Belles feuilles

Marxisme et mouvement ouvrier.

Re: Belles feuilles

Message par Gayraud de Mazars » 24 Déc 2021, 08:40

Salut camarades,

A lire pour les Fêtes ! Un ouvrage formidable de Maurice Dommanget, grand historien du mouvement ouvrier de France (545 pages dans la réédition de 2006) - Histoire du drapeau rouge...

La Révolution de 1848 et le drapeau rouge
https://www.marxists.org/francais/domma ... 0rouge.pdf

Notre superbe drapeau rouge !

Juin 1848 - « le drapeau de la barricade, le guidon du pauvre, l'oriflamme de Jacques Bonhomme, en haillons rouges toujours vaincu qui pend, criblé de balles, au bout d'une perche »

Comme l'écrit Hippolyte Castille en sa langue colorée : « N'a-t-il pas son honneur [le drapeau rouge], lui aussi, aux yeux de la sédition et sa gloire d'un moment au fond des noirs carrefours »

Manifeste du PC.jpg
Barricade 1848 avec un drapeau rouge
Manifeste du PC.jpg (121.88 Kio) Consulté 927 fois

Image tirée de Karl Marx . Friedrich Engels Le Manifeste du Parti communiste adapté par Martin Rowson

Fraternellement,
GdM
"Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus."
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Re: Belles feuilles, M. Dommanget

Message par com_71 » 24 Déc 2021, 09:59

Un lien pour le .ebook de cet ouvrage :
https://transfert.free.fr/jqXETR
L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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Belles feuilles, Trotsky sur la culture

Message par com_71 » 24 Déc 2021, 10:07

Extrait de "Lénine", de Trotsky, publié sous le titre : "La révolution et la culture, à propos du portait de Lénine par Gorky", dans le n 46 du "Bulletin Communiste" :
Gorki est en désaccord, comme il l'écrit, avec les communistes au sujet du rôle des intellectuels. Il estime que les meilleurs des anciens bolcheviks ont éduqué des centaines d'ouvriers précisément “ dans l'esprit de l'héroïsme social et d'une haute intellectualité ” (!!). Plus simplement, plus exactement, Gorki n'accepte les bolcheviks qu'à l'époque où le bolchevisme en était encore à ses essais de laboratoire, préparant ses premiers cadres intellectuels et ouvriers. Il se sent tout proche du bolchevik de 1903-1905. Mais celui d'Octobre, mûri, formé, celui qui, d'une main inflexible, exécute ce que l'on commençait à peine à entrevoir il y a quinze ans, celui-là est étranger et antipathique à Gorki.
L'écrivain lui-même, avec sa constante orientation vers une plus haute culture, une plus complète intellectualité, a pourtant trouvé le moyen de s'arrêter à mi-chemin. Ce n'est ni un laïc, ni un pope : c'est le chantre de la culture.
De là son attitude hautaine, son dédain de la raison des masses, et en même temps du marxisme, bien que celui-ci, comme on l'a déjà dit, bien différent du subjectivisme, s'appuie non sur la foi en la raison des masses, mais sur la logique du processus matériel qui, en fin de compte, soumet à sa loi “ la raison des masses ”.
La voie qui mène de ce côté n'est pas toute simple, il est vrai, et l'on y casse pas mal de vaisselle ; on y brise même quelques ustensiles de la “ culture ”. Voilà ce que Gorki ne peut tolérer ! Selon lui, l'on devrait se contenter d'admirer cette belle vaisselle ; il ne faudrait jamais la briser.
Pour rapprocher Lénine de lui-même, pour se consoler, Gorki nous affirme qu'Ilitch “ a dû sans doute, plus d'une fois, retenir son âme par les ailes ”, en d'autres termes se faire violence : implacable quand il fallait écraser une résistance, Lénine était ainsi sujet à des luttes intérieures, il devait vaincre son amour de l'homme, son amour de la culture ; c'était en lui un véritable drame. En un mot, Gorki inflige à Lénine ce dédoublement qui caractérise les intellectuels, cette “ conscience maladive ” que l'on estimait si fort autrefois, ce précieux abcès du vieux radicalisme intellectuel.
Mais tout cela est faux. Lénine était fait d'un seul bloc. Morceau de haute qualité, de structure complexe, mais tenant bien par toutes ses parties, et dans lequel tous les éléments s'adaptaient les uns aux autres admirablement.
La vérité est que Lénine évitait assez souvent de causer avec des solliciteurs, défenseurs et gens de cette sorte.
“ Qu'un tel le reçoive, disait-il avec un petit rire évasif, sans quoi je serais encore trop bon. ”
Oui, il avait souvent peur d'être “ trop bon ”, car il connaissait la perfidie des ennemis et la béate niaiserie des intermédiaires, et il considérait en somme comme insuffisante n'importe quelle mesure de sévère prudence. Il préférait viser un ennemi invisible, au lieu de laisser distraire son attention par des contingences et d'être “ trop bon ”. Mais en cela se manifestait encore le calcul politique, et non pas cette “ conscience maladive ” qui accompagne nécessairement les caractères dépourvus de volonté, pleurnicheurs – l'humide nature du “ typique intellectuel de Russie ”.
Ce n'est pas encore tout. Gorki – nous l'apprenons de lui-même –, reprochait à Lénine de “ comprendre d'une façon trop simplifiée le drame de l'existence ” (hum ! hum !) et lui disait que cette compréhension simplifiée “ menaçait de mort la culture ” (hum ! hum !).
Durant les jours critiques de la fin de 1917 et du début de 1918, quand à Moscou l'on tirait sur le Kremlin, quand des matelots (la chose a dû se produire, mais pas aussi souvent que la calomnie bourgeoise l'a prétendu) éteignaient leurs cigarettes en les écrasant sur des Gobelins, quand les soldats – affirmait-on –, se taillaient des culottes – fort incommodes et peu pratiques ! – dans des toiles de Rembrandt (c'étaient là les sujets de plainte qu'apportaient à Gorki les représentants éplorés “ d'une haute intellectualité ”) –, durant cette période, Gorki fut tout à fait désorienté et chanta des requiem désespérés sur notre civilisation. Épouvante et barbarie ! Les bolcheviks allaient briser tous les vases historiques, vases à fleurs, vases de cuisine, vases de nuit !
Et Lénine lui répondait : “ Nous en casserons autant qu'il faudra, et si nous en cassons trop, la faute en retombera sur les intellectuels qui continuent à défendre des positions intenables. ” – N'était-ce pas d'un esprit étroit ? Ne voyait-on pas là – pitié, pitié, Seigneur ! – que Lénine simplifiait trop “ le drame de l'existence ” ?
Je ne sais, mais l'esprit répugne à ergoter sur de semblables considérations. L'intérêt de la vie de Lénine n'était pas de gémir sur la complexité de l'existence, mais de la reconstruire autrement. Pour cela, il fallait considérer l'existence dans son ensemble dans ses principaux éléments, discerner les tendances essentielles de son développement et subordonner à celles-ci tout le reste.
C'est précisément parce qu'il était passé maître dans la conception créatrice de ces vastes ensembles qu'il considérait le “ drame de l'existence ” en patron : nous casserons ceci, nous démolirons cela, et provisoirement nous étayerons ceci encore.
Lénine distinguait tout ce qui était honnête, tout ce qui était individuel, il remarquait toutes les particularités, tous les détails. Et s'il “ simplifiait ”, c'est-à-dire s'il rejetait les éléments secondaires, ce n'était pas faute de les avoir remarqués, mais parce qu'il connaissait sûrement les proportions des choses...
En ce moment me revient à la mémoire un prolétaire de Pétersbourg, nommé Vorontsov, qui, dans le premiers temps après Octobre, se trouva attaché à la personne de Lénine, le gardant et l'aidant.
Comme nous nous préparions à évacuer Pétrograd, Vorontsov me dit d'une voix sombre :
– Si, par malheur, ils prenaient la ville, ils y trouveraient bien des choses. Il faudrait flanquer de la dynamite sous Petrograd et faire tout sauter.
– Et vous ne regretteriez pas Petrograd, camarade Vorontsov ? Demandai-je, admirant la hardiesse de ce prolétaire.
– Quoi regretter ? Quand nous reviendrons, nous rebâtirons quelque chose de mieux.
Je n'ai pas inventé ce bref dialogue et ne l'ai pas stylisé. Il est resté tel quel, gravé dans ma mémoire. Eh bien, c'est la bonne manière de considérer la culture. Il n'y a pas là trace de pleurnicherie et ce n'est pas un requiem. La culture est l'œuvre des mains humaines. Elle n'est véritablement pas dans les pots décorés que nous garde l'histoire, mais dans une bonne organisation du travail des têtes et des mains. Si, sur la voie de cette bonne organisation, s'élèvent des obstacles, il faut les balayer. Et si l'on est alors obligé de détruire des valeurs du passé, détruisons-les sans larmes sentimentales ; nous reviendrons ensuite pour en édifier, pour en créer de nouvelles, infiniment plus belles que les anciennes. Voilà comment, reflétant la pensée et le sentiment de millions d'hommes, Lénine considérait les choses. Son opinion était bonne et juste, et il y a là beaucoup à apprendre pour les révolutionnaires de tous les pays.

