Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 09 Sep 2020, 16:22

Louise Bryant en parle brièvement dans son livre "Six mois en Russie Rouge".
Ma Vie de Rebelle. Angelica Balabanoff. Editeur Balland.
305 pages (avec index des noms cités). Imprimé en 1981.
Un parcours étonnant, mais qui était fréquent à l'époque, dans le mouvement socialiste.
Pièces jointes
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 15 Sep 2020, 18:11

Angélica Balabanova naît en 1878, en Ukraine, dans une famille aisée.
Vers sa vingtième année, elle cherche à sortir de son milieu familial, petits bourgeois étouffants. A la fin des années 1890, elle va étudier en Belgique, puis en Allemagne et en Italie, et elle va rencontrer beaucoup de leaders de la IIe Internationale.
A cette époque, la plupart des lycéens russes allaient à l’université de Zurich, mais une des filles auxquelles j’enseignais l’allemand, et qui avait passé plusieurs années à l’étranger, me parla d’une université qui enflamma immédiatement mon imagination – l’Université Nouvelle de Bruxelles. Jusqu’ici, je n’avais jamais rien lu sur aucune philosophie radicale, et bien que je sus confusément qu’il existait un mouvement révolutionnaire illégal en Russie – pour les idées duquel j’éprouvais une sympathie instinctive – je n’avais jamais rencontré personne qui se déclarât ouvertement socialiste ou anarchiste. A Bruxelles, il existait un endroit où vivaient de tels gens, où ils s’exprimaient librement, où on les admirait, les respectait, et où des étudiants de tous les pays d’Europe venaient s’asseoir à leurs pieds. Comme cette fille me décrivait la vie des étudiants, leur liberté d’investigation, les hommes qui enseignaient là, je compris tout de suite que c’était à Bruxelles plutôt qu’à Zurich que je devais aller.

Encore aujourd’hui j’ose à peine repenser aux scènes qui suivirent l’annonce de ma décision. Même mes frères se montrèrent scandalisés, eux qui n’avaient jamais entendu parler de l’Université Nouvelle. Tout comme Mère, ils estimaient que l’université n’était pas la place d’une jeune fille, surtout si cette jeune fille n’avait pas besoin de gagner sa vie.

Elle négocie avec ses frère : abandon de son héritage en échange d'une petite pension mensuelle et enfin elle peut s'enfuir :
Lorsque je quittai la maison, Mère n’était pas là pour me dire au revoir ni me donner sa bénédiction. Comme dernier souvenir, je ne devais garder d’elle que sa malédiction. Mais j’étais plus heureuse que je ne l’avais jamais été de ma vie.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 15 Sep 2020, 18:15

Angélica part d'abord étudier à l'Université Nouvelle en Belgique. Elle y rencontre Elisée Reclus qui avait participé à la création de cette Université :
Reclus était un révolutionnaire, mais aussi un des plus éminents savants de son temps ; il avait pris part à la Commune de Paris, et ses opinions anarchistes lui avaient valu d’être expulsé de France. Il incarnait le type même de l’intellectuel anarchiste de l’époque. Sa vie offrait un exemple quotidien de ses principes. Toutes les victimes de l’inégalité, qu’elles fussent innocentes ou coupables, honorables ou non, en appelaient à sa générosité et à son courage. Sa femme ne lui accordait que quelques centimes d’argent de poche par jour, sachant bien qu’il était capable de donner tout ce qu’il avait, et bien souvent à des gens qui abusaient de sa confiance et de sa bonté.

Par un ami qui travaillait en liaison étroite avec Reclus, j’appris que j’étais son étudiante préférée. Je n’ai toujours pas compris pourquoi. Je ne connaissais pratiquement rien à la matière qu’il enseignait. Mais il faut dire qu’il n’avait aucun moyen de le vérifier. Les formalités universitaires l’agaçaient au plus haut point, et il n’interrogeait jamais ses étudiants. […]

Autant la personnalité de Reclus m’impressionnait, autant ses cours me laissaient sur ma faim. Ils étaient intéressants et instructifs, mais sa philosophie sociale manquait de ce principe que je recherchais avec passion : la causalité. J’en vins rapidement à la conclusion que je n’étais pas et ne serais jamais une anarchiste, en dépit de mon admiration pour les anarchistes individualistes, l’esprit de sacrifice et l’idéalisme élevé qu’ils apportaient au mouvement.

