M.Eastman : Depuis la mort de Lénine

Re: M.Eastman : Depuis la mort de Lénine

Message par Cyrano » 25 Mai 2021, 13:35

Après ces pérégrinations dans les traits de caractères du chef de l'Armée Rouge, Max Eastman propose le d'approfondir le sens des désaccords et de la lutte contre Trotsky et ses amis, dans trois chapitres: Le sens réel du désaccord. Les vraies divergences économiques, La question paysanne.
En dernière analyse, ce n'est cependant pas le caractère de Trotsky, pas plus que sa maladie, pas plus que tout autre accident d'un caractère personnel ui donne l'explication de sa défaite et de la victoire des autres, mais bien la situation dynamique du Parti.
[...]
Il est encore une autre chose qui distingue nettement l'attitude de Trotsky et le rend vulnérable à une attaque démagogique. C'est qu'il siège réellement à la hauteur terrible de la sagesse de Lénine. Il « pense dialectiquement », pour employer l'expression marxiste. Toute sa pensée tourne autour de ce point; c'est que le monde n'est en réalité qu'un processus, et que la science pratique consiste à appliquer l'idée juste au juste point concret du processus. Il pense que la science ne consiste pas à apprendre par cœur toute une série de dogmes qui sont vrais dans l'abstrait et à s'y référer automatiquement en toute occasion.
[...]
Ce que Trotsky a combattu, ce n'est pas seulement la création d'une caste officielle : c'est la fondation d'une Église et la naissance d`un clergé.
[...]
La politique de Trotsky était de faire dépendre la vie de la Révolution des progrès de ce peuple dans la construction de l'industrie socialiste. Si Trotsky se montre ici « anti-léniniste » c'est que le « léninisme » est né depuis que Lénine est mort !
Cyrano
 
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Re: M.Eastman : Depuis la mort de Lénine

Message par Cyrano » 26 Mai 2021, 15:55

Avec la parution, en 1924, de l'article Leçons d'Octobre, inséré dans un volume sur 1917, Léon Trotsky avait porté le fer dans la plaie. Ce sera un déchainement… Max Eastman en parle dans le chapitre XIV, Les événements récents (c'est juste avant son dernier chapitre: Conclusion) :
La troïka remplissait la Pravda, les Izvestía, la presse tout entière, de falsifications éhontées et de vitupérations sans bornes contre Trotsky.
Ils convoquèrent par séries des assemblées « représentatives ››, les sustentèrent de faux et de mensonges, leur dictèrent le point de vue officiel, les excitèrent jusqu'à ce que des «résolutions d'unanimité» [voir ce que disait Boukharine!] fussent votées, condamnant un ouvrage dont pas un homme sur mille n'avait lu une seule ligne.
Comme on demandait à l'un des fermes défenseurs de Trotsky pourquoi il ne s'était pas prononcé contre la résolution, il répondit : «Dans cette foule fanatisée, si je n'avais pas applaudi la résolution, ils m'auraient écharpé

Le quidam avait applaudi la résolution… Tout foutait le camp?
De belles anthologies, joliment imprimées, furent éditées, rassemblant toutes les phrases de Lénine marquant un désaccord avec Trotsky, phrases arrachées à leur contexte, à leur place historique, et simplement mises bout à bout .afin de faire impression.
On alla jusqu'à attaquer l'oeuvre de Trotsky dans l'Armée rouge : c'était «en dépit de sa présence» et non point grâce à lui, que la guerre révolutionnaire avait été gagnée par le parti de Lénine. Et parmi tous les carriéristes, parmi les sycophantes de toute la Russie, c'était à qui donnerait au groupe dirigeant de nouvelles preuves de «loyalisme», à qui inventerait à l'égard de Trotsky une nouvelle ignominie.
Ses portraits furent chassés de toutes les devantures, de tous les bâtiments d'Etat et de tous les commissariats; comme par enchantement, ses bustes disparurent; tous les meetings où il devait parler furent supprimés ou retardés, son salut à l'armée de Boudienny ne fut pas imprimé ; le directeur des Éditions d'Etat fut renvoyé pour avoir édité son livre; ceux qui, de près ou de loin, avaient trempé dans cette publication, furent mis dans l'obligation d'abjurer une telle hérésie. On fit comprendre que le moindre murmure en faveur de Trotsky, et la moindre protestation devant les quotidiens coûterait sa place à l'impudent qui «oserait››.
Cyrano
 
