Parution de "Guerre" de L.F. Céline

Parution de "Guerre" de L.F. Céline

Message par com_71 » 29 Avr 2022, 23:36

le Monde a écrit :« Guerre », roman inédit de Céline et nouveau chef-d’œuvre de l’écrivain

Le premier des romans inédits, redécouverts en 2021, de l’auteur de « Voyage au bout de la nuit », paraît le 5 mai. « Le Monde » l’a lu. « Guerre » est un texte bref, vif, tragique et lubrique, à ranger à côté des chefs-d’œuvre de l’écrivain. Un événement.

Par Jérôme Dupuis, 29/04/2022

C’est un miracle. Le mot n’est pas trop fort. Pour le dire simplement, Guerre, roman inédit de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) qui paraît le 5 mai (édité par Pascal Fouché, avant-propos de François Gibault, Gallimard, 192 p., 19 €, numérique 14 €) à l’issue de circonstances rocambolesques près de quatre-vingt-dix ans après sa rédaction, mérite haut la main de trouver sa place dans les bibliothèques, entre Voyage au bout de la nuit (1932) et Mort à crédit (1936), les deux chefs-d’œuvre d’avant-guerre du romancier. « Guerre est tout sauf un fond de tiroir », résume Emile Brami, auteur d’une biographie de Céline (Ecriture, 2003). Il constitue, au contraire, une pièce centrale dans l’immense puzzle littéraire que Céline a obsessionnellement façonné à partir de sa vie.

Ce récit haut en couleur de la convalescence de Ferdinand, le double romanesque de l’écrivain, à l’automne 1914, à Hazebrouck, après sa blessure sur le front, vient combler une ellipse laissée béante au cœur de Voyage au bout de la nuit. Tout à la fois récit de guerre, chronique provinciale et roman lubrique, cet inédit devrait faire frémir le lecteur de 2022 par sa crudité parfois insoutenable. Les éditions Gallimard ont bien mesuré l’importance de l’événement : elles ont décidé d’en imprimer d’emblée 80 000 exemplaires.

Bref détour par les jours confus de la libération de Paris

Miracle, surtout, car nous n’aurions jamais dû lire ces pages. Pour comprendre comment elles sont arrivées jusqu’à nous, un bref détour par les jours confus de la libération de Paris s’impose. Dès juin 1944, Louis-Ferdinand Céline, auteur de trois terribles pamphlets antisémites et proche des Allemands, sait que ses jours sont comptés sur la butte Montmartre, où il vit avec son épouse, Lucette. Ils ont tout juste le temps de coudre des pièces d’or dans la doublure d’une veste et d’embarquer leur chat, Bébert, avant de filer gare de l’Est, direction Baden-Baden, puis Sigmaringen, où ils retrouvent tous les ultras de la collaboration autour du maréchal Pétain.

Dans sa précipitation, la mort dans l’âme, l’écrivain doit abandonner une pile de manuscrits au-dessus d’une armoire de la rue Girardon. Ces liasses vont mystérieusement disparaître dans la confusion de la Libération. La rumeur, accréditée plus tard par Céline lui-même, accusera un certain Oscar Rosembly, arrêté à l’époque pour avoir « visité » les appartements de quelques personnalités montmartroises. Certains évoquent plutôt un pillage par un commando des Forces françaises de l’intérieur.

Céline se plaindra amèrement de ce vol jusqu’à son dernier souffle. Durant des décennies, tout ce que la « Célinie » compte de biographes et de chasseurs d’autographes tentera de mettre la main sur ce trésor. En vain. Jusqu’à ce jour de juin 2020 où, par l’intermédiaire de l’avocat Emmanuel Pierrat, un ancien critique théâtral de Libération, Jean-Pierre Thibaudat, prend contact avec les deux ayants droit de Céline, l’avocat François Gibault et Véronique Chovin. L’homme leur révèle qu’il détient les 5 324 feuillets disparus à la Libération. Depuis combien de temps ? De longues années. Qui les lui a donnés ? Mystère. Au terme d’une petite passe d’armes judiciaire, les manuscrits sont enfin restitués aux deux ayants droit. Le Monde avait révélé cette rocambolesque redécouverte dans son édition du 6 août 2021.

