Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 24 Oct 2020, 18:00

Après la clôture du second Congrès de la IIIe Internationale, John Reed l'invite et c'est d'un luxe inouï qui en dit long sur le confort matériel dans l'année 1920.
Un jour ou deux après la clôture du Second Congrès, John Reed me demanda de passer le voir. « J’ai un peu de bois, me dit-il, et devinez quoi : des pommes de terre que j’ai rapportées de ma dernière tournée. Je les ferai cuire pour vous. »

Angelica désire repartir de Russie maintenant. Elle en parle à Lénine. Attention, c'est le seul endroit de son bouquin où elle parle (brièvement) de Staline en ne se contentant pas de citer son nom.
– [Lénine] Qu’est-ce qui vous oblige à partir ?
– Vous le savez très bien. La Russie ne semble pas avoir besoin de gens comme moi.
– Mais nous, si. Nous sommes si peu. »
Lénine prononça ces mots avec une telle gravité, que chaque fois que je me les rappelle, j’ai l’impression qu’il pressentait ce qui allait arriver à la Révolution. Il méprisait certains de ses collaborateurs, mais il ne le montrait jamais aussi longtemps qu’il avait besoin de leurs services.

C’est ainsi qu’avant la Révolution, Zinoviev avait été son plus proche compagnon ; mais lorsque arriva le moment où Lénine décida qu’il fallait prendre le pouvoir, comme Zinoviev hésitait et doutait, Lénine le désavoua aussitôt et déclara qu’il avait toujours considéré Zinoviev comme un lâche. Il méprisait Radek pour son absence de caractère et son inconsistance, mais il encouragea ces penchants lorsqu’il estima qu’ils pouvaient lui être utiles. Il n’aimait pas Trotsky, parce que ce dernier l’avait combattu pendant des années et que certains traits de son caractère lui déplaisaient. Mais quand il comprit les services que Trotsky pouvait rendre à la Révolution, il ne vit plus en lui que le révolutionnaire et l’éleva aux plus hautes fonctions.

Quant à son attitude à l’égard de Staline, je dirai simplement que personne en 1920 ne semblait avoir « d’attitude » à son égard, parce que dans la vie politique du mouvement, Staline n’avait aucune importance. C’est seulement plus tard que Lénine se préoccupa de Staline – dans la dernière année de sa vie.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 24 Oct 2020, 18:04

Et puis, le 17 octobre 1920 : le typhus terrasse l'homme qui aimait les patates, le merveilleux John Reed.
A la fin du mois, John Reed rentra à Moscou. Il vint me voir avec Louise. Ils avaient tous les deux l’air malheureux et fatigués., et nous ne fîmes aucun effort pour nous dissimuler nos pensées. John parla avec amertume de la démagogie et de l’ostentation qui avaient marqué le Congrès de Bakou et de la manière dont on avait traité la population autochtone et les délégués d’Extrême-Orient. Quelques jours plus tard j’appris que John était malade et qu’on l’avait transporté à l’hôpital. On me dit qu’il avait exprimé le pressant désir de me voir. Pour mon regret éternel, je reculai ma visite, ne sachant pas à quel point il allait mal. Le matin où je me préparais à partir pour l’hôpital, je reçus la nouvelle de sa mort.

Je ne me rendis pas à l’enterrement, parce que je savais que je n’aurais pas la force de supporter les discours qu’on ferait devant son cercueil. Tout ce que j’aurais pu dire, à moins d’évoquer la tragédie des derniers mois de sa vie, n’aurait été qu’un mensonge et une profanation. Je savais que Louise comprendrait mon absence. La pauvre ! Elle dut rester des heures debout, sous la pluie et la neige, à écouter d’interminables discours prononcés en russe, en français, en allemand et en anglais. Elle finit par s’évanouir, écrasée de fatigue et de chagrin, mais personne ne chercha à l’emmener. Les discours continuèrent à s’élever au-dessus de son corps inconscient. Clara Sheridan, qui était présente, parla plus tard de l’affreuse indifférence qui avait entouré la cérémonie.

