Cronstadt

Marxisme et mouvement ouvrier.

Cronstadt

Message par com_71 » 14 Avr 2021, 10:29

Je viens de tomber sur 2 textes de J.J. Marie, l'un ancien, l'autre récent, qui apportent des éléments de débat (puisque débat il y a et qu'il n'est pas proche de l'extinction ;) ).

l'Histoire a écrit :Le dernier survivant de Cronstadt
Jean-Jacques Marie, mars 1991.

Il y a soixante-dix ans, en mars 1921, les marins, soldats et ouvriers soviétiques de Cronstadt, port militaire sur la Baltique, se révoltent contre le gouvernement révolutionnaire. Malgré l'échec final du soulèvement, les bolcheviks durent changer de cap. Le dernier survivant de cette insurrection provoquée par la famine vient de publier ses Mémoires en Union soviétique. Jean-Jacques Marie les a lus pour nous.

Ivan Ermolaev a quatre-vingt-dix ans : il est le dernier survivant de l'insurrection qui éclata en mars 1921 dans l'îlot de Cronstadt, port militaire de Petrograd et clé de la Baltique. En 1989, il a écrit ses souvenirs et ceux-ci ont été publiés dans la revue soviétique Drujba Narodov, en mars 1990. Après le roman document de Mikhail Kouraev [1], ils constituent la première source sur Cronstadt publiée en Union soviétique.

Rédigés soixante-huit ans après l'événement, ces souvenirs ne bouleversent pas l'histoire de Cronstadt, mais ils mettent en évidence trois points importants : 1) la révolte fut spontanée et improvisée ; 2) les marins révoltés se sentent beaucoup moins liés aux traditions des révolutionnaires de 1917 qu'à l'état d'esprit de la paysannerie, surtout de sa couche qui, disposant de quelques surplus commercialisables, ne supporte pas les réquisitions auxquelles elle est soumise ; 3) bien que poussée à l'affrontement par l'exigence de soviets sans communistes, la rébellion ne sait trop que faire et attend. Y eut-il des hésitations en face ? Seule la publication promise des débats du Bureau politique et celle des débats du Comité du Parti et du Soviet de Petrograd nous le diront vraiment.

Comme les nombreuses révoltes paysannes qui l'ont précédé, le soulèvement des marins de Cronstadt exprimait la lassitude de la paysannerie et des paysans-soldats devant le « communisme de guerre » - c'est-à-dire la réquisition systématique des récoltes utilisées pour nourrir l'Armée. L'insurrection fut, pour l'essentiel, spontanée. Son principal dirigeant, le marin Petrichenko, déclarera plus tard : « Les Cronstadtiens agirent sans plan ni programme [...] tout pouvait arriver et nous ne pouvions rien prévoir. » C'est ce que redoutait le gouvernement bolchevik en cette époque de guerre civile. Aussi décida-t-il de réduire la révolte par la force des armes.

Sous la pression de la mutinerie, le Xe congrès du parti bolchevik, qui se tenait au même moment, adopta un changement brutal de politique économique : la Nouvelle Politique Economique (NEP) supprimait la réquisition des récoltes et rétablissait le libre commerce des surplus, après versement de l'impôt.

Ermolaev, matelot sur la flottille de la Volga, arrive à Cronstadt en janvier 1921. La ville est calme, mais pas les matelots : « Nous étions tous liés à la campagne, nous connaissions sa situation difficile par nos brèves permissions ou par les lettres que nous recevions. » La situation se dégrade également à Petrograd : le ravitaillement et le combustible se raréfient dans une ville soumise à un hiver glacial et le délabrement des transports ralentit, voire interrompt les arrivages de vivres. Les usines ferment les unes après les autres : un tiers des ouvriers se retrouvent au chômage, des grèves éclatent.

Le 1er mars se tient à Cronstadt un meeting, qui réunit toute la garnison - 27 000 hommes. Kalinine, le futur président de l'Union soviétique, qui représente le parti bolchevik, y est « accueilli par des applaudissements tempétueux. Tout le monde attend qu'il dise quelque chose sur la manière dont il envisage d'améliorer la situation des paysans ». Mais il se contente de belles phrases sur les exploits des marins. Des cris s'élèvent : « Assez de belles paroles ! Dis-nous plutôt quand vous en finirez avec la réquisition des vivres et quand vous supprimerez les détachements de réquisition. »

Le meeting est alors transféré sur une place plus vaste, où la même situation se répète. Un marin trapu monte à la tribune et crie : « Assez de bavardages et de compliments ! Voici nos revendications : A bas les détachements de réquisition ! Rétablissement de la liberté de commerce, élections libres des soviets ! » Le meeting s'échauffe. De nouveaux cris s'élèvent, parmi lesquels on entend : « A bas les communistes ! » Kalinine s'éclipse après le vote par l'Assemblée d'une résolution revendicative en quinze points - dont les trois cités ci-dessus forment l'essentiel.

Le lendemain, le calme règne toujours à Cronstadt : « A notre étonnement, les autorités ne prenaient aucune mesure répressive », se souvient Ermolaev. Les matelots des deux grands cuirassés, le Petropavlovsk et le Sébastopol, forment alors un Comité révolutionnaire, sous la direction duquel des « troïka » (groupe de trois) sont constituées à la tête de chaque unité : Ermolaev, qui date cette création du 4 mars, fait partie de celle de son équipage.

Le 3 mars, les marins sont officiellement accusés de fomenter une révolte contre la révolution. Pour Ermolaev cette décision est la conséquence du rapport présenté par Kalinine à son retour sur le continent. Le lendemain, « il fut proposé de créer des comités révolutionnaires dans toutes les unités de la garnison et de prendre le pouvoir dans nos mains, en écartant les commissaires [c'est-à-dire les dirigeants bolcheviks] de la direction ». Le président du Comité révolutionnaire de Cronstadt, Petrichenko, commentera quelques mois plus tard : « Sans un coup de feu, sans une goutte de sang, nous, soldats rouges, marins et ouvriers de Cronstadt, avions renversé la domination des communistes. » Le meeting du 5 mars s'achève cependant par la « décision, votée à l'unanimité, de tenter de régler le conflit de façon pacifique et d'envoyer sur le continent une délégation de la garnison pour engager des pourparlers ».