On mesure alors l’ampleur inouïe de ce trésor. Il y a là le manuscrit d’un roman inédit intitulé Londres, le manuscrit complet de Casse-pipe (paru inachevé en 1949), celui d’une « légende », La Volonté du roi Krogold, mille pages de Mort à crédit, et, donc, le fameux Guerre. C’est ce dernier que Gallimard et les ayants droit décident de publier rapidement (rappelons que Céline tombera dans le domaine public le 1er janvier 2032). De ce roman, on ne connaissait jusqu’à présent que le titre, évoqué au détour d’une lettre de Céline à son éditeur Robert Denoël, le 16 juillet 1934, dans laquelle il énumérait laconiquement trois œuvres à venir : « Enfance – Guerre – Londres. »

« J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais », proclame Céline dès les premières pages


« J’ai décrypté les 250 feuillets de Guerre entre octobre 2021 et janvier 2022, raconte Pascal Fouché, grand spécialiste de Céline, à qui l’on a confié le soin d’établir cette édition. Il semble que ce texte date de 1934. On sent que c’est un premier jet, écrit avec une certaine rage. L’écriture est parfois difficile à déchiffrer et il y a peu de ponctuation. Céline aurait sans doute modifié des choses à la relecture, mais ce premier jet est d’une puissance exceptionnelle. »

Dès les toutes premières lignes de Guerre, en effet, on est happé par l’atmosphère crépusculaire du front après la bataille. Ferdinand gît là, dans la boue, blessé, avec un bras transformé en « éponge de sang » et d’insoutenables bourdonnements dans la tête. « J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais », proclame-t-il dès les premières pages. « Avec les mots de 2022, on dirait que Guerre est le récit d’un syndrome post-traumatique », commente Emile Brami.

Récupéré par des Britanniques, le blessé est transféré vers Ypres, puis vers « Peurdu-sur-la-Lys », transposition romanesque d’Hazebrouck. Là, Ferdinand, craignant d’être fusillé comme déserteur, va se lier à tout un petit théâtre de personnages inquiétants : le médecin sadique ne rêvant que de le « charcuter » pour lui ôter la balle fichée dans sa tête, l’infirmière, Mlle L’Espinasse, qui « branle » les agonisants sous leurs draps, le souteneur Cascade, qui malmène sa « raclure de putain », Angèle, le tout bercé par le bourdonnement des obus de 120 à l’horizon… On a parfois le sentiment de lire un western flamand, avec ces cavaliers et soldats de toutes nationalités qui envahissent la rue principale, l’estaminet où l’on croise des femmes de mauvaise vie et les exécutions continuelles de déserteurs aux abords de la ville. L’écriture, rude, est celle du premier Céline, mêlant langage populaire et argot militaire, même si le romancier nous ménage quelques échappées campagnardes bucoliques – on a même droit à une partie de pêche à la ligne, comme échappée de Maupassant.

Le sexe selon Céline

« Paradoxalement, la force de Guerre, c’est sa brièveté. Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit sont de grosses machines romanesques. Ici, tout est concentré en 150 pages et ce qui frappe, c’est l’omniprésence de la mort et du sexe », observe Pascal Fouché. Guerre, c’est « Eros et Thanatos » à Hazebrouck. « Notre grand maître actuellement à tous, c’est Freud ! », proclamait d’ailleurs le Céline des années 1930. Mais le sexe selon Céline a peu à voir avec les subtiles analyses du maître viennois. Et même pour qui serait familier des outrances langagières du Céline d’avant-guerre, Guerre dépasse, par sa crudité, tout ce que l’on avait lu de lui. Le souteneur Cascade, en particulier, pourrait bien heurter les oreilles de la génération #metoo : « Dis encore un mot saloperie que je te carabosse ta putain de gueule de carafe ! », lance-t-il à sa « grognasse » Angèle, avant de l’inviter à aller « se faire tasser par ses nègres ». Un très utile « lexique de la langue populaire » placé en fin d’ouvrage nous rappelle, si besoin, que « tasser » signifie « sodomiser »… « Guerre est écrit au moment où la danseuse Elizabeth Craig, à qui Voyage au bout de la nuit était dédié, quitte définitivement Céline : est-ce cette rupture qui a déclenché ce flot de lubricités ? », s’interroge Pascal Fouché.

Une saisissante scène de Guerre résume à elle seule toute l’œuvre du romancier : Ferdinand et ses parents sont invités à déjeuner chez un notable de Peurdu-sur-la-Lys, M. Harnache. Et tandis que les convives sirotent confortablement un cognac, sous leurs fenêtres défilent de pauvres soldats en route pour la grande boucherie. Les puissants contre les faibles, les riches contre les pauvres, les planqués contre les sacrifiés : tel sera le leitmotiv de toute l’œuvre célinienne à venir, de ses délires antisémites jusqu’à sa fameuse « trilogie allemande » d’après-guerre. Un leitmotiv que l’on pourrait, bravant l’anachronisme, qualifier de très actuel.

