Amérique latine : débat en ligne du WIN du 4 juillet 2021

Amérique latine : débat en ligne du WIN du 4 juillet 2021

Message par Gayraud de Mazars » 05 Juil 2021, 05:11

Salut camarades,

Amérique latine : Introduction pour le débat en ligne du WIN (Workers International Network) du dimanche 4 juillet 2021
Date : 4 juillet 2021
Article publié sur le site d'Aplutsoc

Le débat hebdomadaire en ligne du WIN de ce dimanche 4 juillet a porté sur la situation en Amérique latine. Il a été introduit par la contribution rédigée par Olivier Delbeke et Vincent Présumey, que nous reproduisons ci-dessous.

Le débat a vu des interventions de camarades du Brésil, d’Iran et du Venezuela avec la participation de Simon Rodrigues du PSL, et d’Europe ou Amérique du nord.

https://aplutsoc.org/2021/07/04/ameriqu ... llet-2021/

Au cours des dernières semaines, plusieurs évènements importants, issus de la mobilisation de larges masses prolétariennes exigeant la démocratie, se sont produits en Amérique latine.

En Colombie, le 28 avril éclate une vague de grèves de masse et de manifestations, initialement pour l’abrogation d’une réforme fiscale néolibérale. La répression, faisant des centaines et des centaines de morts, et le retrait du projet de réforme, n’arrête pas le mouvement qui devient une vague révolutionnaire mettant en cause l’existence même d’un État militaro-policier mafieux et criminel.

La lutte s’organise autour de centres de rassemblements et de barrages routiers, ralliés par les précaires, les indigènes, les jeunes sans emplois, les étudiants, les pauvres. Une première expression centralisée du mouvement a été apportée surtout par les syndicats, mais leurs directions hésitent entre négociations, appels au calme et appels à des journées de grève générale, ce qui ne correspond plus à la forme réelle du mouvement, les secteurs en grève ayant polarisé de larges masses de jeunes, de sans-emplois et d’indiens.

A partir de la région de Cali une nouvelle forme d’auto-organisation a émergé, que l’on avait connue en Bolivie en 1971 : des Assemblées populaires se regroupant en une Assemblée populaire nationale. Sa première réunion s’est tenue les 6-8 juin et la seconde est appelée pour les 17-19 juillet. On y trouve aussi bien des délégués élus dans des quartiers ou des entreprises que les délégués des organisations les plus diverses, syndicales, féminines, indigènes, parfois religieuses, et des délégués issus des barrages routiers et de points de rassemblement. Les assemblées populaires locales et l’assemblée populaire nationale veulent organiser le paro, de manière prolongée, avec l’objectif de chasser Duque du pouvoir. Il s’agit, il faut le dire, d’une révolution prolétarienne ayant pour but la démocratie, et abordant dans sa montée toutes les questions concernant l’organisation de la société.


Au Pérou, un processus différent aboutit à créer les conditions d’une crise révolutionnaire. Les élections présidentielles du 6 juin dernier ont vu la victoire, contre l’ultra-libérale corrompue Keiko Fujimori, de Pedro Castillo, candidat sans-parti mais clairement marqué à gauche, dont la popularité provient du fait qu’il a dirigé une grève générale des enseignants en 2017 – Pedro Castillo est cependant un catholique conservateur en ce qui concerne les mœurs et les droits des femmes. La masse des paysans, des salariés et des pauvres le considère comme son président et entre en mouvement. La droite et l’oligarchie riche veulent le chasser au plus vite.

Au Chili, les mobilisations de masse de fin 2019, affrontant l’armée et réalisant la grève générale, ont finalement imposé l’élection d’une assemblée constituante, mais ne disposant pas des pleins pouvoirs démocratiques puisque l’appareil d’État capitaliste et l’armée – celle de Pinochet – sont toujours là. Les partis au pouvoir, toute la droite et les partis bourgeois ont été défaits par le vote populaire, qui a à la fois favorisé certains partis de gauche traditionnels, notamment le PC dont la plupart des représentants connus aujourd’hui sont des femmes, et des candidats « indépendants » souvent issus des mobilisations populaires. La question est à présent celle de la pleine souveraineté de cette assemblée constituante, face à l’appareil d’État et à l’armée toujours en place aussi bien que face aux multinationales impérialistes.

Nous ne mettons l’accent ici que sur les pays où des mouvements populaires, à portée révolutionnaire, se sont produits récemment et ont eu le plus de puissance, mais aucun État d’Amérique latine actuellement n’est épargné par la vague de soulèvements sociaux exigeant une vraie démocratie, la fin de la misère et de la corruption. Nicaragua, Haïti, Equateur, Bolivie où le MAS est revenu au pouvoir mais en ayant perdu la confiance populaire, Venezuela, tous sont concernés.