Le 6 (ou le 7) au matin, selon Ermolaev, une délégation de quatre hommes, dirigée par un membre du Comité révolutionnaire, « le matelot du cuirassé Sébastopol, Verchinine, quitta la ville pour une rencontre qui devait avoir lieu sur la glace du golfe de Finlande, entre Cronstadt et Oranienbourg. Mais, au lieu de pouvoir négocier, la délégation, qui n'était pas armée, fut arrêtée puis passée par les armes ». C'est la première fois que l'on fait état de cette délégation et, bien sûr, de son destin. On affirme que Verchinine a été arrêté le 8 mars, lors d'une parodie de négociation avec un détachement de soldats gouvernementaux pris sous le feu du fort.

Le 7 mars, en fin d'après-midi, l'artillerie ouvre le feu sur la ville. Ce bombardement, aveugle et inefficace, est suivi, le lendemain, sur la glace qui entoure la forteresse, d'une première offensive de fantassins. Le même jour, ouvrant le Congrès du parti bolchevik, Lénine, après avoir analysé longuement la révolte de Cronstadt, conclut qu'il est nécessaire de « faire le maximum de concessions pour offrir au petit producteur les meilleures conditions, qui lui permettent de déployer ses forces » c'est-à-dire « l'adoption de l'impôt en nature ».

Selon Ermolaev, qui est le premier à l'affirmer, cette prise de position modifia l'atmosphère dans la forteresse insurgée : « Le 10 mars, le Comité révolutionnaire convoqua une réunion des troïka révolutionnaires de toutes les unités pour discuter de la situation qui s'était créée, maintenant que nos revendications essentielles étaient satisfaites. Il devenait clair que le gouvernement s'était engagé à alléger la situation des paysans. C'est pourquoi on décida d'envoyer une seconde délégation, mandatée pour engager des pourparlers, en vue de régler pacifiquement le conflit, dirigée par un membre de Comité révolutionnaire, un matelot du cuirassé Sébastopol, le camarade Perepelkine. Mais cette délégation connut le même sort que la première : ses membres furent arrêtés et exécutés. »

Ces lignes sont troublantes : si Lénine avait annoncé dès le 8 mars l'instauration de l'impôt en nature et donc, implicitement, la suppression du système des réquisitions, le Congrès n'a adopté l'ensemble des décisions que le 15. Aucune autre source n'évoque cette seconde délégation, et l'on affirme généralement que Perepelkine fut fait prisonnier au combat.

Du 9 au 13 mars, les forts du littoral canonnent la citadelle et les quelques tentatives d'assaut des troupes gouvernementales, commandées par le général Toukhatchevski, sont repoussées sans grande difficulté. Le 14, l'artillerie des insurgés écrase encore la première offensive. Mais le déséquilibre des forces est désormais trop grand et, ce même jour, Ermolaev est informé que le Comité révolutionnaire, sûr de sa défaite, organise la fuite des insurgés vers la Finlande, sur la glace qui entoure l'île.

Le 16, sous les bombardements de l'artillerie, l'exode commence. Le 17, les troupes de Toukhatchevski lancent une offensive générale par le sud, l'ouest et l'est. Le 18, la ville tombe. Des milliers d'insurgés, dont Ermolaev, ont fui, dès le matin, vers le nord et gagné la Finlande. Là ils sont regroupés (Ermolaev dit « internés ») dans un camp où leur parvient, quelques mois plus tard, l'annonce de leur amnistie.

La plupart rentrent alors en Union soviétique, mais dix-neuf d'entre eux, membres des troïka des navires, des unités et des forts de la garnison, sont arrêtés et emprisonnés plus d'un an à Petrograd. On ne les convoque à aucun interrogatoire, on ne leur présente aucun acte d'accusation. Au bout d'une année, ils entament une grève de la faim. On les isole alors. Sur le mur de sa cellule, Ermolaev lit l'inscription suivante : « Ici a été interné, dans l'attente de son exécution, le matelot du Sébastopol, Perepelkine, membre du Comité révolutionnaire de Cronstadt insurgé. 27 novembre 1921. »

Cinq jours plus tard, les dix-neuf sont condamnés à trois ans de réclusion dans le camp des îles Solovki, au nord de la Russie. Ils y arrivent en octobre 1923. En mai 1924, une commission gouvernementale décide leur libération, qui devient effective en octobre. Ermolaev est alors assigné à résidence à Nijny Novgorod (future Gorki) où, dit-il, « j'acquis la qualification d'ingénieur du bâtiment, métier auquel je me consacrai pendant plus de quarante ans ».

Dans ce Testament du dernier insurgé, qu'il intitule Le Pouvoir aux Soviets (c'est-à-dire pas au Parti), Ermolaev caractérise ainsi cette révolte : « Cette protestation contre la prolongation de la politique de la réquisition des récoltes et des détachements de ravitaillement n'était rien d'autre que le point culminant des soulèvements paysans, qui avaient dévalé sur toute le Russie : dans la région de Tambov, dans la Basse-Volga et la Mechtchera... Les Cronstadtiens ont avancé les mêmes mots d'ordre qu'eux, et ce ne sont pas des généraux blancs, des socialistes révolutionnaires, des menchéviks, des cadets ou des aventuriers de tout poil, qui les ont dirigés [...], mais des matelots du rang et soldats de l'Armée rouge, fraîchement sortis de la paysannerie. »

1. Le Capitaine Dikstein, Paris, Albin Michel, 1990.

https://www.lhistoire.fr/le-dernier-sur ... -cronstadt

Revue L’Anticapitaliste n°124 (mars 2020) a écrit :« Les événements de Cronstadt sont un éclair qui a illuminé la réalité plus vivement que tout »Jean-Jacques Marie

Le 1er mars 1921 se déroulait le premier acte de l’insurrection des marins et soldats de Cronstadt qui s’acheva le 18 mars par des combats sanglants et une répression impitoyable. Cet événement a suscité de multiples débats. Nous avons interrogé Jean-Jacques Marie, auteur de nombreux ouvrages sur la révolution russe et notamment d’un récit du soulèvement.

L'Anticapitaliste : Quelles sont les origines de la révolte ?