Kislovodsk, 28 septembre 1924.
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Re: Belles feuilles

Message par artza » 25 Déc 2021, 10:53

En 1903-1905 il n'y avait quand même pas tant de gens que ça qui se sentaient proches des bolcheviks. :)
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Re: Belles feuilles

Message par com_71 » 25 Déc 2021, 11:04

Artza, contrairement à Lénine, reprocherait à Trotsky son "non-bolchevisme" d'avant 1917 ? :D
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Re: Belles feuilles

Message par Cyrano » 26 Déc 2021, 15:07

Pour s'amuser, on pourrait dire que Lénine ne pouvait pas reprocher à Trotsky son non-bolchévisme d'avant 1917, puisque Lénine himself, à partir du début avril 1917, à la gare de Pétrograd, n'était plus bolchévique aux yeux des bolchéviques. :)
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Belles feuilles de Rosa pour l'anniversaire de sa mort

Message par com_71 » 15 Jan 2022, 15:58

lettre à Sonia Liebknecht a écrit :« Wronki / Poznań, 2. 5. 17.
Ma petite Sonioucha chérie !
Votre chère lettre est arrivée juste au bon moment hier, pour le 1er mai. Elle, et le soleil qui brille depuis deux jours ont fait tant de bien à mon âme blessée. Ces derniers jours, mon cœur avait si mal, mais maintenant cela va déjà mieux. Si seulement le soleil pouvait rester encore un peu ! En ce moment, je suis dehors presque toute la journée, je flâne au milieu des buissons, j’examine chaque recoin de mon petit jardin et je trouve toutes sortes de trésors. Écoutez ça : hier, le 1er mai, j’ai rencontré – devinez qui ? – un papillon Citron tout neuf, étincelant ! Il m’a rendue si heureuse que mon cœur tout entier a bondi. Il est venu se poser sur ma manche – je porte un gilet mauve, c’est sûrement la couleur qui l’a attiré -, puis il a batifolé en s’élevant dans les airs et s’est envolé par-dessus le mur.
Et cet après-midi, j’ai trouvé trois jolies petites plumes d’oiseaux, toutes différentes : une gris foncé de rouge-queue, une dorée de bruant et une jaune et grise de rossignol. Ici, nous avons beaucoup de rossignols ; la première fois que j’en ai entendu un, c’était le dimanche de Pâques, à l’aube, et depuis, il vient chaque jour dans mon petit jardin se poser sur le peuplier argenté. J’ai ajouté ces plumes à ma collection dans une jolie boîte bleue : il y a déjà celles que j’avais trouvées dans la cour à la Barnimstrasse – des plumes de pigeons et de poules, et aussi une merveilleuse plume bleue d’un geai des chênes de Südende. Ma « collection » est toute petite encore, mais j’aime bien la regarder de temps en temps. je sais déjà à qui je la donnerai.
Et ce matin de bonne heure, j’ai aussi découvert, tout contre le mur que je longe pendant la promenade, une petite violette bien cachée, la seule de mon jardin. Comment est-ce dit chez Goethe ?
Une violette dans un pré,
Repliée sur elle-même, ignorée
Un amour de violette