Il faut dire un mot du Brésil car la victoire de Jair Bolsonaro fin 2017, après celle de Trump aux États-Unis, et après l’emprisonnement du dirigeant historique du PT et ancien président du Brésil Lula, fut une défaite pour le mouvement ouvrier mondial et pèse sur les rapports de force dans tout le continent. Mais justement, la gestion catastrophique de la pandémie sous Bolsonaro produit actuellement une vague de manifestations au mot d’ordre tout à fait clair : dehors Bolsonaro. Le poids du Brésil et de sa classe ouvrière fait que si les masses, dans ce pays, se mettaient à avoir le même niveau d’activité sous les formes de la Colombie, du Pérou ou du Chili, alors on pourrait parler de situation révolutionnaire à l’échelle de tout le continent. Attention, ce n’est pas ou pas encore le cas actuellement.

Quelques remarques politiques importantes doivent être faites pour engager une discussion stratégique sur ces situations.

Premièrement, ces crises révolutionnaires ou prérévolutionnaires viennent déjà de loin. Fin 2019, des mouvements de masses mettaient en cause les États capitalistes et posaient la question du pouvoir dans de nombreux pays du Proche et du Moyen Orient, en Algérie, au Soudan, et dans de nombreux pays d’Amérique latine. Suite à l’année 2019 s’est abattue la pandémie. Celle-ci a d’abord étouffé ou servi à étouffer les mouvements populaires, mais ceci n’a été que partiel et finalement ces mouvements ont repris, souvent au point où ils s’étaient arrêtés fin 2019, comme en Colombie. Le paro colombien est la suite de la grève générale, la première de l’histoire de ce pays depuis des décennies, de fin 2019. L’élection d’une assemblée constituante au Chili, la crise qu’a connue la Bolivie, et aussi la montée de Pedro Castillo au Pérou, viennent aussi de cette même vague.

Dans tous ces mouvements, l’utilisation par les masses d’anciennes organisations traditionnelles, comme le PC chilien et sans doute encore le PT brésilien, se combine et est souvent dominée par l’apparition de formes d’auto-organisation de type soviétique, mais dans les conditions de l’Amérique latine du XXI° siècle, donnant une grande place, souvent même la première place, aux organisations de quartiers, de villages, aux communautés indigènes.

Deuxièmement, un aspect de cette vague est aussi sa très forte dimension féministe. Le Chili et l’Argentine en particulier ont connu des mouvements massifs s’opposant à l’Église catholique sur les questions du droit des femmes à disposer de leur corps. Or, cette question a longtemps été un point faible des mouvements influencés par la théologie de la libération, et des positions conservatrices, dangereuses pour la cohésion des mouvements de masse dont les femmes sont une composante décisive, sont portées à la fois par des secteurs catholiques et surtout par les églises évangélistes et pentecôtistes. L’attachement de Pedro Castillo au patriarcat peut ainsi rapidement devenir un problème.

Troisièmement, depuis l’automne 2019 les mouvements de révolte populaire, contre la misère et la corruption et pour la démocratie, n’ont dans les faits établi aucune distinction entre les régimes néolibéraux et les régimes se voulant « anti-impérialistes ». Le Nicaragua donne d’ailleurs le triste exemple d’une corruption typiquement néolibérale menée par un clan politique issue de la gauche. La population du Venezuela, victime du pillage et de la misère, est tout aussi révoltée que celle de Colombie. Cuba, qui libéralise sa propre économie, n’est plus aujourd’hui le point d’appui et la référence qu’il a été, même si une agression US contre Cuba verrait se lever de larges masses.

Le réchauffement climatique, avec la destruction de l’Amazonie et la fonte des glaciers des Andes, soulève la question d’une économie qui se détourne de l’extractivisme et de la prédation des ressources naturelles, du bois et des sols. Ceci est incompatible avec la domination du capital, et incompatible aussi avec le « capitalisme andin » de l’ancien dirigeant du MAS et président bolivien Morales, théorisé par son vice-président Garcia Linera, qui repose sur l’extraction et la vente des matières premières.

Dernier point : le contenu social de tous ces mouvements est prolétarien, au sens large, et les formes d’organisation sont pour nous des formes soviétiques (comités populaires, assemblées populaires, comités de grève) adaptées à une situation sociale où la majorité du prolétariat est souvent sans-emploi ou précaire. Les revendications globales sont démocratiques : dehors le pouvoir en place, dehors les militaires, dehors les corrompus, assemblées constituantes. Ce contenu démocratique est fondamental et ne diminue en rien le contenu prolétarien à potentiel anticapitaliste de ces mouvements. La vraie démocratie est en effet incompatible avec le capitalisme, et une vraie assemblée constituante exige qu’elle ne soit pas sous le contrôle d’un appareil d’État ou d’un président, qu’elle ne soit pas octroyée, mais qu’elle soit élue sous le contrôle des comités populaires, mandatée par les secteurs sociaux en lutte et soumise à leur pression.


Fraternellement,
GdM
"Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus."
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Gayraud de Mazars
 
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