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Message par Cyrano » 26 Mai 2021, 15:56

La conclusion de Max Eastman est très brève, deux petites pages. On peut donc les lire in extenso, on est au début de 1925 ? et on est pages 171 et 172.
CONCLUSION

Pour cacher sa soif du pouvoir, un groupe de chefs, contre la domination desquels Lénine a mis en garde le Parti, a répandu cette légende que Trotsky est un Bonaparte. De la légende privée, ils en sont venus ensuite à la légende publique en accusant Trotsky d'être le chef d'une «déviation de droite». Ils ont donc travesti deux fois la simple vérité. Et ainsi ils ont pu tromper, ils ont pu affoler, ils ont pu endormir, ils ont pu bâillonner, ils ont pu disperser aux quatre coins du globe tous les communistes sincères qui étaient susceptibles de se dresser contre eux.
Et ils ont introduit, ils ont consolidé à un degré extrêmement dangereux la dictature de la bureaucratie au sein du parti communiste. Ils ont fait des pas en arrière dans le développement économique et politique de la Révolution, et au lieu de reconnaître qu'ils faisaient des pas en arrière et perdaient du terrain qu'il faudrait bien reconquérir, ils ont tenté de faire croire qu'ils suivaient le vrai développement de la Révolution.
Ils ont innové une telle méthode d'aborder la question paysanne que, si on l'appliquait selon sa conclusion logique, on renoncerait au marxisme lui-même.
A la pensée flexible et réaliste de Lénine, ils ont substitué une dévotion bigote à l'Évangile fixe et abstrait du léninisme.
Ils ont éparpillé aux vents cette honnêteté intellectuelle à l'égard du prolétariat qui fut le trait profond du caractère de Lénine, et la vraie source de l'autorité sans pareille du parti communiste russe dans le mouvement mondial des travailleurs.
Voilà ce qui s'est passé en Russie depuis que Lénine est mort.
A la source de son pouvoir, le Gouvernement reste bien un gouvernement d'ouvriers et de paysans; les révolutionnaires des pays étrangers ne perdront pas de vue que c'est bien à ces ouvriers et à ces paysans qu'ils ont juré fidélité, et non aux «qualités supérieures» de tout chef, quel qu'il soit.
Mais ils n'ont pas juré fidélité à l'ignorance des faits et des événements qui se produisent en Russie.
Ils n'ont pas juré d'accepter au nom du «léninisme» l'autorité d'un groupe envers lequel Lénine eut, en mourant, des paroles de méfiance, et qui n'a triomphé qu'en supprimant les textes mêmes de Lénine.
Cyrano
 
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Message par Cyrano » 26 Mai 2021, 15:59

Eh bin! Après Les leçons d'Octobre, quelques mois après le bouquin de Max Eastman était un nouveau pavé dans la mare.
Et franchement, ça fait raide de lire le déni de Trotsky sur ce bouquin, dans sa lettre de juillet 1925.
C'est la conclusion du texte de Max Eastman, mais pas la fin du livre, il y a plein d'annexes de la page 173 à 219.
Voici la table:
I. – Lénine etTrotsky.
II. - La fraction « anti-bonapartiste ».
III. - Le testament de Lénine.
IV. - La résolution sur la démocratie ouvrière.
V. - Erreurs tactiques de Trotsky.
VI. - L'assaut de Staline.
VII. - Zinoviev répand la panique.
VIII. - Boukharine falsifie l'Histoire.
IX. -Leur« léninisme ».
X. - Réaction personnelle de Trotsky.
XI. - Le sens réel du désaccord.
XII. - Les vraies divergences économiques.
XIII. - La question paysanne.
XIV. - Les événements récents.
CONCLUSION

ANNEXES
I. - Le caractère de Trotsky (par Lounatcharsky).
ll. - La discussion sur les Syndicats
III.- Le « recul ›› de Zinoviev et de Kamenev.
IV. - Lettre de Trotsky au Comité Central.
V. - Réponse du Bureau politique.
VI. - Lettre de Trotsky sur le « Cours Nouveau »
VII. Ce qu'on entend par « opposition ».
VIII. - Lettre de Trotsky résignant ses fonctions.