Y'a aussi des étudiants russes :
Mes compatriotes, les étudiants russes, étaient très au fait des théories radicales. Un grand nombre d’entre eux avaient fait partie du mouvement clandestin en Russie, et ils n’avaient pas grand-chose en commun avec les étudiants inorganisés des autres pays, non plus qu’avec des personnes comme moi qui, bien que parlant la même langue, venaient d’un milieu protégé, authentiquement bourgeois. J’admirais ces Russes qui pouvaient discuter durant des heures de Marx et de Bakounine et qui avaient participé à des manifestations ainsi qu’à d’autres activités révolutionnaires. Comparés à ceux d’entre nous qui n’avaient jamais rien fait pour la Cause, qui n’avaient jamais eu à connaître la répression ni le terrorisme policier, ils faisaient figures de héros. Comme je craignais de leur paraître indiscrète ou de leur découvrir ma naïveté, je me contentais de les vénérer de loin.

Elle va écouter Emile Vandervelde à la Maison du Peuple :
Vandervelde devait accéder plus tard à la présidence de l’Internationale ouvrière et socialiste – au Comité exécutif de laquelle j’allais le retrouver. En 1914, il devint ministre d’Etat du gouvernement belge et, en 1925, ministre des Affaires étrangères. A cette époque, il était considéré comme l’un des socialistes européens les plus ardents et les plus talentueux, une autorité en matière de questions économiques et financières. Il était riche, aimable, physiquement attirant, et passait pour un excellent orateur. En fait, il possédait toutes les qualités propres à assurer son prestige auprès des idéalistes romantiques, y compris la majorité du corps étudiant. Les jeunes filles, surtout, l’adoraient.

Elle flotte, elle hésite, elle apprend :
Même si je ne me sentais pas encore attirée par le principal courant du mouvement ouvrier, j’assistais cependant à un nombre incalculable de conférences sur l’histoire de la classe ouvrière. J’étais arrivée à Bruxelles avec une âme de révoltée plus qu’avec une conscience de révolutionnaire, et, en assistant aux meetings de la Maison du Peuple comme en écoutant les discussions des ouvriers venus là après une longue journée de travail, je commençais à entrevoir le nombre de choses qu’il me restait à apprendre. J’avais drapé mes aspirations personnelles d’abstractions telles que le Savoir, la Vérité, la Justice et la Liberté, et je me rendais maintenant compte que la simple passion pour la justice sociale ne suffisait pas à faire une révolutionnaire. Les brillantes idées libertaires de Reclus avaient soulevé mon enthousiasme en même temps qu’elles avaient manqué à satisfaire ma curiosité intellectuelle. […]

En Belgique comme dans les autres pays occidentaux, la démocratie s’assortissait de la plus abjecte pauvreté. Les révolutions du passé, menées au nom de ces belles abstractions, avaient laissé la classe ouvrière dans ses chaînes. Seule une nouvelle révolution sociale, un nouveau système économique pourraient l’en sortir. Mais comment devait-on s’y prendre ?

Eh bien, le choc arrive...
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Message par Cyrano » 15 Sep 2020, 18:19

La jeune Babalanoff prend un choc:
Grâce aux conférences que Vandervelde, de Greef, Demblon et d’autres socialistes donnaient à l’université je commençai à me faire une première idée des théories économiques, du fonctionnement du capitalisme, de l’histoire et de la portée du mouvement révolutionnaire ouvrier. Mais par-dessus tout, le facteur qui à cette époque joua un rôle décisif dans ma vie intellectuelle – comme dans celle de toute une génération de révolutionnaires russes – ce sont les œuvres de Plekhanov.

Plekhanov était alors le plus grand penseur et théoricien du mouvement marxiste en Russie, bien qu’il ait passé de nombreuses années d’exil en Europe occidentale. On pourrait même dire qu’il avait créé ce mouvement, et que ses livres et pamphlets, qui circulaient dans presque tous les cercles clandestins, furent les manuels des hommes qui allaient faire la révolution d’Octobre. Quand des étudiants russes de l’université me recommandèrent ses écrits sur l’approche monistique de l’histoire, je découvris en les lisant exactement ce que je cherchais : une philosophie de méthode, donnant aux phénomènes historiques une continuité et une logique et conférant à mes propres aspirations éthiques, comme au mouvement révolutionnaire lui-même, la force et la dignité d’un impératif historique. Le matérialisme de Marx fut la lumière qui illumina chaque recoin de ma vie intellectuelle.