Bien sûr, comme toujours avec Céline, la base du récit est totalement autobiographique : l’écrivain a bien été blessé au bras, le 27 octobre 1914, à Poelkapelle ; il a bien été soigné à l’Institution Saint-Jacques, à Hazebrouck, de fin octobre à fin novembre ; il a bien subi des hallucinations auditives tout au long de sa vie. Mais, comme toujours avec Céline également, la fiction va sublimer la réalité. Guerre semble ainsi accréditer l’une des légendes les plus tenaces entourant l’auteur de Voyage au bout de la nuit : il aurait été grièvement blessé à la tête sur le front, ce qui aurait nécessité une trépanation. Une légende pourtant démentie par ses nombreux biographes. Il n’empêche, tout au long de Guerre, Ferdinand se promène avec « une balle au fond de l’oreille »…

Autre légende au cœur du roman : la liaison que Louis-Ferdinand Céline aurait entretenue durant sa convalescence de l’automne 1914 avec une très convenable infirmière d’Hazebrouck, Alice David. Une rumeur a même évoqué un enfant issu de cette aventure. Dans Guerre, Ferdinand a bien une relation avec Mlle L’Espinasse, la « branleuse » d’agonisants, mais on n’y trouve aucun indice relatif à une éventuelle descendance. En revanche, comme dans la « vraie vie » de Céline, le héros du roman, au terme de sa convalescence, s’embarque pour Londres, ce que fit en effet l’écrivain, en 1915.

On retrouvera donc la suite des aventures de Ferdinand dans un nouvel inédit, à paraître chez Gallimard à l’automne, tout simplement intitulé Londres. Les quelques privilégiés ayant pu jeter un œil sur le manuscrit évoquent un roman échevelé du niveau de Guerre. Dans le même temps paraîtra l’intégralité de La Volonté du roi Krogold, une légende celtique dont on ne connaissait que quelques passages distillés dans Mort à crédit. Et, dès 2023, devraient paraître Casse-pipe, version complète, ainsi qu’une refonte du tome III des romans de Louis-Ferdinand Céline dans « La Pléiade ». Ce n’est plus un miracle. C’est une pluie de miracles.

Signalons l’exposition « Céline, les manuscrits retrouvés », à la galerie Gallimard, 30, rue de l’Université, Paris 7e, du 6 mai au 16 juillet.

Jérôme Dupuis


Son "Voyage au bout de la nuit" est considéré comme un chef d'oeuvre. Céline est aussi quasiment indépassable comme écrivain opérant dans la catégorie des invectives antisémites ordurières (https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis-Fer ... %C3%A9line).
Note de lecture de Trotsky (1933) : https://www.marxists.org/francais/trots ... 330510.htm
L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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Re: Parution de "Guerre" de L.F. Céline

Message par artza » 10 Mai 2022, 07:22

J'ai du mal avec Céline pas seulement à cause de son antisémitisme de malade mais ces éructations permanentes et sa langue "populaire" ? Trop travaillée pour ça.
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Re: Parution de "Guerre" de L.F. Céline

Message par Gayraud de Mazars » 20 Mai 2022, 12:17

Salut camarades,

« Céline n’écrira plus d’autre livre où éclatent une telle aversion du mensonge et une telle méfiance de la vérité. Cette dissonance doit se résoudre. Ou l’artiste s’accommodera des ténèbres, ou il verra l’aurore » Léon Trotsky

Lu dans l'Anticapitaliste du 19 mai 2022...

https://lanticapitaliste.org/opinions/c ... and-celine

Mai 2022. Céline est de retour avec un roman inédit, sans doute écrit en 1934, qui se situe à mille lieux du Céline pamphlétaire antisémite le plus crasse. Guerre, qui éclaire le Voyage au bout de la nuit à propos de la grave blessure de l’auteur sur le front des Flandres en octobre 1914 et les semaines et mois qui s’ensuivirent, peut se lire sans connaitre l’œuvre de Céline et donner envie d’en savoir plus.

Un tout petit peu d’histoire

Léon Trotski, le 10 mai 1933, écrivait à propos de Voyage au bout de la nuit : « Même s’il estime, lui, Céline, qu’il ne sortira rien de bon de l’homme, l’intensité de son pessimisme comporte en soi son antidote. […] Le génie français a trouvé dans le roman une expression inégalée […] depuis le rire énorme de la joie de vivre jusqu’au désespoir et à la désolation, depuis l’aube éclatante jusqu’au bout de la nuit. Céline n’écrira plus d’autre livre où éclatent une telle aversion du mensonge et une telle méfiance de la vérité. Cette dissonance doit se résoudre. Ou l’artiste s’accommodera des ténèbres, ou il verra l’aurore ». Céline ne verra jamais l’aurore mais s’enfoncera dans les ténèbres de l’antisémitisme et de la collaboration sans toutefois jamais perdre sa plume unique.