Jean-Jacques Marie : La révolte des marins de la base navale de Cronstadt au large de Petrograd (actuellement Saint-Pétersbourg) découle d’abord de la situation dans laquelle se trouve à la fin de l’hiver 1920-1921 la Russie soviétique, ruinée et épuisée par quatre années de guerre et trois années de guerre civile. Le pays est exsangue, sa monnaie est devenue virtuelle, son industrie moribonde ne fabrique même plus les objets de première nécessité dont les paysans auraient besoin pour leurs travaux les plus modestes alors que l’on réquisitionne leurs récoltes pour nourrir les villes et une armée de 5 millions de soldats dont la démobilisation commence lentement. Le mécontentement grandit dans la paysannerie. Au VIIIe congrès des Soviets, en décembre 1920, un délégué paysan proteste : « Tout va bien, seulement la terre est à nous et le blé est à vous, l’eau est à nous et le poisson est à vous, les forêts sont à nous et le bois est à vous… » Ce mécontentement débouche sur des révoltes de plus en plus massives dans la région de Tambov puis de Tioumen, qui mobilisent à elles deux, sur un million de kilomètres carrés, une centaine de milliers de paysans plus ou moins bien armés. Des insurrections paysannes plus modestes aux mobiles identiques éclatent aussi alors dans la région de Voronèje, dans la moyenne Volga, dans le Don et dans le Kouban. L’insurrection de Cronstadt les couronne et les parachève.

Or, si les équipages des deux grands cuirassés ancrés à Cronstadt, le Petropavlosk et le Sébastopol, sont, pour l’essentiel, des marins éprouvés puisque 80 % d’entre eux sont dans la marine depuis 1917 ou plus tôt, une grande partie de la garnison de Cronstadt et une partie des équipages des autres navires sont formés de paysans : près de 1 000 anciens prisonniers de l’armée de Denikine originaires du Kouban et surtout 5 000 anciens makhnovistes faits prisonniers après l’écrasement de l’armée de Makhno, en novembre 1920. L’état-major de l’Armée rouge, pour éloigner de leur Ukraine natale ces soldats-paysans à l’esprit anarchisant, les a envoyés dans la flotte de la Baltique qui, restant à quai sans combattre, vu l’absence d’opération militaire dans le secteur depuis l’hiver 1919, lui semblait l’idéal pour affecter ces éléments instables.

À Cronstadt, les marins s’agitent, énervés par les plaintes qu’ils reçoivent de leurs parents au village, las de la réquisition, souvent violente, de leur maigre bétail, de leur moisson, voire de leur maigre linge de corps. Pendant l’automne 1920, 40 % des communistes de la flotte de la Baltique ont rendu leur carte du Parti communiste.

Pour pallier le manque de pain, le 21 janvier, le gouvernement réduit d’un tiers les rations alimentaires de Moscou, de Petrograd, d’Ivanovo-Voznessensk, centre de l’industrie textile moribonde, et de Cronstadt. La mesure exaspère les ouvriers, les matelots et les soldats affamés. La situation de Petrograd, dont Cronstadt commande l’accès maritime, est dramatique. Les trains, bloqués par les insurrections paysannes, ne parviennent plus à Petrograd, qui manque de combustible et de pain. Fin janvier, le soviet de la ville réduit certaines rations alimentaires et les normes de livraison de pain. Dans les unités de la garnison où les soldats manquent de bottes et de pain et mendient parfois dans les rues, la grogne se répand. Le 11, vu le manque de matières premières et de combustible, le soviet de Petrograd ferme une centaine d’usines. Le 24, 2 000 ouvriers, furieux, descendent dans les rues. Le 24 février, Lénine déclare aux militants de Moscou : « Le mécontentement a pris un caractère général. » Le pouvoir ne parvient pas à en endiguer l’extension. Le lendemain, Zinoviev, président du soviet de la ville, déclare la loi martiale à Petrograd.

C’est le point de départ de la révolte de Cronstadt. Le 26 février, des délégués de l’équipage de deux cuirassés ancrés dans l’île, le Petropavlovsk et le Sébastopol, descendent dans les usines en grève et tiennent à leur retour, le 1er mars, un grand meeting où 15 000 marins et soldats, quasi unanimes, adoptent une résolution qui se répandra sous le slogan « Les soviets sans communistes », qui n’y figure pas mais résume assez bien son contenu. Pour le tchékiste Agranov, chargé d’une enquête sur elle après son écrasement, l’insurrection « est le développement direct et logique des troubles et des grèves de plusieurs usines et fabriques de Petrograd, qui ont éclaté dans la dernière semaine de février. »

Les revendications des marins ont un aspect économique mais sont essentiellement politiques. Peux-tu les rappeler ?

Après six heures de débats agités, l’assemblée du 1er mars adopte donc à la quasi-unanimité une résolution, dont elle exige la publication dans la presse. Le texte contient des revendications économiques (la suppression des barrages et des détachements de barrage, qui confisquent le ravitaillement obtenu par trocs divers auprès des paysans, l’égalisation des rations alimentaires, la liberté totale d’exploitation de sa terre par le paysan sans utilisation de main-d’œuvre salariée, et la liberté du travail de l’artisan aux mêmes conditions). Mais les revendications politiques occupent la plus grande place. La résolution réclame la réélection immédiate des soviets à bulletin secret, la liberté de parole et de presse pour les anarchistes et les socialistes de gauche, la libération de tous les détenus politiques ouvriers et paysans, la convocation rapide en dehors des partis politiques d’une conférence des ouvriers, soldats rouges et marins de Petrograd, de Cronstadt et de la province de Petrograd, l’abolition de tous les organes politiques et détachements de choc dans l’armée et les usines.

La résolution se conclut par un appel à l’armée, ajouté in extremis, qui invite l’armée à se rallier aux protestataires et a donc un relent insurrectionnel : « Nous demandons à toutes les unités de l’armée et aussi aux camarades “élèves-officiers” de se joindre à notre résolution ».

Pourquoi ces mensonges de la direction bolchevique sur les insurgés avec la dénonciation sans fondement comme « complot des Gardes blancs » ? Et pourquoi cette répression très brutale une fois la victoire remportée ?

Trotsky affirme dans Leur morale et la nôtre : « La guerre est aussi inconcevable sans mensonge que la machine sans graissage ». Cette vérité vaut plus encore pour la guerre civile que pour la guerre entre États. Chaque camp utilise, en effet, la propagande pour conforter ses partisans et gagner à soi les hésitants et les indécis. Sa part, parfois très mince, de vérité, est subordonnée à cet objectif vital.