Plekhanov, comme tant de chefs révolutionnaires russes, alliait les qualités d’un homme d’action, d’un révolutionnaire professionnel, aux facultés de raisonnement d’un philosophe. Bien qu’ayant reçu une formation d’ingénieur, il avait abandonné cette carrière à l’âge de dix-neuf ans, après avoir pris la parole lors de la première grande manifestation ouvrière à Saint-Pétersbourg. Par la suite, il avait participé à la vie intense et dangereuse du mouvement clandestin. Avant lui, les révolutionnaires utopistes de l’intelligentsia s’étaient surtout intéressés au sort des paysans. En tant que marxiste, Plekhanov estimait que le prolétariat industriel des villes, même dans un pays aussi sous-développé que la Russie, constituerait l’avant-garde de tout changement révolutionnaire, et il créa avec Paul Axelrod, Vera Zassoulitch et Léon Deutsch le groupe Libération du travail.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 15 Sep 2020, 18:21

Et là, miracle (un quoi? si!):
Ce fut comme chef du Parti social-Démocrate russe, et son représentant au Comité exécutif de la Deuxième Internationale, qu’il vint à Bruxelles, alors que je venais d'achever la lecture de ses livres.
Quand j’appris qu’il allait parler à la Maison du Peuple au nom des victimes du despotisme russe, j’eus à peine la patience d'attendre jusqu’au soir l’heure du meeting. Je me rendis à la salle avec un mélange de confiance et d’appréhension. Ses écrits m'avaient bouleversée à tel point que je n’arrivais pas à supporter l'idée qu’il pourrait me décevoir.

A peine était-il monté sur estrade que toutes mes craintes s’envolèrent. Son physique me frappa autant que ses dons d’orateur. Il ressemblait beaucoup plus i un aristocrate russe qu’à un révolutionnaire, et, tandis qu’il rarlait, nous comprîmes immédiatement qu’il n’était pas seulement un maître en logique, un polémiste de premier ordre, mais aussi un homme extrêmement cultivé, possédant la sensibilité d’un artiste. Il parlait couramment le français, et, tout en décrivant les nouvelles vagues de persécutions en Russie, il arpentait l’estrade comme s’il cherchait à pénétrer la conscience de chaque homme et de chaque femme de son regard noir et perçant. Peu de temps auparavant, Zola avait secoué l’opinion publique en lançant comme un défi son J’accuse. A ce moment, Plekhanov, que je regardais et écoutais avec une totale vénération, m’apparaissait comme une vivante incarnation de ce défi.

Si l’on m’avait dit que quelques années plus tard je deviendrais l’amie et la camarade de l’orateur
de ce soir, que je lui servirais d’appui et de suppléante au Comité exécutif de l’Internationale, que l’une des plus cruelles expériences de ma vie serait de rompre avec lui au commencement de la Guerre mondiale, j’aurais ri d’une pareille extravagance.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 15 Sep 2020, 18:28

Angelica va passer quelques mois à Londres. Elle garde un enfant pour améliorer la pension versée par les frères. De retour en Belgique, elle obtient un diplôme de docteur en philosophie et littérature de l’Université Nouvelle. Mais la petite pension mensuelle aide bien :
A l’Université Nouvelle, l’œuvre des économistes et des philosophes classiques m’avait été présentée dans l’optique d’une critique révolutionnaire. Mais qu’en serait-il si l’on inversait la perspective ? Que serait-il arrivé si j’avais commencé par étudier dans une université allemande où ces théories m’auraient été enseignées par les plus illustres défenseurs du statu quo ? Pouvais-je être certaine que mon marxisme de fraîche date résisterait à l’épreuve ? C’est pour répondre à toutes ces questions et affermir mes propres options que je décidai d’aller passer les deux années suivantes en Allemagne ; quelques mois plus tard, je m’inscrivais à l’université de Leipzig.