The end. Ce ne sera pas vraiment un happy end. J'ai été particulièrement charmé par ce monsieur Max Eastman. Ravi de vous avoir fait partager quelques remarques de ce Max sur qui vous savez.
Cyrano
 
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Re: M.Eastman : Depuis la mort de Lénine

Message par Plestin » 27 Mai 2021, 04:27

Merci Cyrano pour cet édifiant feuilleton ! J'espère que tu songes déjà au suivant ? ;)
Plestin
 
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Re: M.Eastman : Depuis la mort de Lénine

Message par Cyrano » 29 Mai 2021, 22:10

Non, ah non, le feuilleton suivant, non... Ça n'a rien à voir.
Mais y'avait un bonus sur le DVD Eastman, je le mettrai...
Et un deuxième bonus, si!
Mais faut que je range un peu ma cour. On verra lundi ou mardi.
Cyrano
 
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Re: M.Eastman : Depuis la mort de Lénine

Message par Cyrano » 01 Juin 2021, 09:25

Donc, un bonus du DVD de Max Eastman… C'est l'annexe I, avec son petit chapeau de présentation, signé Max Eastman:
Un petit livre intitulé Silhouettes révolutionnaires et signé A.-V. Lounatcharksky, Commissaire du peuple à l'Instruction publique, vient de me tomber sous la main. J'y trouve un jugement sur Trotsky si juste, si sensible, que je crois intéressant d'en transcrire quelques paragraphes.

Heureusement qu'il transcrit quelques paragraphes, y'en a 8 pages. Je vais donc transcrire quelques extraits de ses quelques paragraphes.
Lounatcharksky voir Trotsky pour la première fois, en 1905, à un meeting à Genève «après les événements de janvier», c'est-à-dire le Dimanche rouge (le 22 janvier dans notre calendrier à nous).
Trotsky, très élégant, – son élégance contrastant avec la mise générale, – était alors très beau. Cette élégance, cette façon de parler, hautaine et désinvolte qu'il avait, me causèrent une impression nettement désagréable. En fronçant les sourcils, je considérais ce gandin qui croisait avec négligence ses jambes l'une sur l'autre, et qui sabrait d'un impérieux crayon le schéma du discours qu'il s'apprêtait à faire...

Puis ce sera le retour en Russie, le soviet de Saint-Péterbourg:
Dès avant son arrestation [suite à la première révolution de 1905], la popularité de Trotsky parmi le prolétariat de Saint-Pétersbourg était considérable. […]
Ce qu'il faut dire, c'est qu'en dépit de sa jeunesse [Trotsky a 26 ans lorqu'il est élu au soviet, en 1905], Trostky était le mieux armé de tous les social-démocrates de 1905 et 1906; c'était lui le moins imprégné de cette espèce d'étroitesse d'esprit qui marquait tous les émigrés et qui entravait même jusqu'à Lénine à cette époque.
[…]
Je tiens à spécifier tout de suite que Trotsky réussit fort mal dans l'organisation, non seulement d'un Parti, mais même d'un petit groupe... Un caractère terriblement impérieux, une sorte d'incapacité ou de mauvais vouloir à se montrer aimable ou attentif avec autrui, une absence totale de ce charme qui, au contraire, environnait Lénine, faisaient l'isolement autour de lui. Jusqu'à certains de ses amis (ses amis politiques, bien entendu) qui devinrent, plus tard, ses ennemis jurés...
Trotsky ne paraissait pas fait pour le travail au sein de groupements. Mais plongé, au contraire, dans l'océan des grands faits historiques où toutes les choses personnelles perdent leur importance, on voyait rayonner ses dons, ses qualités.
[…]
L'oeuvre d'agitation accomplie au printemps de l917 sort complètement du cadre de ce livre, mais je ne puis m'empêcher de mentionner qu'à ee moment, sous l'influence de l'aveuglant et énorme succès, nombreux étaient ceux qui, voyant de près Trotsky à l'œuvre, inclinaient à penser qu'il était le chef authentique de la Révolution.