J’étais si contente ! Je vous l’envoie, avec un baiser léger que j’y ai déposé, pour qu’elle vous apporte mon amour et mon bonjour. Sera-t-elle encore une peu fraîche en arrivant ?…
Et l’après-midi, j’ai rencontré le premier bourdon ! Très gros dans un nouveau petit manteau de fourrure noir et brillant, ceinturé de jaune d’or. Dans un bourdonnement de basse, il est venu lui aussi se poser sur mon gilet, puis il est parti en décrivant un grand arc au dessus de la cour. Les boutons des châtaigniers sont énormes, roses, gonflés et brillants de sève ; dans quelques jours sans doute, ils sortiront leurs petites feuilles, qui font penser à de minuscules mains vertes. Vous souvenez-vous l’année dernière, nous étions devant un de ces châtaigniers, couvert de ces petites feuilles toutes neuves, et dans une inquiétude cocasse, vous avez crié « Rrosa ! (vous roulez les r encore plus fort que moi) Que faire ? Que faire devant un tel ravissement ?! »
Et puis une autre découverte m’a comblée aujourd’hui. En avril dernier, si vous vous souvenez, je vous avais appelé tous les deux [Karl et Sophie Liebkknecht] au téléphone à dix heures du matin, pour que vous veniez de toute urgence au Jardin botanique écouter avec moi le rossignol qui donnait un véritable concert. Nous étions donc là, silencieux, assis sur des pierres, tout près d’un petit ruisseau qui courait, bien caché dans un épais buisson ; et soudain, juste après le rossignol, nous avons entendu un cri plaintif et monotone, quelque chose comme Gligligligligliglick ! J’avais dit que ça ressemblait à un oiseau des marais ou des rivières, Karl était de mon avis, mais nous étions absolument incapables de dire qui c’était. Eh bien, figurez-vous qu’il y a quelques jours, tôt le matin ici, j’ai soudain entendu ce même cri, tout près, si bien que mon cœur s’est mis à cogner d’impatience à l’idée de découvrir enfin qui cela pouvait bien être. Je n’ai pas eu de repos jusqu’à aujourd’hui, où j’ai trouvé : ce n’était pas du tout un oiseau des rivières, mais un torcol, une espèce de pic gris. Il est un peu plus gros que le moineau, son nom vient des mouvements comiques et des contorsions de tête qu’il fait pour essayer de faire peur à ses ennemis lorsqu’il est en danger. Il se nourrit exclusivement de fourmis, qu’il attrape avec sa langue collante, comme le fourmilier. Voilà pourquoi les Espagnols l’appellent horniguero, l’oiseau aux fourmis. D’ailleurs Mörike a écrit sur cet oiseau un joli poème amusant qu’Hugo Wolf a mis en musique. J’ai l’impression d’avoir reçu un cadeau depuis que je sais qui est cet oiseau à la voix plaintive. Peut-être pouvez-vous l’écrire à Karl, ça lui ferait plaisir.
Ce que je lis ? Essentiellement des livres de sciences naturelles : géographie végétale et animale. Hier justement, je lisais quelque chose sur les causes de la disparition des oiseaux chanteurs en Allemagne : c’est l’exploitation intensive et systématique des forêts, l’horticulture et l’agriculture qui peu à peu détruisent le cadre naturel dans lequel ils nichent et se nourrissent : arbres creux, terres en friche, broussailles, feuilles mortes dans les jardins. cela m’a fait si mal de lire tout cela. Ce n’est pas que les oiseaux ne chantent plus pour les hommes qui me fait souffrir, c’est l’image de la disparition inéluctable et silencieuse de ces petites créatures sans défense, à tel point que je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Cela m’a rappelé un livre russe du professeur Siber, que j’avais lu quand j’étais encore à Zurich, traitant de la disparition des Peaux-Rouges d’Amérique du Nord. Eux aussi, exactement de la même manière, se sont fait peu à peu chasser de leurs terres par les homme civilisés, et peu à peu, ont été livrés à une disparition silencieuse et cruelle.
Mais je dois être malade pour que tout me bouleverse aussi profondément. Ou alors savez-vous ce que c’est ? J’ai parfois le sentiment de ne pas être un vrai être humain, mais plutôt un oiseau ou quelque autre animal qui aurait très vaguement pris forme humaine ; au fond de moi, je me sens bien plus chez moi dans un petit bout de jardin comme ici, ou dans la campagne, entourée de bourdons et de brins d’herbe que – dans un congrès du Parti. A vous, je peux bien dire cela tranquillement : vous n’irez pas tout de suite me soupçonner de trahir le socialisme. Vous savez bien qu’au bout du compte, j’espère mourir à mon poste : dans un combat de rue ou au pénitencier. Mais mon moi profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux « camarades ».
Ce n’est pas que je trouve dans la nature un refuge ou un asile, comme c’est le cas pour tant d’hommes politiques en ruines. Au contraire, je trouve là aussi, et à chaque instant, tant de cruauté que je souffre beaucoup. Savez-vous, par ex, que je n’arrive pas à me défaire de ce souvenir : au printemps dernier, je rentrais d’une promenade dans les champs, je marchais dans ma rue silencieuse et déserte quand une petite tache noire au sol m’attira. Je me penchai, et assistai alors à une tragédie muette : un gros scarabée, couché sur le dos, se débattait désespérément avec ses pattes contre une horde de minuscules fourmis qui grouillaient sur son corps et – le mangeaient vivant ! Je fus prise de frisson, sortis mon mouchoir et me mis à chasser ces bêtes cruelles. Mais elles étaient si impudentes et tenaces que je dus batailler longtemps contre elles, et quand enfin je délivrai ce pauvre martyr et le posai plus loin dans l’herbe, deux de ses pattes étaient déjà mangées… Je suis partie avec le sentiment affreux de ne lui avoir, en fin de compte, rendu qu’un bien douteux service.
Maintenant, nous avons de longs crépuscules. Comme j’aime d’ordinaire cette heure ! A Südente, j’avais beaucoup de merles, mais ici, je n’en vois pas et n’en entends aucun pour le moment. Tout l’hiver, j’ai nourri un couple mais il a disparu maintenant. A Südente, j’avais l’habitude de me promener dans les rues le soir à cette heure ; c’est si beau, dans la lumière violette du jour finissant, les flammes roses des réverbères qui s’animent au crépuscule, avec l’air tout étrange, comme si elles avaient un peu honte. Passe alors la silhouette un peu floue d’une concierge en retard, ou d’une servante qui court chez le boulanger ou l’épicier pour vite aller chercher quelque chose. Les enfants du cordonnier, avec lequel j’avais lié amitié, jouaient encore dehors dans l’obscurité, avant qu’on ne les rappelle vigoureusement à la maison depuis le coin de la rue. Il y avait toujours un merle à cette heure-ci qui ne trouvait pas le repos, et qui se mettait soudain à piailler comme un enfant mal élevé, ou qui, dès le réveil, se mettait à voler bruyamment d’un arbre à l’autre en bavassant. Et moi j’étais là au milieu de la rue, je comptait les premières étoiles et je ne voulais pas rentrer, je ne voulais pas rentrer, je ne voulais pas quitter la douceur de l’air et ce crépuscule où le jour et la nuit s’effleuraient si doucement.
Sonioucha, je vous écris à nouveau bientôt. Soyez calme et sereine, tout ira bien, même pour Karl. Quant à vos soucis domestiques, je vais écrire à Mathilde et ferai ce que je peux.
Au revoir, à la prochaine lettre, cher petit oiseau.
Je vous serre dans mes bras.
Votre Rosa »