Elle va rencontrer Rose Luxembourg, Clara Zetkin, Labriola, et tout ça, en glandant comme étudiante...
Pfff, j'suis épuisé, moi. C'est l'heure de ma bière (hier, j'en n'ai pas bue).
Et faut que je laisse reposer mon scanner.
So long.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 17 Sep 2020, 08:02

Voici donc notre étudiante professionnelle à l'université de Leipzig. L'ambiance est prussienne :
L’atmosphère des universités allemandes était celle d’un poste d’armée bien discipliné sur lequel le corps enseignant régnait comme un état-major. L’abîme existant entre les professeurs et les étudiants était symbolisé par les signes de tête secs et arrogants avec lesquels les premiers répondaient aux saluts militaires et aux claquements de talons des seconds. Le cérémonial et l’autoritarisme incroyable de cette vie universitaire m’épouvantaient, mais plus incroyable encore était la complaisance avec laquelle les étudiants acceptaient ce régime. On aurait cherché en vain toute trace de révolte, d’irrévérence ou de joyeuse moquerie. S’il existait des radicaux parmi les étudiants de Leipzig, je n’en vis pas un seul – et c’était le foyer socialiste le plus révolutionnaire de toute l’Allemagne.

Après avoir rencontré Elisée Reclus, Emile Vandervelde, Georges Plekhanov, la moisson continue :
C’est là que j’eus pour la première fois l’occasion l'entendre et de rencontrer August Bebel, le chef de la social-démocratie allemande, Rosa Luxembourg et Clara Zetkin, qui devaient devenir plus tard mes amis.

Je me souviens notamment de mon premier meeting avec Rosa Luxembourg. J’avais lu un de ses livres sur le développement du capitalisme – livre qu’elle avait écrit durant ses fréquents séjours lans les prisons polonaises et allemandes, et apprenant qu’elle devait parler à Leipzig, je décidai d’essayer de la rencontrer.

Le soir du meeting, je me rendis tôt à la Maison du Peuple. Comme elle devait s’adresser à des femmes socialistes et que je n'étais pas membre du Parti, je n’étais pas sûre d’être acceptée. Lorsqu’elle pénétra dans l’immeuble, je la reconnus d’après les descriptions que j’avais lues d’elle, et, rassemblant tout mon courage, je m’avançai dans sa direction :
« Camarade, m’autoriseriez-vous à assister à votre réunion ? Je suis une étudiante russe, adepte du socialisme, bien que je ne sois pas membre du Parti. »
Elle se montra extrêmement aimable. Ses yeux brillèrent.
« Mais naturellement, dit-elle. Je serais très heureuse de vous avoir avec moi. »
Elle me garda avec elle jusqu’au moment d’aller prendre place sur l’estrade.

En l'écoutant parler, je compris pourquoi on la considérait comme l’un des orateurs les plus influents du mouvement. Sa simplicité, son enthousiasme et sa profonde sincérité, joints à une intelligence aiguë, se mêlaient pour produire une vive impression. Elle était extrêmement douée intellectuellement. Alors qu’elle n’était encore qu’une très jeune fille, étudiante à l’université, elle avait surpris ses professeurs en économie politique par la précocité de ses écrits sur le sujet. Elle possédait un esprit critique d’une rare vivacité, et, à un âge où les jeunes filles ne s’intéressent guère d’habitude qu’aux vêtements, aux histoires sentimentales et à la danse, elle collaborait déjà régulièrement et avec beaucoup de talent à la presse scientifique marxiste.

Rosa Luxembourg appartient à cette génération de femmes illustres qui eurent à se battre contre des obstacles presque insurmontables pour acquérir des facilités que les hommes, eux, considéraient comme allant de soi. A cette époque, obtenir une reconnaissance intellectuelle, pour une femme, nécessitait une authentique soif de savoir, beaucoup de ténacité et une volonté d’acier. Rosa Luxembourg possédait toutes ces qualités à un degré exceptionnel.

Mais il y avait aussi dans son caractère un côté plus doux. Lorsqu’après sa mort tragique, on publia quelques-unes de ses lettres à ses amis intimes, ce fut une révélation pour le public – surtout peut-être cette partie du public, lecteurs de la presse conservatrice, qui avaient l’habitude de l’appeler la « Furie Rouge ». Ces lettres étaient des morceaux de poésie, au vrai sens du terme. L’intense activité politique et l’œuvre scientifique de Rosa Luxembourg ne reflétaient qu’un des aspects de sa personnalité.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 17 Sep 2020, 08:44