Ce constat s’applique d’autant plus à l’insurrection de Cronstadt que la panique saisit les responsables. Ainsi, dès qu’il reçoit la résolution des marins révoltés, Zinoviev, affolé, télégraphie à Lénine qu’ils ont adopté une résolution « S-R - cents noirs », c’est-à-dire ultraréactionnaire, sans lui en communiquer le texte. Ce mensonge de Zinoviev reflète une panique compréhensible provoquée par le risque d’une jonction entre les marins révoltés et des ouvriers de Petrograd à peine sortis d’une grève et dont il n’a guère les moyens matériels de satisfaire les revendications élémentaires. Et si se joignaient à eux les 12 000 marins stationnés dans le port de Petrograd, qui finalement garderont une réserve prudente, mais nullement garantie d’avance… Cette panique explique sans doute la brutalité de la répression. Le 17 mars, à la veille de la chute de l’île, 7 000 insurgés, dont la majorité des membres du comité révolutionnaire provisoire, s’enfuiront pour se réfugier en Finlande. 6 528 insurgés restés à Cronstadt seront arrêtés, dont 2 168 seront fusillés.

Le 2 mars, un communiqué du gouvernement signé Lénine et Trotsky dénonce la résolution de Cronstadt en reprenant la formulation de Zinoviev, que Lénine abandonnera au congrès du parti bolchevik. Le même jour, les révoltés proclament un Comité révolutionnaire provisoire et passent donc de la protestation à l’insurrection. Les Izvestia de Cronstadt du 4 mars proclament d’ailleurs : « Le pouvoir odieux des communistes a été jeté bas ». Le rédacteur du journal, reprenant un thème de la propagande blanche, dénonce « les commissaires, prêts à fuir les poches remplies de billets de banque tsaristes et d’or, produit du labeur et du sang ouvriers ».

Trotsky, lui, de son côté, insiste sur le rôle qu’il attribue à l’ancien général blanc Kozlovski qui commande l’artillerie de l’île. Or, ce général, bien qu’hostile au régime soviétique, ne joue en rien dans l’insurrection le rôle politique que la propagande officielle lui attribue. Le tchékiste Agranov, dans son rapport, critique vivement les déclarations et ultimatums de Lénine, Trotsky et Zinoviev, publiés d’ailleurs sans coupure, souligne-t-il, dans la presse du comité révolutionnaire de Cronstadt. « Ces appels […] où l’on dénonçait comme responsables du soulèvement les agents de l’Entente et le général Kozlovski irritèrent les matelots et les ouvriers de Cronstadt. Kozlovski était pratiquement inconnu des larges masses qui ressentaient elles-mêmes le caractère spontané de leur mouvement. » Agranov précise en outre : « L’enquête n’a pas établi que l’éclatement de la révolte ait été préparé par le travail d’une quelconque organisation contre-révolutionnaire ou par le travail d’espions de l’Entente dans le commandement de la forteresse. Tout le déroulement du mouvement contredit une telle possibilité. » Impossible d’être plus clair.

Le Xe congrès du Parti communiste qui se tient au même moment est à la fois (outre le débat sur les syndicats) celui de la NEP et celui de l’interdiction des fractions. Dans quelle mesure le soulèvement a-t-il pesé sur ses débats ?

Le Xe congrès du Parti bolchevik qui s’ouvre le 8 mars est tout entier placé sous le signe de Cronstadt. Lénine a, selon ses propres mots, « tout ramené aux leçons de Cronstadt, tout, depuis le début jusqu’à la fin. » Il ajoute : « Les événements de Cronstadt sont un éclair qui a illuminé la réalité plus vivement que tout. » Dans une réunion interne il affirme : à Cronstadt, « on ne veut ni les gardes blancs ni notre pouvoir et il n’y en a pas d’autre ». Confirmant ce jugement, le désarroi poussera, après leur défaite, le secrétaire du Comité révolutionnaire provisoire Petritchenko et quatre anciens insurgés à proposer une alliance au général blanc Wrangel. Soulignant que « des actions isolées ne permettent pas de renverser les communistes », ils affirment : « Le soulèvement de Cronstadt avait comme seule fin de renverser le parti bolchevik » et insistent sur la portée du slogan « Tout le pouvoir aux soviets et pas aux partis » dont « la signification politique est très importante, car il arrache aux communistes l’arme qu’ils utilisent habilement pour réaliser les idées communistes » et « constitue une manœuvre politique adéquate car elle suscite la scission dans les rangs des communistes et est populaire dans les masses ». Comme ils exigent que les paysans gardent la terre prise aux grands propriétaires, Wrangel, alors réfugié à Bizerte sous la protection du gouvernement français, ne répond pas…

Cronstadt est, pour Lénine, beaucoup plus qu’un soubresaut de la guerre civile parmi d’autres. Le peuple, dit-il, est épuisé, « la paysannerie ne veut plus continuer à vivre de la sorte ». Pour renouer un lien avec elle au moment où les dernières insurrections paysannes agonisent, il faut donc, explique-t-il, lui accorder la liberté d’échange sous peine de voir le pouvoir soviétique renversé, puisque la révolution mondiale tarde. Lénine propose donc au congrès de remplacer la réquisition par un impôt en nature ne prélevant qu’une partie de la récolte, dont le paysan sera libre de vendre le reste à son gré. Youri Larine avait fait voter par un congrès de l’économie une première esquisse de la NEP dès janvier 1920 et Trotsky en avait proposé une seconde variante en mars 1920. Dans les deux cas Lénine s’y était vivement opposé. Staline, qui l’a alors soutenu, attendra courageusement l’agonie de Lénine pour se demander « [s’]il n’a pas fallu des faits comme Cronstadt et Tambov pour que nous comprenions qu’il était impossible de continuer à vivre dans les conditions du communisme de guerre ».

Trotsky a qualifié la répression du soulèvement de « tragique nécessité ». Cela fait encore débat. Par ailleurs, même si on comprend la nécessité militaire immédiate de combattre l’insurrection (ce qui est le point de vue de l’historien du mouvement anarchiste Paul Avrich), on peut penser que cela aurait dû s’accompagner de mesures pour la démocratie dans l’État ouvrier. La « tradition troskiste » n’a-t-elle pas fait trop abstraction de cette question ?

Accompagner ces décisions de mesures pour la démocratie dans l’État ouvrier ? Pour le parti au pouvoir la question est évacuée pour une raison simple : dans ce pays, ruiné, affamé et épuisé, le pouvoir du Parti bolchevik en mars 1921 ne tient guère qu’à un fil, comme Lénine le répète. Le Parti bolchevik est quasiment suspendu dans le vide entre une classe ouvrière épuisée et mécontente et une paysannerie révoltée, désireuse de pouvoir vendre librement les produits des terres que la révolution lui a données. La vague révolutionnaire qui a balayé l’Europe, a empêché l’intervention militaire des grandes puissances de le renverser. La révolution mondiale avortée l’a donc sauvé. Mais son assise intérieure se réduit de plus en plus.