https://www.lesauterhin.eu/rosa-luxembu ... -du-front/
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et de Karl assasssiné le même jour

Message par com_71 » 15 Jan 2022, 16:02

Lettre de Karl Liebknecht à son fils a écrit :« 1/10/15. À Helmi.
Mon cher enfant,
Ta carte du 13, que j’ai reçue il y a quelques jours, m’a fait beaucoup de plaisir, mais tu aurais dû m’écrire une lettre. Pour cette fois, c’est trop tard, mais pour la prochaine fois n’oublie pas ! C’est trop tard, car avant que tu reçoives ceci, j’entendrai la cloche de la gare de Mitau et avant que ta lettre m’arrive, je te serrerai dans mes bras, en chair et en os.
Je suis quelque peu courbaturé à la suite de mes fatigues des derniers temps. De retour au secteur, je me rends aujourd’hui à l’hôpital, probablement à Mitau.
Comme en septembre, le commandant de compagnie m’a fait visiter par le médecin du bataillon. Une nuit, comme nous travaillions dans la forêt (on sciait du bois), il faisait un froid de loup — je me suis évanoui. Une autre fois, après le repli russe au delà de la Düna, cela m’est arrivé sur le chemin de notre nouveau chantier.
Nous allions à travers les anciennes positions russes — un labyrinthe souterrain, commode, bien construit, mais naturellement effondré, en partie. Les cadavres gisaient sur la terre glacée, tordus comme des vers ou bien avec de grands bras étendus, comme s’ils voulaient se cramponner à la terre ou au ciel pour se sauver, la face contre le sol ou levée. Déjà noire parfois. Et — mon Dieu — j’ai vu aussi là beaucoup de nos morts. J’ai aidé à les débarrasser de ce qu’ils portaient sur eux — ces derniers souvenirs, qu’on envoie à la femme et aux enfants.
L’histoire de cette guerre sera plus simple, vois-tu, mon fils, que l’histoire de beaucoup d’autres guerres plus anciennes, car les forces causales de cette guerre remontent brutalement à la surface. Pense aux Croisades, dont l’aspect religieux, culturel et légendaire, est si embrouillé : une apparence qui recouvre évidemment de simples raisons économiques, car les Croisades n’ont été que de grandes expéditions commerciales.
La monstruosité de la guerre actuelle dans sa mesure, ses moyens, ses buts, ne dissimule rien, mais au contraire — elle découvre, révèle. Nous en reparlerons — de cela et d’autres choses.
Tu me demandes ce que tu dois lire. Je te conseille d’abord une histoire de la littérature. Prends tout Schiller. Parcours-le. Lis-le. Relis-le à fond et relis-le encore. Et puis prends Kleist, Kœrner, quelques volumes de Gœthe, Shakespeare, Sophocle, Eschyle et Homère. Régale-toi de tout cela et puis arrête-toi et lis avec attention. Demeure seul avec tes livres pendant de longues heures. Ils deviendront ainsi tes amis et toi leur confident. Je ne voudrais en rien t’influencer. C’est une nécessité, et un devoir pour toi de chercher toi-même. Chacun doit prendre la route qui lui convient. D’ailleurs, le moment n’est pas loin où nous parlerons de cela de vive voix.
Je suis ravi du sort de vos chenilles. Continuez leur élevage avec tous les soins les plus scientifiques.
Je dois achever. Nous attendons l’auto qui doit nous conduire au lazaret. Mon sac est à faire.
Je t’embrasse, mon petit, ne t’inquiète pas pour moi. Prends l’air le plus souvent possible. Bonjour à tous.
Ton Papa.»
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Re: Belles feuilles

Message par com_71 » 15 Jan 2022, 19:45

Rosa Luxembourg a écrit :Carte postale

Wroncke, le 24 août 1916

Chère Sonitschka, qu’il m’est pénible de ne pas être auprès de vous en ce moment. Mais je vous en prie, gardez la tête haute. Il y a bien des choses qui vont évoluer. Maintenant il vous faut partir, n’importe où, à la campagne, au milieu de la nature, de la beauté, il vous faut trouver un endroit où vous soigner. Cela n’a pas de sens de rester où vous êtes et de continuer à vous déprimer. Il peut se passer encore des semaines avant la dernière instance. Je vous en prie, partez dès que possible… Karl, lui aussi, sera certainement soulagé de savoir que vous prenez du repos. Merci mille fois pour votre chère lettre du 10 et pour les toutes les bonnes choses. Vous verrez, le printemps prochain, nous irons nous promener ensemble, à la campagne et au Jardin botanique ; je m’en réjouis déjà. Mais partez tout de suite, Sonitschka ! Ne pourriez-vous allez sur les bords du lac de Constance, pour vous imprégner un peu de l’atmosphère du Midi ? Avant que vous ne partiez, je voudrais tant vous voir. Adressez une requête à la Kommandantur. Ne tardez pas à m’écrire un petit mot. Gardez courage, malgré tout. Je vous embrasse.