Après une année à Leipzig, Angelica part étudier à Berlin. Elle y suit les cours d'un mandarin, prof d'économie politique, mais elle le découvre nationaliste, «authentique militariste prussien». Aussi «Bien avant la fin de l’année, je décidai que j’en avais assez de la vie universitaire allemande.». Elle va partir pour l'Italie.
Depuis que j’avais commencé d’étudier le marxisme, un nom m’était devenu de plus en plus familier. C’était celui d’Antonio Labriola – à ne pas confondre avec Arturo Labriola, le fougueux dirigeant des syndicalistes italiens. Antonio Labriola était professeur à l’université de Sapienza à Rome. Chaque fois qu’un groupe d’étudiants socialistes – quelle que soit l’université où je me trouvais – se réunissait pour discuter entre eux, on pouvait être certain d’entendre citer son nom. N’importe quel étudiant, s’intéressant de près au mouvement révolutionnaire, se serait coupé un bras pour pouvoir étudier avec lui. Ce qui me passionnait surtout dans le marxisme, c’était son approche philosophique, et Antonio Labriola, tout comme Plekhanov, possédait cette approche. A cette époque, je n’étais encore jamais allée en Italie. L’idée d’aller vivre là-bas, d’apprendre à connaître le peuple italien, jointe à celle d’étudier sous la direction d’un homme jouissant d’une réputation internationale aussi brillante constituait un attrait irrésistible.
[…]
Parmi les étudiantes fréquentant les cours, un grand nombre descendaient de riches familles romaines conservatrices. Elles s’habillaient avec une certaine recherche et étaient généralement accompagnées de religieuses qui leur servaient de duègnes. Bien souvent, elles profitaient de la bibliothèque ou de tout autre endroit pour planter là leurs chaperons et voler à un rendez-vous. Ce faisant, elles s’accordaient de bien plus grandes libertés que les quelques femmes radicales qui croyaient au principe de la « liberté sexuelle ».
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 17 Sep 2020, 08:49

Elle rencontre Antonio Labriola (elle a eu de ces profs, non mais, franchement, c'était une drôle d'époque) :
Je ne fus pas déçue par Labriola. Doué d’un grand sens critique, il fut sans aucun doute l’un des plus remarquables enseignants de sa génération. En fait, je le considère toujours comme l’un des hommes les plus brillants de ce siècle. Au début de sa carrière universitaire, il avait enseigné la philosophie à l’université de Naples, où ses recherches scientifiques l’avaient amené à s’intéresser aux écrits de Marx.

Labriola usait d’une méthode à la fois scientifique et créatrice. Bien qu’il fût socialiste, il n’essayait jamais d’imposer ses vues à ses élèves. Il les guidait à travers l’histoire et la philosophie, le passé et le présent ; il décrivait les faits et nous laissait tirer les conclusions nous-mêmes. Il nous apprit à douter, nous permettant ainsi de forger notre propre approche critique de la sociologie, de l’art et de la science. Dans l’un des quelques livres qu’il légua à la postérité, il écrivit : « Un professeur qui se servirait de l’université pour faire de la propagande socialiste mériterait d’être enfermé dans un asile de fous. »

Aussi, quelle ne fut pas notre émotion lorsque, à la fin du dernier cours du semestre, il marqua un temps d’arrêî, nous fixa d’un regard las mais chaleureux, et dit : « Durant les quarante cours que je vous ai faits cette année, j’ai tenté de vous montrer que notre société est divisée d’une part en exploités, de l’autre en exploiteurs. Ceux d’entre vous qui choisiront de se ranger aux côtés des premiers pour lutter contre les seconds accompliront une généreuse et noble tâche. C’est moi, votre professeur de Morale et de Philosophie, qui me permets de vous le dire. J’ai terminé. »

Je n’ai jamais applaudi quelqu’un avec autant de vigueur et de reconnaissance.

Peu de temps après mon inscription dans sa classe, il devint évident que j’avais suscité sa curiosité. J’avais beau m’asseoir dans un coin éloigné de la pièce, il lui arrivait très souvent de me regarder d’un air interrogateur quand il abordait certains sujets, notamment la Russie. Enfin, il parla d’un livre que j’avais traduit du russe en français et me présenta à la classe. Ce fut le début de mes relations personnelles avec lui, et, par la suite, je me joignis au petit cercle d’étudiants qui l’accompagnait après ses cours au café.

La vie étudiante dilettante va cesser.
Angelica Balabanoff va adhérer au Parti Socialiste italien en 1900 et participer activement à la vie politique, organisant des groupes de travailleurs et écrivant des articles pour la quotidien Avanti! C'est une autre histoire qui commence, une histoire qui va l'amener à avoir de hautes fonctions dans le mouvement communiste.
Je trouvais amusant de partager ces moments de l'étudiante Angelica.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Kéox2 » 17 Sep 2020, 19:48

Alors à suivre... :mrgreen:
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