en sorte que Léon Trotsky garde autant que possible ses forces intactes, jusque devant le trop probable assassinat de leurs deux fils. Si près de nous encore ce matin, il n'y a pas d'emphase à dire qu'elle se tient là à la hauteur des plus grandes figures de l'antiquité.

C'était il y aura bientôt vingt-quatre ans, au Mexique, où tous deux je les voyais chaque jour (Léon Trotsky avait encore deux ans à vivre). J'arrivais de Paris où leur fils aîné, Léon Sedov, que je connaissais bien, venait de succomber, de manière plus que suspecte, dans une clinique. Quelles que fussent les implications, politiques et autres, de ce drame, dont on eût pu sans doute remonter la filière, Trotsky objectait, de manière cassante, à ce qu'on l'abordât. Ainsi tant bien que mal effacée du sol cette tragique ombre portée, il fallait voir de quelle sollicitude – sans se départir d'un tact suprême – sa femme aussitôt l'entourait, les yeux à peine voilés. Il y avait là, dans l'éperdu peut-être, une ouverture sur l'identité de cause, la seule qui consacre le couple à jamais.

La mort de ceux qui, d'un mot singulièrement trompeur, se disent matérialistes alors qu'ils n'ont vécu que par l'esprit et par le cœur, cette mort est encore la plus conjurable de toutes. Entre ces deux empires, celui de la vie et l'autre, nous avons vue sur un no man's land où germent les idées, les émotions et les conduites qui ont fait le plus honneur à la condition humaine. Sans qu'il soit besoin pour cela d'aucune prière, l'union des cendres de Natalia Sedova à celles de Léon Trotsky, dans l'enclos de ce qu'on nomme « la maison bleue » à Coyoacan, à la fois sous l'angle de la révolution et sous l'angle de l'amour, assure un nouvel éploiement du Phénix.

Léon Trotsky fut mieux placé que quiconque pour nous orienter un jour comme celui-ci. C'est lui-même qui nous dissuade, quelles que soient notre révolte et notre peine, de nous appesantir sur le destin déchirant de quelque être que ce soit, pris en particulier. À la fin de l'essai autobiographique qu'il a intitulé Ma vie, « [...] je ne mesure pas, dit Trotsky, le processus historique avec le mètre de mon sort personnel. Au contraire, j'apprécie mon sort personnel non seulement objectivement mais subjectivement, en liaison indissoluble avec la marche de l'évolution sociale... J'ai lu plus d'une fois dans les journaux des considérations sur la “tragédie” qui m'a atteint. Je ne connais pas de tragédie personnelle ». Qu'elle ait partagé cette façon de voir, c'est toute la vie de Natalia Sedova qui en répond.

De par ce qui nous lie à elle, il est apaisant, il est presque heureux malgré tout qu'elle ait assez vécu pour voir dénoncer, par ceux-là mêmes qui en ont recueilli l'héritage, le banditisme stalinien qui a usé contre elle des pires raffinements de cruauté. Elle aura su qu'enfin le processus évolutif imposait une révision radicale de l'histoire révolutionnaire de ces quarante dernières années, histoire cyniquement contrefaite et qu'au terme de ce processus irréversible, non seulement toute justice serait rendue à Trotsky mais encore seraient appelées à prendre toute vigueur et toute ampleur les idées pour lesquelles il a donné sa vie.

C'est dans cette perspective, la seule qu'elle puisse admettre, que je salue Natalia Sedova. Gloire, indissolublement, au Vieux et à la Vieille.

*. Allocution prononcée le 29 janvier 1962, à 11 heures, au columbarium du Père-Lachaise.
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Belles feuilles. Lettre de B. Péret à A. Breton (1954)

Message par com_71 » 09 Mai 2022, 17:19

BENJAMIN PÉRET À ANDRÉ BRETON

Punta Humbria, 29 juillet [1954]

Très cher André,

Je n’ai pu tenir à Séville : la chaleur qui y règne est ce que j’ai connu de plus terrible. Il y a tout juste 3 heures tolérables, de 3 à 6 h du matin. Par ailleurs je n’avais plus rien à y faire ou plus exactement je n’avais rien pu y faire pour les raisons que je t’indiquais hier.