Votre Rosa
**************************************
Wroncke, le 21 novembre 1916

Ma chère petite Sonitschka, j’ai appris par Mathilde que votre frère est mort à la guerre, et cette nouvelle épreuve qui vous est infligée me bouleverse. Rien ne vous aura été épargné depuis quelque temps. Et dire que je ne puis même pas être auprès de vous pour vous réconforter un peu et vous redonner du courage !… Je suis aussi très inquiète pour votre mère. Comment supportera-t-elle ce nouveau choc ? Nous vivons une bien triste époque, et nous devons sans cesse ajouter un nom à la longue liste des morts. A vrai dire, chaque mois peut, comme à Sébastopol, compter pour une année. J’espère vous voir très bientôt et je vous attends avec impatience. Comment avez-vous appris la mort de votre frère, par votre mère ou directement ? Avez-vous des nouvelles de votre autre frère ? Je voulais tant vous envoyer quelque chose par l’intermédiaire de Mathilde, mais je n’ai rien d’autre ici que ce petit fichu bariolé ; il vous fera peut-être sourire, mais il vous dira simplement que je vous aime beaucoup. Ne tardez pas à m’envoyer un petit mot pour que je sache qu’el est votre état d’esprit. Toutes mes amitiés à Karl. Je vous embrasse.

Votre Rosa

Mon souvenir affectueux aux enfants
**********************************************
Wroncke, le 15 janvier 1917

Ah ! J’ai passé aujourd’hui un moment très pénible. A 3h19, le sifflet de la locomotive m’avertit du départ de Mathilde, et j’ai couru comme une bête en cage tout le long du mur, faisant et refaisant la « promenade » habituelle. J’avais le cœur crispé à l’idée que je ne pouvais partir moi aussi. Oh ! Partir ! Mais cela ne fait rien. Mon cœur a reçu une tape, ensuite il s’est tenu tranquille ; il est habitué à obéir comme un chien bien dressé. Ne parlons plus de moi.

Sonitschka, vous rappelez-vous ce que nous avons projeté de faire quand la guerre sera finie ? Aller ensemble dans le Midi. Et nous irons ! Je sais que vous rêvez d’aller avec moi en Italie, que c’est votre rêve le plus cher. Mais moi, j’ai l’intention de vous entraîner jusqu’en Corse. C’est encore mieux que l’Italie. Là-bas, on oublie l’Europe, du moins l’Europe moderne. Imaginez un vaste et grandiose paysage où le contour des montages et des vallées se découpe avec une extrême précision. En haut, rien que des blocs de rochers dénudés, d’un gris plein de noblesse ; en bas, des oliviers, des lauriers-cerises luxuriants et des châtaigniers centenaires. Et partout le silence qui régnait avant la création du monde, pas de voix humaine, pas de cri d’oiseau, rien qu’un ruisseau qui se glisse, quelque part, entre les pierres, ou le vent qui chuchote, tout là-haut, dans les failles des rochers, le vent qui gonflait la voile d’Ulysse. Et quand vous rencontrez des êtres humains, ils sont en accord avec le paysage. Au détour du sentier surgit une caravane. Les Corses vont toujours l’un derrière l’autre, en caravane, et non pays en groupe comme nos paysans. D’ordinaire, on voit tout d’abord un chien qui gambade, puis vient à pas lents une chèvre ou un petit âne qui porte des sacs pleins de châtaignes, suit un grand mulet sur lequel une femme est assise de côté, la femme laisse pendre les jambes toutes droites et porte un enfant dans les bras. Elle se tient toute raide, svelte comme un cyprès immobile. A côté d’elle, un homme barbu marche d’un pas tranquille et ferme. Tous deux gardent le silence. On croirait voir la Sainte Famille. A chaque pas, vous découvrez des scènes semblables. J’éprouvais chaque fois une émotion telle que j’étais sur le point de m’agenouiller malgré moi. C’est l’impression que je ressens toujours devant un spectacle d’une beauté parfaite. Là-bas, la Bible et l’Antiquité restent vivantes. Il faut que nous y allions, et nous ferons comme j’ai déjà fait : nous traverserons toute l’île à pied, nous dormirons chaque nuit dans un lieu différent, nous partirons assez tôt chaque matin pour être sur la route au lever du soleil. Ce projet ne vous déduit-il pas ? Je serais heureuse de vous servir de guide…

Lisez beaucoup. Il faut aussi aller de l’avant par l’esprit. Vous le pouvez, car vous êtes encore jeune et malléable. Maintenant, il faut que je termine. Passez une journée tranquille et gardez confiance.
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Wroncke, le 18 février 1917

Depuis longtemps rie ne m’avait bouleversée comme le bref compte rendu que m’a fait Martha de votre visite à Karl et de l’impression que vous avez ressentie quand vous l’avez retrouvé derrière un grillage. Pourquoi ne m’en avez-vous rien dit ? J’ai le droit de partager toutes vos souffrance, et c’est un droit auquel je ne renoncerai pas. Du reste, cela m’a tout à fait rappelé le jour où j’ai revu mes frères et sœurs à la citadelle de Varsovie, il y a dix ans. Là-bas, on vous conduit dans une sorte de double cage en treillis de fil de fer, c’est-à-dire dans une petite cage placée à l’intérieur d’une plus grande, et on doit parler à travers les deux treillis qui scintillent. En outre, comme cela se passait aussitôt après une grève de la faim de six jours, j’étais si affaiblie que le capitaine (qui commandait la forteresse) a pratiquement été obligé de me porter jusqu’au parloir. Je me soutenais des deux mains au grillage, ce qui donnait encore plus l’impression d’un fauve au zoo. La cage se dressait dans un angle assez obscur de la salle, et mon frère approchait son visage du treillis. « Où es-tu ? » demandait-il sans cesse, et il essuyait sur son lorgnon, les larmes qui l’empêchaient de voir. Que je serais heureuse d’être en ce moment dans la cage de Luckau pour éviter à Karl cette épreuve !