C'est vrai que Louise Bryant épuisée ne supportera pas la longueur des discours et s'évanouira. Louise Bryant a 35 ans. Allez voir sa fiche sur Wikipedia : vous pourrez même la voir toute nue, si! j'vous l'dis.
Puisque c'est le livre de Louise Bryant qui me donna l'idée d'acheter le livre d'Angelica Balabanoff, voici ce que la Louise dit sur la Angelica – j'en profite pour mettre un p'tit bout sur Marie Spriridonova dont Louise Bryant parle juste avant.
Nous avons parlé des femmes [avec marie Spiridonova]. Je voulais savoir pourquoi il n’y en avait pas plus qui occupaient des charges publiques alors que la Russie est le seul endroit au monde où il existe une égalité absolue entre les sexes. Ma question la fit sourire.

« Je crains fort de m’exprimer comme une féministe, me confia-t-elle [Marie Spriridonova], mais je vais vous dire ma théorie. Vous devez vous rappeler qu’avant la révolution, il y avait autant de femmes que d’hommes qui partaient en Sibérie. Certaines années, elles étaient même plus nombreuses... Maintenant, c’est une tout autre affaire d’occuper une fonction publique. Cela demande du caractère, et plus seulement l’entraînement pour être une martyre. En règle générale, les politiciens ne sont pas très bons. Ils acceptent des restes politiques, non pas parce qu’ils sont spécialement compétents pour les occuper, mais parce qu’ils ont été élus. Je pense que les femmes sont plus consciencieuses. Les hommes sont habitués à faire abstraction de leur conscience – les femmes non. »

Angelica Balabanova, une autre révolutionnaire russe, développe sensiblement la même théorie. Elle m’a dit ceci à Stockholm : « Les femmes doivent mener une lutte si considérable avant de parvenir à être libres dans leurs têtes que la liberté est beaucoup plus précieuse pour elles que pour les hommes.»

J’aimerais pouvoir le croire, mais je ne parviens jamais à voir la moindre différence spirituelle entre les hommes et les femmes, que ce soit à intérieur ou à l’extérieur de la sphère politique. Ils et elles agissent et réagissent en grande partie de la même façon; c’est sûrement ce qui se passe dans la révolution russe. C’est le meilleur argument que je connaisse en faveur du suffrage égalitaire.
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Message par Cyrano » 24 Oct 2020, 18:07

Après quelle péripéties et tracasseries, elle trouve qau'elle n'a plus rien à faire avec les bolchéviques, elle est autorisée à quitter la Russie. Elle part à la fin de l'année 1921. Elle va en Suède et ensuite ira à Vienne.
Le jour de mon départ, j’acquis la certitude que, bien que m’ayant abandonné comme politiquement «irrécupérable», Lénine ne nourrissait aucune rancune personnelle à mon égard. Rentrant chez moi après avoir dit au revoir à mes camarades, j’appris qu’il avait téléphoné deux fois pendant mon absence. J’appelai son bureau mais il n’était pas là. Lorsque je demandai à sa secrétaire si elle savait ce qu’il avait à me dire, elle me répondit :
« Mais bien sûr. Le camarade Lénine voulait savoir s’il pouvait vous être d’une aide quelconque. Il connaît votre état de santé et il souhaitait vous voir partir dans les meilleures conditions possibles et avec l’argent dont vous avez besoin.

