Retour à Reims

Retour à Reims

Message par Patrocle » 20 Nov 2021, 00:31

Un superbe documentaire à la demande sur ARTE : "Retour à Reims"

https://www.arte.tv/fr/videos/091137-000-A/retour-a-reims-fragments/

Texte de présentation sur le site d'ARTE :

Adaptant le remarquable récit de Didier Eribon, Jean-Gabriel Périot raconte l’histoire douloureuse et politique des ouvriers de France, grâce à un foisonnant montage d’archives reliant l’intime au collectif et la voix d’Adèle Haenel.

Comment porter à l’écran "Retour à Reims "(Fayard, 2009) – par ailleurs objet d’une adaptation théâtrale de Thomas Ostermeier en 2017 –, le magistral et tranchant best-seller de Didier Eribon, récit autobiographique et sociologique passant volontiers d’une temporalité à l’autre ? Jean-Gabriel Périot ("Une jeunesse allemande") a rétabli la chronologie et pris comme fil conducteur l’histoire de la classe ouvrière, en s’attachant aux trajectoires des parents de l’auteur, notamment de sa mère. Placée à l’hospice de la Charité quand sa propre mère partit travailler en Allemagne après la défaite de 1940, celle-ci dut renoncer à devenir institutrice. Contrainte par l’institution de se mettre au travail après le certificat d’études, elle devint employée de maison, métier tacitement en butte au harcèlement des maîtres de maison, et épousa un ouvrier. "Les lois de l’endogamie sociale sont aussi fortes que celles de la reproduction scolaire, et étroitement liées à celle-ci", écrira Didier Eribon, au sujet de leur rencontre dans un bal populaire.

Violence physique de l’exploitation
De même que le philosophe et sociologue entrecroise son histoire familiale et celle de la société française, Jean-Gabriel Périot, par un remarquable tissage d’archives et un montage sensible, amplifie la portée du récit en lui donnant mille visages, ceux des travailleurs pauvres, des ouvriers et femmes de ménage des années 1950, tour à tour "remontés" ou résignés, au ras-le-bol des "gilets jaunes" évoqué dans l’épilogue combatif du film. Images d’actualité, témoignages, extraits de documentaires, de mélodrames ou de films réalistes se superposent aux "fragments" de l’ouvrage, prose incisive lue avec une belle sobriété par Adèle Haenel. Un reportage sur les jeunes ouvrières des conserveries de Boulogne-sur-Mer, qui triment 9 à 12 heures par jour "les pieds dans l’eau et les mains dans la glace", ou une famille à l’étroit dans une chambre meublée montrent les répercussions concrètes, la violence physique de l’exploitation, en écho au grand-père ébéniste de Didier Eribon, "qui se tuait littéralement à la tâche". Le film met aussi en exergue des mécanismes d’exclusion si ancrés qu’ils en deviennent automatiques, à travers les témoignages de jeunes gens qui ont renoncé d’eux-mêmes aux études et rejoint l’usine à 14 ans, âge qui marquait alors la fin de l’école obligatoire. Des images d’actualité retraçant la montée du Front national illustrent enfin l’une des pièces maîtresses du livre : l’idée selon laquelle le monde ouvrier, ne se sentant plus représenté par la gauche, s’est détourné du Parti communiste pour se reformer subrepticement derrière Jean-Marie Le Pen et ses idées d’extrême droite, ultime recours pour défendre son identité collective. Une histoire douloureuse et passionnante, qui fait resurgir avec force un monde ouvrier prétendument dissous dans le grand bain du capitalisme, et son corollaire, la lutte des classes.
Patrocle
 
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Re: Retour à Reims

Message par Cyrano » 21 Nov 2021, 20:25

Oui, oui, Patrocle: un superbe documentaire qui peut résonner parfois très fort en nous – j'ai eu 13 ans en 1960. Le Canard Enchainé de mercredi dernier (17 novembre 2021), signalait ce docu à voir, dans la rubrique "La Boîte aux images". Ce sera diffusé mardi prochain, en début de soirée.
Voici la chronique du Canard Enchaîné :
Casse Ouvrière