Transmettez tous mes remerciements à Pfemfert pour le Galsworthy. J’ai fini le livre hier, et je suis contente de l’avoir lu. Mais, à vrai dire, ce roman ne m’a pas plu autant que Le propriétaire, bien qu’il mette davantage l’accent sur les thèmes sociaux – et peut-être pour cette raison même. Dans un roman je cherche moins les thèmes sociaux que la qualité artistique. Ce qui me gêne précisément dans Fraternité, c’est l’esprit dont fait preuve Galworthy. Cela ne vous surprendra pas. Mais c’est le même genre d’écrivain que Bernard Shaw et Oscar Wilde, un genre très répandu actuellement parmi l’intelligentsia anglaise : l’homme très intelligent, raffiné, mais blasé, qui observe tout ce qui se passe dans le monde avec un scepticisme souriant. Souvent je ris tout haut des remarques d’une ironie subtile que Galworthy fait à propos de ses personnages, sur un ton imperturbable. Cependant, tout comme les gens bien élevés et distingués ne se moquent jamais – ou rarement – de leur entourage, même quand ils en voient tout le ridicule, un véritable artiste n’ironise pas sur ses propres créations. Bien entendu, Sonitschka, cela n’exclut nullement la satire de grand style. Emmanuel Quint de Gerhard Hauptmann, par exemple, est la satire la plus cinglante que l’on ait écrite sur la société moderne depuis cent ans. Mais Hauptmann, lui, ne sourit pas. A la fin, il est là, les lèvres tremblantes, et dans ses yeux grands ouverts brillent des larmes. Galsworthy, par contre, avec ses remarques spirituelles, me fait l’effet d’un voisin de table qui, au cours d’une soirée, me glisserait à l’oreille quelque observation malicieuse chaque fois qu’un nouvel invité entre dans le salon.

Aujourd’hui, c’est à nouveau dimanche, le jour le plus sinistre pour les prisonniers et pour tous ceux qui souffrent de la solitude. Je suis triste, mais je souhaite de tout cœur que ni Karl ni vous n’éprouviez le même sentiment. Ecrivez-moi vite pour me dire quand vous partez enfin et à quel endroit.

Je vous embrasse. Mon souvenir affectueux aux enfants.

Votre Rosa

Pfemfert pourrait-il m’envoyer encore un bon livre ? Peut-être une œuvre de Th. Mann. Pour le moment, je n’ai rien lu de lui. J’ai encore une faveur à vous demander. Le soleil commence à m’aveugler dans je sors. Pourriez-vous m’envoyer par la poste un mètre de tulle fin, noir, parsemé de pois noirs. A l’avance, je vous dis mille fois merci.
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Wroncke, le 19 avril 1917

Hier c’est avec joie que j’ai reçu votre carte, bien que le ton en soit triste. Comme je souhaiterais être auprès de vous maintenant, pour vous faire rire, comme naguère, après l’arrestation de Karl. Vous vous souvenez ? Au café Fürstenhof, nous avons attiré l’attention par nos éclats de rire intempestifs. Que de bon moments nous avons passés, malgré tout ! Tous les jours, nous partions de bonne heure à la recherche d’une automobile, Potsdamer Platz, puis nous nous faisions conduire à la prison, à travers le Tiergarten en fleurs, par la rue Lehrter, bien tranquille, avec ses grands ormes, puis, au retour, nous faisions régulièrement halte au Fürstenhof, et régulièrement vous veniez chez moi, à Südende, où le mois de mai éclatait dans toute sa splendeur ; nous passions des heures agréables dans la cuisine où Mimi et vous-même attendiez patiemment, devant la petite table à la nappe blanche, les résultats de mon art culinaire (vous rappelez-vous les bons haricots verts à la parisienne ?) Et j’ai gardé le souvenir très vif d’un beau temps immuable, ensoleillé et chaud ; c’est seulement par des journées semblables que l’on éprouve toute la joie du printemps. Puis je ne manquais jamais de vous rendre visite, le soir, dans votre petite chambre. J’aime tant vous voir dans ce rôle de ménagère qui vous va si bien, lorsque, avec votre silhouette de jeune fille, vous vous tenez près de la table et servez le thé. Enfin, à minuit, nous nous reconduisions, à tour de rôle, par les rues obscures qui embaumaient. Souvenez-vous de cette nuit merveilleuse, à Südende, quand je vous ai raccompagnée chez vous ; les pignons qui détachaient leurs contours nets et noirs sur le ciel bleu et délicat donnaient aux maisons des allures de châteaux-forts.

Sonjuscha, je voudrais être toujours auprès de vous, pour vous distraire, bavarder ou me taire avec vous, pour vous éviter de retomber dans vos tristes pensées, votre désespoir. Dan votre carte vous posez cette question : « Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? » Enfant que vous êtes, la vie est « ainsi » depuis toujours, elle est tout à la fois souffrance, séparation, nostalgie. Il faut la prendre telle quelle et se dire que tout est bien ainsi. C’est du moins ce que je fais, non par une sagesse qui serait le fruit de la méditation, mais simplement par nature. Je sens, comme par instinct, que c’est la seule façon de prendre la vie, et je suis réellement heureuse, quelles que soient les circonstances. De ma vie présente et passée je ne retrancherais rien, je ne changerais rien. Si seulement je pouvais vous amener à voir la vie de la même manière.