C’est pourquoi Lénine affirme nécessaire « [d’]assurer la cohésion du parti, d’interdire l’opposition ». Il fait donc voter par le congrès à huis clos une résolution « sur l’unité du parti », qui part de Cronstadt : « L’exploitation par les ennemis du prolétariat de toute déviation de la ligne communiste a été illustrée de la façon la plus saisissante sans doute par l’émeute de Cronstadt ». La résolution décide de dissoudre toutes les tendances constituées (ou fractions) dans le parti sous peine d’exclusion immédiate. Le point, qui ne fut pas alors publié, donne plein pouvoir au comité central pour « faire régner une discipline stricte à l’intérieur du parti et dans toute l’activité des Soviets et d’obtenir le maximum d’unité en éliminant toute action fractionnelle ». La violente lutte de fractions qui s’est développée, surtout à Petrograd et Cronstadt sous l’impulsion de Zinoviev au cours de l’hiver 1920-1921, sur les désaccords concernant la politique syndicale a en effet été l’un des facteurs déclencheurs de l’insurrection. Ainsi le 13 janvier, un partisan de la motion Lénine-Zinoviev, à laquelle Trotsky opposait la sienne, déclarait devant 3 000 marins communistes de Petrograd : « Trotsky et ses partisans veulent nous enfermer en prison, au bagne et derrière les barreaux ». Trotsky étant alors le chef de l’armée, et Raskolnikov, signataire de sa motion, le commissaire politique de la flotte de la Baltique, cette déclaration sapait leur autorité. Agranov rappellera les effets funestes de cette violente querelle : « La décomposition de l’organisation communiste de Cronstadt […] s’accéléra incroyablement à la suite des discussions acharnées dans les rangs du parti […]. L’éclatement de l’organisation en différents groupes et nuances de pensées dans ces conditions débouchait inévitablement sur sa dislocation », qui a facilité le ralliement de nombreux communistes à l’insurrection.

Si les brutaux affrontements de tendance ont abouti à menacer l’existence même du pouvoir soviétique il faut donc, au moment où l’on fait de grandes concessions à la paysannerie pour l’apaiser, suspendre « provisoirement » l’exercice du droit de fraction. L’interdiction doit s’appliquer tant que la révolution n’a pas triomphé en Europe et que l’Union soviétique reste isolée : « Tant que la révolution n’a pas éclaté dans d’autres pays, il nous faudra des dizaines d’années pour nous en sortir » dit alors Lénine. Le provisoire va donc durer ! Lorsque l’opposition de gauche, dans une période de redressement économique, se dressera contre l’appareil à l’automne 1923, Staline rendra public ce point 7, le 17 janvier 1924, quatre jours avant la mort de Lénine, réduit au silence depuis dix mois. Mais ne nous trompons pas. Staline et sa fraction doivent leur victoire, non à cet article mais au fait qu’ils incarnent et défendent les intérêts d’une caste bureaucratique vorace, qui prolifère sur l’épuisement d’une classe ouvrière à genoux dans une URSS qui reste isolée, grâce, entre autres, au soutien de la social-démocratie au règne alors vacillant du capital.

Propos recueillis par Henri Wilno

https://lanticapitaliste.org/opinions/h ... s-vivement
L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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Re: Cronstadt

Message par Cyrano » 14 Avr 2021, 15:54

Le texte titré: "Les événements de Cronstadt sont un éclair qui a illuminé la réalité plus vivement que tout" est récent et résume bien le bouquin que Jean-Jacques Marie a consacré à Cronstadt.
Ça me semble bien plus pertinent que de s'empresser de citer les deux ou trois mises au point de Léon Trotsky qui sont bien loin de la formule de Lénine sur la réalité qui saute soudainement aux yeux.
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Re: Cronstadt

Message par Sinoue » 15 Avr 2021, 23:14

Donc d'après J-J Marie, les explications de Trotsky n'ont donc pas de valeur? Toutes les explications sur le complot blanc en sous-main?
Sinoue
 
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Re: Cronstadt

Message par Cyrano » 17 Avr 2021, 14:53

Pour Sinoue : (mais tout le monde a le droit de lire, hein!)
La main d'un blanc dans la culotte d'un marin de Cronstadt? cette fable n'a pas longtemps eu de crédit et en a encore moins maintenant.
Et je ne crois pas que Jean-Jacques Marie dise que les explications de Trotsky «n'ont donc pas de valeur».

Je n'ai pas souvenir que Léon Trotsky ait invoqué un fourbe complot blanc – et je ne crois pas que cette idée soit présente dans les quelques textes de 1938 ou un peu avant.
Mais Errare humanum est! Je veux bien réviser mes souvenirs. Et je persiste: je préfère l'article de Jean-Jacques Marie au texte de Léon Trotsky qu'on cite souvent dès que ça cause de Cronstadt.
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Re: Cronstadt

Message par pouchtaxi » 18 Avr 2021, 14:56

Sinoue a écrit : Toutes les explications sur le complot blanc en sous-main?


A quels textes de Trotsky songes-tu ?

Le classique « Beaucoup de tapage…. » de 1938 n’y fait pas allusion.

Pour cette discussion une bonne référence est le chapitre 3 du livre de Paul Avrich sur Cronstadt.

Ce chapitre intitulé : « Cronstadt et l’émigration russe » étudie en détail l’hypothèse du complot.

On peut en trouver une version en langue originale et pdf libre sur internet

https://libcom.org/library/kronstadt-1921-paul-avrich-0.

Je n’ai pas trouvé de version française numérique.

A défaut, se procurer le livre est une bonne idée de lecture !
pouchtaxi
 
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Re: Cronstadt

Message par com_71 » 18 Avr 2021, 15:59

Un autre article de JJ. Marie devenu apparemment une sorte de Docteur es Cronstadt :( :
La révolte de Cronstadt par Jean-Jacques Marie
1er mars 2021

Il y a cent ans, le 1er mars 1921, une insurrection éclate à Cronstadt, île dressée au milieu du golfe de la Baltique, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Petrograd, et qui en défend l’accès. Près de 20 000 hommes sont entassés sur les navires immobilisés par les glaces et dans les forts. Au bout de dix-sept jours, la révolte sera écrasée par l’Armée rouge. C’est à cet épisode tragique qu’est consacré Cronstadt 1921, aux éditions Les Nuits Rouges, qui ont auparavant publié le riche livre de Stephen Smith sur la révolution dans les usines en Russie (Petrograd rouge) et republié les souvenirs de l’anarchiste américaine Emma Goldman sur ses deux années passées en Russie (L’agonie de la révolution). Les éditeurs proposent ici une chronique à seize voix, de participants (Trotsky, Petritchenko le président du comité révolutionnaire des insurgés), de témoins (Alexandre Berkman, Emma Goldman, Victor Serge) et d’historiens divers aux points de vue contrastés. Un choix conclu par une postface intitulée : « L’espoir raisonné d’un socialisme libertaire ».