A vienne, elle vit en faisant professeur – de quoi? de langues évidemment. Elle fait paraître des articles dans les journaux italiens critiquant la pratique bolchévique. En janvier 1924, Lénine meurt. En juin 1924, Giacomo Matteotti, député socialiste italien est assassiné par un groupe fasciste.
On lui demande d'aller à Moscou s'expliquer sur ses articles hostiles aux pratiques bolchéviques en Russie. Elle refuse.
Quelques jours plus tard, en parcourant un numéro de la Pravda, je tombai sur un décret m’expulsant du Parti Communiste en raison de mes idées « mencheviks » et de ma collaboration avec un « journal social-fasciste ». Je n’avais jamais appartenu à aucune organisation menchevik et le « journal social-fasciste » en question n’était autre qu’Avanti, dont le siège venait d’être attaqué et brûlé pour la troisième fois par les chemises noires !
Le même numéro contenait un article d’un certain Jaroslavsky qui ne tarda pas à devenir un spécialiste de la diffamation aux ordres du Comité central. Je fus le premier membre de la direction du Parti qu’il reçut ordre de dénoncer. Le second fut Trotsky, le troisième, Zinoviev lui-même !

Bref, Angelica Balabanoff n'y croit plus.
C’est à ce moment que ma foi dans le bolchevisme reçut son coup de grâce. Après le meurtre de Matteotti, la plupart des ambassadeurs étrangers à Rome avaient décidé de boycotter Mussolini. Et pourtant, un mois plus tard, il était invité à déjeuner à l’ambassade russe. Les journaux publièrent une photo de Mussolini et de ses amis, assis sous un portrait de Lénine avec Mussolini et de ses amis, assis sous un portrait de Lénine avec la faucille et le marteau, à l’ambassade soviétique à Rome !
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 24 Oct 2020, 18:11

Son livre se termine. Angelica décèdera en 1965, à Rome. Elle conclut son livre, pages 302, 303, 304.
Une fois achevée la lecture de cette chronique de ma participation au mouvement ouvrier international, tour à tour victorieux et défait, le lecteur se sentira en droit de s’interroger sur ma position actuelle. A soixante ans, l’heure est venue pour moi de tirer la conclusion de ce que j’ai vécu. Pour ce qui est des changements sociaux, tels que ce mouvement en a exprimé la nécessité, pour ce qui est des idéaux qu’il a définis, ma foi n’a jamais été plus entière, aujourd’hui que la victoire semble plus lointaine.

Je reste plus que jamais persuadée que seul un mouvement ouvrier international peut servir d’instrument à de tels changements. Ces quarante années n’ont fait que renforcer mes convictions socialistes, et si je devais recommencer ma vie, je n’aurais pas d’autres buts que ceux qui ont été les miens. Ce qui ne signifie pas pour autant que je ne reconnaisse pas mes propres erreurs et celles des groupes au sein desquels j’ai lutté.

Tant qu’on n’aura pas tué l’esprit du mouvement ouvrier, les défaites sociales et matérielles infligées aux classes laborieuses et à l’humanité en général ne seront pas sans remèdes. Les nouvelles qui me parviennent clandestinement de tous les pays fascistes me confirment dans cette opinion.

Elle revient sur la dégénérescence de l'Etat ouvrier.
Pas un Russe de la vieille génération ne croit aux accusations portées contre Trotsky et les autres bâtisseurs de la Révolution. Cependant force leur est de se comporter comme s’ils y croyaient. Le lecteur se demandera peut-être si les «confessions» de ces hommes ne prouvent pas leur culpabilité. Pour ceux qui les ont connus –et qui connaissent le système russe – elles ne prouvent absolument rien !

C’est cela qui tue l’esprit du mouvement ouvrier : qu’une idée qui a inspiré à des générations entières un héroïsme et une ferveur sans égal ait pu se confondre avec les méthodes d’un régime fondé sur la corruption, l’extorsion d’aveux et la trahison. Et que, pour couronner le tout, les mouchards et les assassins de ce régime aient fini par infecter le mouvement ouvrier tout entier. C’est en cela que le bolchevisme s’identifie de plus en plus avec les méthodes du fascisme.