Je ne vous ai pas encore remerciée pour le portrait de Karl. Vous m’avez donné une grande joie. C’était vraiment le plus beau cadeau d’anniversaire que vous puissiez m’envoyer. Il est devant moi, sur la table, bien encadré, et ne me quitte pas du regard. (Vous l’avez remarqué, il y a des portraits qui vous suivent des yeux où que vous soyez). Le portrait est très ressemblant. Comme Karl doit se réjouir des nouvelles qui nous viennent de Russie ! Et vous avez une raison personnelle d’être heureuse. Maintenant, rien ne devrait plus s’opposer à ce que votre mère vienne vous voir. Avez-vous pensé à cela ? Je vous souhaite beaucoup de soleil et de chaleur. Ici, il n’y a encore que des bourgeons, et hier il est tombé du grésil. Je me demande où en est mon « Midi » de Südende. L’année dernière, nous sommes restées un moment devant la grille, vous admiriez l’exubérance de la végétation.

Ne vous donnez pas le souci d’écrire des lettres. Moi, je vous écrirai longuement, mais il me suffit que vous m’envoyiez un petit mot sur une carte postale. Sortez le plus possible, faites beaucoup de botanique. Avez-vous emporté ma petite flore ? Gardez confiance, chère amie, tout ira bien, vous verrez.

Je vous embrasse affectueusement

Votre amie fidèle

Rosa
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Wroncke, le 2 mai 1917

En avril dernier, si vous vous souvenez, je vous ai appelés tous les deux au téléphone et vous ai demandé de venir avec moi à dix heures, au Jardin botanique entendre le rossignol qui donnait un véritable concert. Cachés par d’épais taillis, nous nous sommes assis sur les pierres, près d’un filet d’eau. Après le chant du rossignol, nous avons entendu tout à coup un appel plaintif, sur une note, quelque chose comme « gligligligligliglic ». J’ai pensé alors au cri d’un oiseau des marais, d’un oiseau aquatique, et Karl était du même avis, mais nous n’avons pu savoir exactement. Eh bien ! Imaginez-vous qu’un beau matin – il y a quelques jours de cela – j’ai entendu ici le même cri plaintif qui venait du voisinage. Le cœur battant d’impatience, j’ai voulu savoir quel était cet oiseau. Je n’ai eu de cesse jusqu’à ce que j’ai trouvé, et j’apprends aujourd’hui qu’il ne s’agit pas d’un oiseau des marais, mais du torcol qui est une sorte de pic. Il n’est guère plus gros qu’un moineau, et son nom lui vient de ce qu’il essaie d’effrayer l’ennemi par des attitudes comiques et par des contorsions de la tête lorsqu’il est en danger. Il ne se nourrit que de fourmis qu’il attrape avec sa langue collante, à la manière du fourmilier. C’est pourquoi les Espagnols l’appellent « hormiguero », l’oiseau-fourmilier. D’ailleurs, Möricke a consacré à cet oiseau un charmant poème humoristique qui a été mis en musique par Hugo Wolf. Je suis aussi heureuse que si j’avais reçu un cadeau depuis que je connais le nom de l’oiseau à la voix plaintive. Vous pourriez l’écire à Karl, cela lui ferait plaisir.

Ce que je lis ? Surtout des ouvrages de sciences naturelles : botanique et zoologie. Hier, par exemple, j’ai appris pourquoi les oiseaux chanteurs disparaissent d’Allemagne. Cela est dû à l’extension de la culture rationnelle – sylviculture, horticulture, agriculture – qui détruit peu à peu les endroits où ils nichent et se nourrissent : arbres creux, terres en friche, broussailles, feuilles fanées qui jonchent le sol. J’ai lu cela avec beaucoup de tristesse. Je n’ai pas tellement pensé au chant des oiseaux et à ce qu’il représente pour les hommes, mais je n’ai pu retenir mes larmes à l’idée d’une disparition silencieuse, irrémédiable de ces petites créatures sans défense. Je me suis souvenue d’un livre russe, du professeur Sieber sur la disparation des Peaux-Rouges en Amérique du Nord que j’ai lu à Zurich : eux aussi sont peu à peu chassés de leur territoire par l’homme civilisé et sont condamnés à une mort silencieuse et cruelle.

Mais il faut que je sois malade pour que tout me bouleverse à ce point. Savez-vous que j’ai souvent l’impression de ne pas être vraiment un être humain, mais un oiseau ou un autre animal qui a pris forme humaine. Au fond, je me sens beaucoup plus chez moi das un bout de jardin, comme ici, ou à la campagne, couchée dans l’herbe au milieu des bourdons, que dans un congrès du parti. A vous je peux bien le dire, vous n’allez pas me soupçonner aussitôt de trahir le socialisme. Vous le savez, j’espère mourir malgré tout à mon poste, dans un combat de rue ou un pénitencier. Mais, en mon for intérieur, je suis plus près de mes mésanges charbonnières que des « camarades ». Ce n’est pas que je trouve dans la nature un repos, un refuge, comme tant d’hommes politiques qui ont intérieurement fait faillite. Au contraire, la nature m’offre, elle aussi, à chaque pas, des spectacles si cruels qu’ils me causent de vives souffrances. Je vous raconterai, par exemple, une petite aventure dont le souvenir me poursuit. Au printemps dernier je revenais d’une promenade à la campagne et je suivais la rue tranquille et déserte quand mon attention fut attirée par une petite tache sombre sur le sol. Je me penchai et fus témoin d’un drame silencieux. Un gros scarabée gisait sur le dos et essayait vainement de se défendre contre une horde de minuscules fourmis qui se pressaient autour de lui et le dévoraient vivant ! Frémissant d’horreur, je pris mon mouchoir et commençai à chasser ces monstres. Mais les fourmis étaient si acharnées et si tenaces que je dus leur livrer un long combat. Quand j’eus enfin libéré la pauvre victime et l’eus posée sur l’herbe, je m’aperçus que deux de ses pattes étaient déjà mangées. Je m’enfuis, avec le sentiment pénible que je lui avais rendu un service fort contestable.