Cronstadt 1921. Chronique à plusieurs voix de la révolte des marins et de sa répression. Les Nuits Rouges, 216 p., 12,50 €

Au début de 1921, la Russie soviétique, ruinée et épuisée par quatre années de guerre et trois années de guerre civile, est exsangue. Sa monnaie est devenue virtuelle – la valeur du rouble a diminué de 20 000 % depuis 1917, et à Petrograd 92 % du salaire des ouvriers est payé en nature. Les trains, bloqués par les insurrections de la Sibérie occidentale et de Tambov, ne parviennent plus à Petrograd, qui manque de combustible et de pain. À Cronstadt, les marins s’agitent, ébranlés par les lettres qu’ils reçoivent de leurs parents qui râlent contre la réquisition de leur maigre bétail, de leur moisson et même parfois de leur linge de corps. Au cours de l’automne 1920, 40 % des communistes de la flotte de la Baltique ont rendu leur carte du Parti.

Le parti bolchevik est quasiment suspendu dans le vide, entre une classe ouvrière épuisée, décimée, affamée, mécontente, et une paysannerie révoltée, désireuse de vendre librement les produits des terres que la révolution lui a données. La vague révolutionnaire qui a balayé l’Europe a empêché l’intervention militaire des grandes puissances de renverser le Parti. La révolution mondiale avortée l’a donc sauvé, mais son assise intérieure se réduit de plus en plus.

Pour pallier le manque de pain, le 21 janvier 1921, le gouvernement décide de réduire d’un tiers les rations alimentaires de Moscou, de Petrograd et d’Ivanovo-Voznessensk, grand centre de l’industrie textile moribonde, et de Cronstadt. La mesure exaspère les ouvriers, les matelots et les soldats affamés. Fin janvier, le soviet de Petrograd, confronté à la chute brutale des arrivages de ravitaillement, réduit certaines rations alimentaires et les normes de livraison de pain. Mécontents, des traminots et des ouvriers débrayent le 9 février. Dans les unités de la garnison où les soldats manquent de bottes et de pain, mendiant parfois dans les rues, la grogne se répand. La raréfaction brutale des matières premières et du combustible pousse le soviet de Petrograd à fermer le 11 février une centaine d’usines. Le 24 février, 2 000 ouvriers manifestent à Petrograd. Lénine déclare aux militants de Moscou : « Le mécontentement a pris un caractère général ». Le pouvoir ne parvient pas à en endiguer l’extension. Le lendemain, Grigori Zinoviev, président du Komintern, déclare la loi martiale dans la ville.

La nouvelle des troubles de Petrograd parvient à Cronstadt. Le 26, des délégués de l’équipage de deux cuirassés ancrés dans l’île, le Petropavlovsk et le Sebastopol, descendent dans les usines en grève, en reviennent excités, et tiennent, le 1er mars, un grand meeting sur la place de la Révolution. Après six heures de débats agités, l’assemblée adopte, à la quasi-unanimité des 15 000 marins et soldats présents, une résolution qui réclame la réélection immédiate des soviets à bulletin secret, la liberté de parole et de presse pour les anarchistes et les socialistes de gauche, la libération de tous les détenus politiques ouvriers et paysans, l’abolition de tous les organes politiques et détachements de choc dans l’armée et les usines, et des détachements de barrage qui confisquent les produits de la campagne achetés illégalement, l’égalisation des rations alimentaires, la liberté totale d’exploitation du paysan et de l’artisan n’exploitant pas de main-d’œuvre salariée. Cette vision d’une société de petits paysans et d’artisans libres se répand sous le slogan « Les soviets sans communistes », qui n’y figure pas, mais résume assez bien son contenu. Le 2 mars, les révoltés passent de la protestation à l’insurrection en créant un comité révolutionnaire provisoire.

Zinoviev, affolé, télégraphie à Lénine que les marins ont adopté une résolution « S-R-cent-noirs », sans lui en communiquer le texte (« S.R. » sont les initiales des Socialistes-Révolutionnaires, parti antibolchevik, et les Cent-Noirs une organisation ultra-réactionnaire et antisémite, organisatrice de pogromes au début du XXe siècle). Le lendemain, un communiqué signé Lénine et Trotsky dénonce la résolution en reprenant cette formulation que Lénine abandonnera bientôt. Lors d’une réunion, le 13 mars, il affirmera : « Cronstadt : le danger vient de ce que leurs slogans ne sont pas socialistes-révolutionnaires, mais anarchistes. »

Un appel aux insurgés lancé le 4 mars par le Comité de défense de Petrograd, présidé par Zinoviev, menace de « canarder » les insurgés « comme des perdrix », mot souvent attribué, à tort, à Trotsky. Ce dernier, dans un ultimatum, le 5 mars, exige la soumission immédiate des mutins, que la double menace exaspère, et ordonne en même temps de préparer l’écrasement de la mutinerie. Les insurgés espèrent enflammer les ouvriers de Petrograd, dont la majorité, affamés, las de la guerre civile, et souvent indifférents au sort de ces marins qui perçoivent une ration alimentaire double de la leur, ne bougent pas.

Mais Cronstadt peut s’étendre au continent, transformer les révoltes paysannes éparses en insurrection généralisée et favoriser une intervention des puissances occidentales. D’ici à la fin du mois, les glaces qui enserrent l’île et ses navires vont fondre, l’infanterie ne pourra plus l’attaquer, et l’île, contre laquelle les 12 000 marins de Petrograd, plus ou moins solidaires de leurs camarades, ne sont pas mobilisables, sera accessible aux bateaux étrangers, dont la marine de guerre anglaise. Le sort du régime est en jeu. Lénine va écraser la mutinerie, en cédant partiellement ensuite à ses demandes.