Et enfin, ça y est, on va pouvoir refermer le livre. Quelqu'un peut mettre un peu de musique pour un p'tit fond sonore, en survolant cette page 304?
Si une nouvelle Guerre mondiale – qui ne donnera pas plus au monde la démocratie que ne l’a fait la dernière – ne nous plonge pas bientôt dans un nouveau cauchemar, je crois que le mouvement ouvrier international peut encore être reconstruit, et que dans ce mouvement, dans son courage et sa solidarité, réside le dernier espoir de l’humanité. Ce mouvement sera d’autant plus fort qu’il aura tiré les leçons des défaites infligées par les fascismes ainsi que des erreurs et des trahisons commises par l’expériencee russe. A moins qu’une nouvelle guerre mondiale, avec ses inévitables poussées de totalitarisme en tout genre, ne fasse disparaître pour des années la possibilité d’une telle action internationale.

Et enfin, le dernier paragraphe? le voici, on peut refermer le livre, la tête pleine d'un destin collé à une épopée.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 24 Oct 2020, 18:19

Ma conclusion personnelle, je la trouve chez Léon Trotski, justement, dans cette discussion sur le Programme de Transition, déjà cité plus haut.
Donc:
Lorsque je désire boire un verre de bière, j’agis en homme libre, mais je n’invente pas le besoin de la bière. Celui-ci vient de mon propre corps, je n’en suis que l’exécutant. Mais dans la mesure où je comprends les besoins de ma nature et où je peux les satisfaire consciemment, j’ai alors la sensation de la liberté, une liberté qui passe par la compréhension de la nécessité.

J'en connais trois ou quatre que cette citation va envourner. Ils vont s'arreuiller.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Bertrand » 24 Oct 2020, 19:12

I vont ête aberlutés :D

Merci Cyrano ; c'était passionnant. On aura peut-être l'occasion d'en r'causer.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Plestin » 24 Oct 2020, 19:57

Quand même, elle ne parle pas beaucoup de Kamenev, y'aurait pas un passage qui... mais non je plaisante ! :lol:

Merci Cyrano, je crois que nous sommes nombreux à nous être régalés !
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Cyrano » 25 Oct 2020, 11:12

Qui ça? Kamenev? Non, elle en dit rien, il est juste mentionné par-ci par-là.
Lev Kamenev a fait partie des accusés du procès de Moscou de 1936. Il est exécuté en août 1936.

Wikipedia rajoute:

Toute la famille de Kamenev disparaît avec lui. Ses enfants sont exécutés, Iouri Kamenev le 30 janvier 1938, à l'âge de 17 ans et Alexandre Kamenev, officier d'aviation, le 15 juillet 1939, à l'âge de 33 ans. Sa première épouse est d'abord envoyée en exil en 1935, jugée à nouveau en 1938 et exécutée par le NKVD sur ordre de Staline le 11 septembre 1941 avec 160 autres prisonniers politiques dans la forêt de Medvedev, près d'Orel. Seul son plus jeune fils, Vladimir Glebov (1929-1994), issu de son second mariage, a survécu aux prisons et camps de travail stalinien.

La femme de Nicolaï Boukharine, Anna Larina, revient de loin: elle n'a fait que 20 ans de camps, puisqu'elle était "femme de...".

Angelica Balabanoff a bien fait de partir. Elle aurait fait partie d'une charrette quelconque en 1936 ou 1937.
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par Byrrh » 26 Oct 2020, 00:52

Giovanni Germanetto, un dirigeant du PC italien dont les Souvenirs d'un perruquier, écrits en 1929, ne sentent pas encore trop le stalinisme, évoque à une ou deux reprises Balabanova. J'essaierai de retrouver les passages.
Byrrh
 
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Re: Angelica Balabanoff [ou Balabanova] : Ma vie de Rebelle

Message par yannalan » 26 Oct 2020, 08:02

Elle fini sa carrière en Italie avec Saragat, au PSDI (les soc-dem opposés à une alliance avec le PCI)
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