Nous avons déjà de longs crépuscules. D’ordinaire, j’aime beaucoup ces heures de la journée. A Südende, j’avais une quantité de merles ; ici, ils ne se montrent pas et se taisent pour le moment. Pendant tout l’hiver, j’ai nourri un couple, mais il est parti. Habituellement, à Südende, je passais mes soirées à flâner dans la rue. C’est un si beau spectacle lorsque les flammes roses du gaz, qui semblent intimidées par les dernières lueurs violettes du jour, tremblent soudain derrière la vitre des réverbères. Dans la rue glisse la silhouette d’une concierge qui se hâte de rentrer chez elle ou d’une bonne qui court acheter quelque chose chez le boulanger ou l’épicier. Les enfants du cordonnier, qui sont mes amis, continuaient à jouer dehors, malgré l’obscurité, jusqu’au moment où une voix énergique les appelait à l’angle de la rue. A cette heure, il y avait toujours un merle qui ne pouvait trouver le repose et qui, soudain, jetait des cris perçants ou bavardait comme un enfant mal élevé et volait bruyamment d’arbre en arbre. Et je restais au milieu de la rue, à compter les premières étoiles. Je n’avais pas envie de rentrer, de quitter cette douce atmosphère de crépuscule dans laquelle le jour et la nuit se fondaient lentement. Sonjuscha, je ne tarderai pas à vous écrire de nouveau. Gardez confiance, tout ira bien – pour Karl aussi. Au revoir, jusqu’à la prochaine lettre.

Je vous embrasse

Votre Rosa

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L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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Re: Belles feuilles

Message par com_71 » 16 Jan 2022, 01:53

Et la lettre à Mathilde Würm, décembre 1916 :
Ma chère Tilde!

Je tiens à répondre sur le champ à ta lettre de Noël, avant que ne retombe la colère qu'elle a fait naître en moi. Oui ta lettre m'a mise en rage, parce que si courte soit-elle, chaque ligne montre à quel point tu es retombée sous l'emprise de ton milieu. Ce ton geignard, et ces jérémiades à propos des "déceptions" que vous auriez subies, imputables aux autres soi-disant, alors qu'il vous suffirait de vous regarder dans une glace pour voir la réplique la plus parfaite de ce que l'humanité a de pitoyable!

Voilà maintenant que tu dis "nous" pour parler de ce tas de grenouilles nauséabondes, alors qu'autrefois, quand tu étais avec moi, "nous" désignait ceux de mon bord. Alors attends voir, je vais t'en donner moi, du "vous"!

Vous avez "trop peu d'élan" à mon goût, dis-tu mélancoliquement. "Trop peu" ne serait pas si mal! Vous n'avez pas d'élan du tout, vous rampez. Ce n'est pas une différence de degré, mais de nature. Au fond, "vous" êtes d'une autre espèce zoologique que moi, et vos personnes chagrines, moroses, lâches et tièdes ne m'ont jamais été aussi étrangères, je ne les ai jamais autant détestées qu'aujourd'hui. Ca vous dirait bien d'"avoir un peu d'élan", écris-tu, seulement après, on se retrouve au trou, "et là on ne sert plus à grand chose". Ah! quelle misère que vos âmes d'épiciers! Vous seriez prêts à la rigueur à montrer un peu d'"héroïsme", mais seulement "contre monnaie sonnante", et tant pis si on ne vous donne que trois pauvres sous moisis, pourvu que vous voyiez toujours le "bénéfice" sur le comptoir.

Ils n'ont pas été dits pour vous les mots tout simples de cet homme honnête et droit: "Je suis là, je ne puis faire autrement, que Dieu me vienne en aide"*. C'est une aubaine qu'à ce jour, l'histoire du monde n'ait pas été faite par vos semblables, sinon, nous n'aurions pas eu la Réforme, et nous en serions sans doute encore à l'Ancien Régime.

Pour ce qui est de moi, qui n'ait jamais été tendre, je suis devenue ces derniers temps comme de l'acier poli, et plus jamais je ne ferai la moindre concession, ni en politique ni dans mes relations personnelles. Il suffit que je me rappelle la galerie de tes héros pour que ça me flanque un cafard noir: le gentil Haase, Dittmann, avec sa jolie barbe et ses jolis discours au Reichstag, Kautsky, le pâtre vacillant, suivi fidèlement, comme de bien entendu, par ton Emmanuel, - pour le meilleur et pour le pire, Arthur le magnifique - ah, je n'en finirai!

Je te le jure: j'aimerais mieux rester enfermée - et je ne dis pas ici, où je suis à tous les points de vue comme au paradis, mais même dans le salle trou de l'Alexanderplatz, où dans ma cellule de 11 m3, sans lumière le matin ni le soir, coincée entre le WC (sans W!) et le lit de fer, je déclamais mon Mörike, plutôt que de "lutter" - si l'on peut dire - aux côtés de vos héros, ou simplement d'avoir affaire à eux... Je te le dis, dès que je pourrai mettre le nez dehors, je prendrai en chasse et harcèlerai votre bande de grenouilles, à son de trompe, à coup de fouet, et je lâcherai sur elle mes chiens - j'allais dire comme Penthésilée, mais pardieu, vous n'êtes pas des Achille.

Ca te suffit, comme voeux de nouvel an?

Et puis... Fais donc en sorte de rester un être humain. C'est ça l'essentiel: être humain. Et ça, ça veut dire être solide, clair et calme, oui, calme, envers et contre tout, car gémir est l'affaire des faibles. Etre humain, c'est s'il le faut, mettre gaiement sa vie toute entière "sur la grande balance du destin" tout en se rejouissant de chaque belle journée et de chaque beau nuage. Je ne sais pas, hélas, donner de recettes, je ne sais pas dire comment on fait pour être humain, je sais seulement comment on l'est, et tu le savais toi aussi, chaque fois que nous nous promenions quelques heures dans la campagne de Südende, et que les rougeoiments du soir se posaient sur les blés. Le monde est si beau malgré toutes les horreurs, et il serait plus beau encore s'il n'y avait pas des pleutres et des lâches. Allez va! Je te fais un baiser, car tu es, malgré tout, un brave petit gars. Bonne année!
L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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