Ici, la température est très agréable. Il fait plutôt chaud mais à côté de Séville, c’est délicieux. J’ai pris cette ville en horreur d’abord à cause du pullulement de curaille triomphante et arrogante qu’on y observe tout de suite, curaille mâle et femelle, s’entend. J’y ai vu aussi une procession — à mon corps défendant inutile de dire — qui a achevé de me dégoûter. Je passais à la tombée de la nuit par une des rues étroites et tortueuses de cette ville quand j’entendis des battements de tambour et des sonneries de clairon. J’imaginais aussitôt une vague société de gymnastique, mais pas du tout : derrière la vingtaine de tapageurs marchant au pas de l’oie fatiguée qui est le pas de parade espagnol, venait une troupe de femmes chantant je ne sais quelle saleté religieuse, une bougie à la main, puis une pourriture de vierge, puis des hommes, la bougie à la main et chantant également. C’était si sinistre et si lugubre que, de rage et de désespoir, les larmes m’en venaient aux yeux. À Madrid, c’est tout de même différent. Là, les hommes qui vont à l’église sont rares et l’on entend même dans les rues des réflexions suggestives comme : « Quel dommage qu’on ne puisse plus brûler les églises ! » Mais Séville ! J’ignorais que le pouvoir de ces chiens atteignait un tel degré.

À part cela, comment vont tes travaux ? Que dit Humwald ?

Tout ce qu’on trouve ici comme journaux français (à Madrid car à Séville rien), c’est le Figaro : il fallait s’y attendre. Les journaux espagnols sont une réplique très réussie de L’Humanité.

Mille amitiés à Elisita. Où va-t-elle en vacances ?
 
À toi de tout cœur
Benjamin

Benjamin Péret, Villa Antoñina, PUNTA HUMBRIA (Huelva), Espagne


Lien pour le e-book de cette correspondance : https://transfert.free.fr/wWzkcT
B. Péret sur marxists.org : https://www.marxists.org/francais/peret/index.htm
et A. Breton : https://www.marxists.org/francais/gener ... /index.htm
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Re: Belles feuilles

Message par Byrrh » 09 Mai 2022, 17:46

¡Muchas gracias! 8-)
Byrrh
 
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Re: Belles feuilles

Message par artza » 10 Mai 2022, 06:58

Trotsky avait ressenti le même dégoût que B.P. en visitant la ville de Lourdes !
(in, "Journal d'exil").
artza
 
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Re: Belles feuilles

Message par Gayraud de Mazars » 10 Mai 2022, 07:46

Salut camarade Artza,

Merci de la référence du "Journal d'exil" de Léon Trotsky de 1935...

LE PAPE BENIT PAR T.S.F. LES FIDELES DE LOURDES.

Lourdes, 28 avril. – La messe pontificale a pris fin aujourd'hui vers 16 heures 20.
Un peu après les haut-parleurs ont annoncé qu'ils allaient faire entendre la Cité du Vatican et que Sa Sainteté Pie Xl allait donner sa bénédiction...
L'année dernière, avec N., nous avons été à Lourdes. Quelle grossièreté, quelle impudence, quelle vilenie ! Un bazar aux miracles, un comptoir commercial de grâces divines. La grotte elle-même fait une impression misérable. C'est naturellement là le calcul psychologique des prêtres : ne pas effrayer les petites gens par les grandioses dimensions de l'entreprise commerciale : les petites gens craignent une vitrine trop magnifique. En même temps ce sont les plus fidèles et les plus avantageux acheteurs. Mais le meilleur de tout, c'est cette bénédiction du pape, transmise à Lourdes... par la radio. Pauvres miracles évangéliques, à côté du téléphone sans fil !... Et que peut-il y avoir de plus absurde et de plus repoussant que cette combinaison de l'orgueilleuse technique avec la sorcellerie du super-druide de Rome ! En vérité la pensée humaine est embourbée dans ses propres excréments.


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