Voici une histoire du chagrin ouvrier. De femmes et d'hommes qui se sont contentés d'être, sans possibilité de devenir. Ce doc, signé Jean-Gabriel Périot – d'après l'essai autobiographique du sociologue et philosophe Didier Eribon –, débute au temps où la «République de la justice et du travail» réclamait le pain, l'emploi et le respect.
Un matin vers 5 heures, le grand-père Eribon croise quelques bourgeois éméchés qui rentrent de soirée. «Salaud de pauvre !» hurlent-ils à l'adresse de 1'ouvrier en route pour son travail.
En ménage avec une femme illettrée qui avait été engrossée puis abandonnée, l'homme lui fera trois autres enfants, avant que la mère les confie à une famille d'accueil. Qui s'en débarrassera à son tour, pour les livrer à l'hospice. Elle «faisait la noce», cette grand- mère. Et, lorsque les bottes allemandes sont entrées en France, elle est partie volontairement travailler dans le pays du vainqueur. Avant d'être tondue à la Libération, accusée d'avoir eu une relation amoureuse avec un soldat vert-de-gris.
Le dégoût
Dans l'institution où a échoué la future mère de Didier Eribon, les enfants quittent les bancs de l'école à 14 ans. Les garçons vont à la ferme et les filles au ménage. La petite avait rêvé d'études, elle est placée comme bonne. Elle est jeune, elle est harcelée par ses maîtres, elle se tait. Une presque orpheline ne peut dénoncer l'homme riche qui l'emploie.
Dans un bal de quartier, la jeune femme rencontre un ouvrier. Lui aussi a quitté l'école. Jamais il n'a songé que la société pouvait lui offrir mieux. Aux pauvres la République avait légué un savoir utilitaire – un socle pour prier, travailler et marcher droit –, aux riches elle avait dispensé la culture. L'usine attendait le futur mari. «Il n'a pu échapper à ce qui lui était promis par toutes les lois, tous les mécanismes de la reproduction
Lorsque Didier Eribon naît, à Reims, en 1953, sa famille s'entasse à quatre dans une chambre meublée. Il parlera d'extrême pauvreté. Puis ce fut le cube de béton d'une cité ouvrière, sans salle de bains, le HLM, enfin. Le père travaille dans deux fabriques pour gagner quelques sous, la mère fait des ménages et des lessives. Un jour, sa patronne la sermonne devant son fils. Elle pleure. «J'éprouve encore du dégoût pour ce monde où l'on humilie comme on respire et j'ai conservé de cette époque la haine pour les rapports de pouvoir et les relations hiérarchiques», écrira-t-il plus tard.
Dans son livre comme dans ce doc, lu par Adèle Haenel, l'auteur raconte comment la violence sociale façonne les hommes. Comment l'usine les dévore puis les recrache. Comment une famille communiste, devenue raciste en se rêvant supérieure à plus pauvre qu'elle, a baissé les bras. Comment des travailleurs, négligés par les hiérarques de la gauche institutionnelle, en sont venus à voter Front National. Cette famille, Eribon lui en a voulu longtemps. Il n'éprouvait aucune envie de la revoir. Avant que le père meure et que la mère se confie. Illustrée par des archives déchirantes et des extraits de films immortels – «La vie est à nous», «Zéro de conduite» ... –, voilà la fin d'un monde ouvrier.
Sorj Chalandon
"Retour à Reims [fragments]", le 23/11 à 20 h 50 sur Arte.
Cyrano
 
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Re: Retour à Reims

Message par satanas 1 » 23 Nov 2021, 21:40

C'est vraiment un film à voir. Ca alimente la rage et c'est bien.
satanas 1
 
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Re: Retour à Reims

Message par pouchtaxi » 23 Nov 2021, 22:52

Je viens de voir le documentaire qui pose deux problèmes considérables :

1) Le choix des images d’archives et extraits de films du premier mouvement donne un ton misérabiliste qui est totalement absent du livre d’Eribon. D’ailleurs cela se perçoit très bien car le commentaire off est tiré directement du livre et sa tonalité est descriptive / sociologique.


2) Le documentaire évacue totalement et c’est extrêmement curieux la thématique de l’homosexualité qui constitue une part importante du livre.


En tous les cas c’est l’occasion de recommander la lecture du livre Retour à Reims qui est tout à fait remarquable.
pouchtaxi
 
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Re: Retour à Reims

Message par Patrocle » 24 Nov 2021, 14:57

Oui Cyrano la chronique du Canard est très juste et le docu bien fait et si il donne en plus envie de lire l’excellent bouquin c’est une totale réussite.
Patrocle
 
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Re: Retour à Reims

Message par Cyrano » 25 Nov 2021, 11:52

«Le choix des images d’archives et extraits de films du premier mouvement donne un ton misérabiliste qui est totalement absent du livre d’Eribon. D’ailleurs cela se perçoit très bien car le commentaire off est tiré directement du livre et sa tonalité est descriptive / sociologique
Je ne vois pas le ton misérabiliste.
Quelles images on aurait pu montrer alors: les nains de Blanche Neige revenant du boulot? Les couverture de Nous Deux, l'hebdomadaire qui porte bonheur?
Les images ne sont pas misérabilistes, ce sont les images d'un monde misérable, d'une vraie vie d'alors, avec chaque journée à inscrire au tableau d'une journée de merde.
Et ensuite on nous a chanté les 30 glorieuses.
Cyrano
 
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