Le 7 mars au soir, Toukhatchevski lance 20 000 hommes à l’assaut de la forteresse qui les repousse. Au congrès du parti bolchevik qui s’ouvre le 8 mars sous ces auspices, Lénine déclare qu’à Cronstadt « on ne veut ni les gardes blancs, ni notre pouvoir et il n’y en a pas d’autre ». Quelques coups de canon et lâchers de tracts et de bombes inefficaces sur Cronstadt rythment les jours qui passent. Les insurgés dénoncent dans leur journal, les Izvestia de Cronstadt, « le feld-maréchal Trotsky », « le dictateur de la Russie communiste, violée par les communistes », le « sanguinaire feld-maréchal Trotsky, debout jusqu’à la ceinture dans le sang des travailleurs », « le tigre Trotsky assoiffé de sang »… Un marin le compare à un vampire : « Trotsky avait encore envie de boire du sang ouvrier dont il n’était pas rassasié […] Il a décidé de boire encore un verre du sang ouvrier et paysan ». Un appel du comité révolutionnaire exilé prêtera « au gredin Trotsky » l’ordre imaginaire de « fusiller la population de Cronstadt âgée de plus de 10 ans » (un peu plus tard il fera descendre la barre aux « plus de 6 ans »).

Le 15 mars, Lénine déclare que le peuple est épuisé, « la paysannerie ne veut plus continuer à vivre de la sorte […] il faut accorder la liberté d’échange sous peine de voir le pouvoir soviétique renversé ». Il fait voter un changement de politique économique. L’assaut final de Cronstadt commence le 17 mars au matin, sur la glace crevassée par les obus, au milieu d’une tempête de neige. Le soir, les dirigeants de l’insurrection, s’enfuient avec près de 7 000 insurgés en Finlande où ils sont entassés dans des camps. L’assaut s’achève le 18 mars au matin, après de farouches combats de rue à la baïonnette et à la grenade. Certains insurgés évoqueront 60 000 morts dus à l’assaut, soit plus que la population tout entière de l’île. Après l’écrasement de la mutinerie, la Tcheka (la police politique) arrête environ 6 500 mutins, dont elle fusille un peu plus de 2 000. Dans son Staline, écrit en 1939-1940, Trotsky qualifiera l’écrasement de la révolte de « nécessité tragique ». Quelques semaines plus tard, la dernière révolte paysanne, celle de Tambov, est écrasée elle aussi. Commence le temps des débats, acharnés, sur la portée de la révolte et de sa liquidation. Ce volume des Nuits Rouges y contribue efficacement.

Une remarque, néanmoins. Les éditeurs, évoquant le sort de Petritchenko, écrivent : « Il est réputé être entré en contact avec des membres de l’émigration tsariste, mais rien n’a été prouvé de façon certaine, et, en tout cas, il n’y eut aucun lien organisationnel entre eux. » L’affirmation est discutable. Petritchenko et quatre autres anciens insurgés communiquent à David Grimm, représentant en Finlande du général contre-révolutionnaire Wrangel, alors stationné à Bizerte sous la protection du gouvernement français, une lettre datée du 31 mai 1921, proposant une alliance au général blanc [1].

Pour les cinq signataires, « des actions isolées ne permettent pas de renverser les communistes ». Ils veulent donc « s’unir avec tous les groupes antibolcheviks à des conditions » fondées sur « l’expérience tirée de leurs trois années de lutte contre le communisme ». Ils proposent un accord en six points, dont certains inacceptables pour les Blancs comme le maintien de la terre aux paysans, la liberté des syndicats et le refus des épaulettes d’officiers. Pour séduire Wrangel, les cinq hommes affirment : « le soulèvement de Cronstadt avait comme seule fin de renverser le parti bolchevik ». Ils insistent sur l’importance tactique du slogan « tout le pouvoir aux soviets et pas aux partis » qui « constitue une manœuvre politique adéquate car elle suscite la scission dans les rangs des communistes et est populaire dans les masses […] Sa signification politique est très importante, car il arrache aux communistes l’arme qu’ils utilisent habilement pour réaliser les idées communistes ». Ils ajoutent : « après le renversement des communistes nous jugeons indispensable l’instauration d’une dictature militaire pour lutter contre l’anarchie possible et garantir au peuple la possibilité d’exprimer librement sa volonté dans le domaine de l’édification de l’État », garantie que les dictatures militaires offrent rarement. Le général Wrangel ne répond pas. Petritchenko, en octobre, proclame avec le général monarchiste Elvengren un « comité des organisations combattantes du Nord », qui ne verra jamais le jour.

Ce livre, qui fournit de nombreux éléments de connaissance et d’analyse de l’insurrection, de ses causes, de ses buts et de son écrasement, oublie de signaler ce texte et cette décision, restés certes sans effet mais qui confirment à leur manière, semble-t-il, l’analyse de Lénine sur l’impossibilité d’une troisième voie entre les Rouges et les Blancs. Mais, comme le souligne la dernière réplique de Certains l’aiment chaud : « Nul n’est parfait ».

1. Voir Pa‌ul Avrich, La tragédie de Cronstadt (Seuil, 1975) et Ida Mett, La commune de Cronstadt (Spartacus, 1977).

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2021 ... cronstadt/
L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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Re: Cronstadt

Message par com_71 » 18 Avr 2021, 17:45

pouchtaxi a écrit :
Sinoue a écrit : Toutes les explications sur le complot blanc en sous-main?


A quels textes de Trotsky songes-tu ?

Le classique « Beaucoup de tapage…. » de 1938 n’y fait pas allusion.


Indirectement, si ! Par sa citation de l'article de Joseph Vanzler alias J. G. Wright "La vérité sur Cronstadt". https://www.marxists.org/francais/4int/ ... anzler.htm

Il ne fait pas de doute que les blancs et les puissances de l'Entente étaient prêts à joindre leurs forces à une opération militaire visant le pouvoirs des Soviets. Lénine a dit : "« on ne veut ni les gardes blancs ni notre pouvoir et il n’y en a pas d’autre »..." C'est aussi au fond la conclusion de l'article de Trotsky.