Hep, rappel: ce n'est pas Max Eastman qui cause, c'est Lounatcharksky. Qui s'emballe et devient lyrique:
Les deux grands dons extérieurs de Trotsky sont l'éloquence et le talent d'écrivain. Trotsky est, à mon sens, le plus grand orateur de ce temps. Il m'a été donné d'entendre les plus grands orateurs parlementaires, toutes les vedettes du socialisme, les plus fameux orateurs de la bourgeoisie; à l'exception de Jaurès, je n'en vois aucun qu'on puisse comparer à Trotsky.
Une prestance magnétique, le geste large et beau, un rythme tout-puissant, une voix infatigable, une merveilleuse solidité de phrase, une fabuleuse richesse d'images, une ironie brûlante, un pathétique débordant, une logique extraordinaire et projetant dans sa lumière les éclairs de 1'acier, telles sont les vertus dont ruissellent les discours de Trotsky.
[…]
En tant que chef, Trotsky, je le répète, ne brille pas dans le domaine de l'organisation du Parti. Il y est comme inapte. Il y est maladroit. Sa personnalité est trop tranchée, c'est cela même qui le gêne.

Evidemment, d'autres ne provoquaient pas cet enthousiasme, ça va se payer, ça se mange froid. C'est écrit en 1923. Ça va vite changer.
Poursuivons la silhouette et allons à la conclusion:
Quand se déchaîne une- grande Révolution, un grand peuple trouve toujours .1'homme qu'i1 faut pour chaque chose. Et c'est un des signes de grandeur de notre Révolution, que le Parti communiste ait su faire surgir, soit de son propre sein, soit des autres partis pour se les annexer alors complètement, un si grand nombre d'hommes de valeur susceptibles de gouverner.
Et parmi tous ceux-là, les deux plus forts entre les forts : Lénine et Trotsky.

A.-V. Lounatcharsky.
Silhouettes révolutionnaires, Moscou, 1923.

Et puis pas que des hommes, y'a eu aussi quelques femmes, eh, ho, OK. On le sait bien.
Pssst: je n'ai pas trouvé le texte en ligne même dans MIA. Si y'en a qui savent mieux chercher que moi…
Fin du bonus.
J'en aurai un autre petit, tout petit. Plus tard.
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Re: M.Eastman : Depuis la mort de Lénine

Message par com_71 » 01 Juin 2021, 09:59

Cyrano a écrit :Trotsky... in A.-V. Lounatcharsky. Silhouettes révolutionnaires, Moscou, 1923...
Pssst : je n'ai pas trouvé le texte en ligne même dans MIA.

Mais si, c'est en ligne dans MIA, numéro 12 des Cahiers Léon Trotsky.
https://www.marxists.org/francais/clt/1 ... c-1982.pdf
L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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Re: M.Eastman : Depuis la mort de Lénine

Message par Cyrano » 01 Juin 2021, 16:54

Ah ben voilà, suffisait de demander!
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Re: M.Eastman : Depuis la mort de Lénine

Message par Cyrano » 07 Juin 2021, 14:17

Un dernier bonus, pas tiré du livre de Max Eastman, mais on reste dans le sujet des années 1923 et 1925.
Boris Bajanov fut secrétaire du politburo et de Staline à partir de 1923. Il fuit l'URSS en 1928 et obtient l'asile en France. C'est un triste sire anti-communiste qui décède en 1982 à Paris. Il était né en 1900, pile-poil. Mais il a écrit un bouquin sur ses années de secrétariat: "Avec Staline dans le Kremlin", paru en 1930.
En 1979, il le republia sous le titre "Bajanov révèle Saline" en ajoutant des commentaires à son texte initial.

Léon Trotsky le cite à deux reprises dans son "Staline" inachevé sans remettre en cause le témoignage rapporté. On peut donc croire à une certaine véracité des faits que rapporte Boris Bajanov. Je vais donc mettre deux ou trois petits extraits.
Pièces jointes
Bajanov.JPG
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Cyrano
 
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