Ne peut-on pas en rester là, sans remettre en cause Trotsky, défenseur d'une morale révolutionnaire dans "Leur morale et la nôtre" ? Le bolchevisme n'est pas à la mode, mais dans cette affaire, ni JJ. Marie, ni la rédaction de l'Anticapitaliste n'aident à résister aux effets dissolvants de "la mode".
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Re: Cronstadt

Message par com_71 » 18 Avr 2021, 17:58

Le passage de Trotsky cité par JJ. Marie sur le "mensonge graissage nécessaire" (à propos de la guerre d'Espagne) :
...La "Neuer Weg", adoptant le ton d'un éloge à double sens, écrit que les bolcheviks se distinguent avantageusement des autres partis en ce qu'ils n'ont point d'hypocrisie : ils proclament tout haut ce que les autres font en silence et, par exemple, appliquent ainsi le principe que "la fin justifie les moyens". De l'avis de la "Neuer Weg", cette règle "bourgeoise" est incompatible avec un "mouvement socialiste sain". "Le mensonge et pire encore ne sont pas moyens permis dans la lutte, comme le considérait encore Lénine." "Encore" signifie ici que Lénine n'eut pas le temps de répudier cette erreur puisqu'il mourut avant la découverte de la "nouvelle voie" ("Neuer Weg"). Dans l'expression "le mensonge et pire encore", le second membre de phrase signifie évidemment : la violence, l'assassinat et caetera, car, toutes autres choses étant égales, la violence est pire que le mensonge et l'assassinat est la forme extrême de la violence. Nous arrivons ainsi à conclure que le mensonge, la violence et l'assassinat sont incompatibles avec "un mouvement socialiste sain". Mais que faire de la révolution ? La guerre civile est la plus cruelle des guerres. Elle ne se conçoit pas sans violences exercées sur des tiers et, tenant compte de la technique moderne, sans meurtre de vieillards et d'enfants. Devons-nous rappeler l'Espagne ? La seule réponse que pourraient nous faire les "amis" de l'Espagne républicaine, c'est que la guerre civile est préférable à l'esclavage fasciste. Mais cette réponse tout à fait juste signifie seulement que la fin (démocratie ou socialisme) justifie dans certaines circonstances "des moyens" tels que la violence et le meurtre. Point n'est besoin de parler du mensonge ! La guerre est aussi inconcevable sans mensonge que la machine sans graissage. A seule fin de protéger les Cortès contre les bombes fascistes, le gouvernement de Barcelone trompa plusieurs fois sciemment les journalistes et la population. Pouvait-il faire autre chose? Qui veut la fin (la victoire sur Franco) doit vouloir les moyens (la guerre civile avec son cortège d'horreurs et de crimes).

Et pourtant le mensonge et la violence ne sont-ils pas à condamner en "eux-mêmes" ? Assurément, à condamner en même temps que la société, divisée en classes, qui les engendre. La société sans antagonismes sociaux sera, cela va de soi, sans mensonge et sans violence. Mais on ne peut jeter vers elle un pont que par les méthodes de violence. La révolution est elle-même le produit de la société divisée en classes dont elle porte nécessairement les marques. Du point de vue des "vérités éternelles" la révolution est naturellement "immorale". Ce qui nous apprend seulement que la morale idéaliste est contre-révolutionnaire, c'est-à-dire au service des exploiteurs...

https://www.marxists.org/francais/trots ... rale11.htm
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Re: Cronstadt

Message par Cyrano » 25 Avr 2021, 10:21

Ah-ah… J'ai récupéré mon exemplaire du Cronstadt de Jean-Jacques Marie. Je scanne et vous mets quelques extraits – comme ça, au moins, je n'écris pas une bêtise issue de ma mémoire faillible
Donc, si y'a extraits cité, ça vient de mon livre revenu dans son rayon:
Cronstadt, par Jean-Jacques Marie. 480 pages (quand même!). Librairie Arthème Fayard. Paru en 2005. Mon exemplaire perso a été ré-acheté dernièrement en 2020.

Je ne comprends pas très bien pourquoi on se met à parler des menteries possibles au sujet de Cronstadt, et qu'on invoque Léon Trotsky qui avait beau dire qu'il n'avait rien à voir avec Cronstadt, les questionneurs revenaient à la charge dans les années 1937-1938.
Le 28 février [2021], les marins adoptent une résolution approuvée aussi par la presque totalité des communistes présents.
Zinoviev télégraphie à Lénine : ces réunions «ont adopté des résolutions SR-Cent-Noir» (dont Zinoviev ne joint pas le texte) «et présenté un ultimatum exigeant leur satisfaction dans les 24 heures». Nulle trace n'existe de cet ultimatum inventé par lui. Il ajoute : «À Piter la situation est comme auparavant très instable, les grandes usines ne travaillent pas. Nous supposons que les SR ont décidé de forcer les événements

Les Cent-Noirs étaient un groupe d'extrême-droite, bref, adeptes d'une idéologie pratiquement facho. On peut imaginer qu'à Moscou, ça inquiétait un peu, une résolution facho. Et Zinoviev, pas très regardant sur ses propres paroles, déclare le 8 mars, une semaine après, au comité exécutif du Soviet de Pétrograd:
«Cette résolution de Cronstadt, les trois quarts en sont acceptables pour chacun d'entre nous
Zinoviev alors en tire la conclusion… qu'elle n'en est que plus dangereuse: «Tout cela témoigne que cela a été préparé du point de vue politique de façon très fine et précautionneuse
Une dialectique imparable. Staline en fera un art.
Sur ces bonnes paroles, le lendemain, Zinoviev fait paraître un article dans la Pravda de Petrograd du 9 mars:
«Des centaines d'officiers russes blancs quittent la Finlande blanche pour Cronstadt. La bourgeoisie de l'Entente nous prépare une nouvelle guerre. Ce sont les SR qui font tout cela. Chassez les SR!». Après avoir inventé de toutes pièces ces centaines d'officiers, le journal affirme: «L'inquiétude monte chez les mutins. Les matelots trompés de Cronstadt voient déjà qu'ils sont pris à l'hameçon des généraux tsaristes». […]
Enfin, le quotidien prétend que «Cronstadt insurgée a répondu timidement aux rafales de nos canons qui ont commencé le 7 au soir par peur de dépenser des obus qui ne sont à leur disposition qu'en faible quantité

En fait, à Cronstadt ils avaient des obus pur une année. Et…
Trotsky lit cet article dans son train blindé. Cc bluff l'enrage. Il télégraphie aussitôt à Zinoviev son étonnement devant l'affirmation que Cronstadt craint de dépenser ses trop rares obus : «Une information fausse de ce genre me parait extrêmement nuisible [car] la population, en particulier les marins [...], connaît la réalité du déroulement des choses

Léon Trosky a une belle formule pour relativiser les "mensonges" occasionnels:
«Quand il [le parti bolchévique] l'a pu, il a naturellement trompé les classes ennemies ; puis il a dit la vérité aux travailleurs, toute la vérité, rien que la vérité»
Là, avec Zinoviev et Cronstadt, on trompe quelle classe ennemie?
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Re: Cronstadt

Message par Cyrano » 25 Avr 2021, 10:59

Le 28 février [2021],...
2021?
C'est un effet secondaire du vaccin Moderna?! 1921, bien sûr.
Cyrano
 
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