À sa parution en 1933, Voyage au bout de la nuit fit l’effet d’une bombe à fragmentation multiple (les thèmes, le style, le langage, etc.) dans le paysage littéraire mondial. Boycotté par les bien-pensants, le « Voyage » a connu un extraordinaire succès populaire à gauche. Mort à Crédit qui suivit renouvela encore le style de Céline. De ce point de vue, Guerre se révèle une œuvre de transition, le premier jet de ce qu’on appellera bientôt le style télégraphique ou automatique. La Seconde Guerre mondiale empêchera l’œuvre de sortir1.

Passèrent de longues années avant que l’avant-garde littéraire des USA, représentée par la « beat generation » ne ressuscite et remettre à la mode l’œuvre du proscrit de Meudon. Dès lors, dans toute bibliothèque de militant contestant l’ordre établi devait figurer le « Voyage » de Céline au côté de Littérature et Révolution de Léon Trotski. L’existence des pamphlets antisémites ne pouvant être occultés, l’œuvre de Céline fut bientôt reconsidérée par les lecteurEs qui se divisèrent et la notoriété de Céline (décédé depuis longtemps) en pâtit largement. Alors que ­penser de Guerre ?

Un nouveau coup de poing dans la gueule de la bien-pensance

Le roman suit la survie miraculeuse de l’auteur en octobre 1914. Laissé pour mort sur le champ de bataille, il parvient à rejoindre des troupes anglaises et est expédié à l’hôpital de « Peurdu-sur-la-Lys »2 où, pendant plusieurs semaines, le sordide, le tragique et le comique vont s’entremêler dans un récit alerte aux trouvailles magiques avec « les canons qui bouffent les vitres » ou « la rivière qui coule de la lune » alors que c’est une rage sauvage pleine de violence qui s’exprime tout au long des 175 pages. Rage symbolisée par le boucan qui n’en finit pas de résonner dans l’oreille blessée de l’auteur, par les généraux d’opérette qui viennent interroger les malades à la recherche de déserteurs à fusiller pour l’exemple et ils en trouvent, coupables ou pas. Céline retranscrit sa haine en utilisant un vocabulaire à la construction apocalyptique. À la suite de la visite de ses parents à l’hôpital, il écrit même : « Jamais j’ai vu ou entendu quelque chose d’aussi dégueulasse que mon père et ma mère ».

Dans un contexte où la mort rôde, le sexe se déchaine sur fond de voyeurisme, de prostitution à tous les étages, d’infirmières excitées par la proximité de la mort. Dans le bar du village, c’est la grande débauche sexuelle mais c’est bien une prostituée qui va sortir Céline de l’enfer en lui procurant un billet pour Londres.

Tout le roman est ponctué de mots orduriers3, d’argot de caniveau ou militaire. Un vrai charnier de la langue de Molière illuminé par des éclairs de tendresse envers cette même humanité. Du pur et du grand Céline et le meilleur roman de l’année en cours.

1.Nous ne raconterons pas ici la rocambolesque histoire de la réapparition des près de 5 324 feuillets disparus de la maison de Céline à Paris lors de sa fuite en 1944 pour éviter le peloton d’exécution que lui réservait à juste titre les FTP/FFI pour sa collaboration immonde avec les nazis. En tout cas, après Guerre, c’est un autre grand roman de Céline qui nous est promis, Londres, pour début 2023, avant l’intégrale reconstituée du chef d’œuvre Casse-Pipe.
2.Nom d’emprunt : il s’agit en fait d’Hazebroucke.
3.On trouvera en fin d’ouvrage un précieux lexique de la langue populaire, argotique et militaire.


Fraternellement,
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Re: Parution de "Guerre" de L.F. Céline

Message par Gayraud de Mazars » 01 Juil 2022, 15:49

Salut camarades,

Avant la publication de "Guerre" mon camarade et ami de La Riposte Eric Jouen avait écrit un article en 2015 sur Céline !

Louis-Ferdinand Céline
5 janvier 2015
par Eric Jouen PCF Barentin/La Riposte

https://www.lariposte.org/2015/01/louis ... nd-celine/

L ouis Ferdinand Céline est entré dans la grande littérature comme d’autres pénètrent dans leur propre maison. Homme mûr, muni de la vaste provision d’observations du médecin et de l’artiste, avec une souveraine indifférence à l’égard de l’académisme, avec un sens exceptionnel de la vie et de la langue, Céline a écrit un livre qui demeurera, même s’il en écrit d’autres et qui soient au niveau de celui-ci. Voyage au bout de la Nuit, roman du pessimisme, a été dicté par l’effroi devant la vie et par la lassitude qu’elle occasionne plus que par la révolte. Une révolte active est liée à l’espoir. Dans le livre de Céline, il n’y a pas d’espoir.[…]

Céline ne se propose aucunement la mise en accusation des conditions sociales en France.

Il est vrai qu’au passage il ne ménage ni le clergé, ni les généraux, ni les ministres, ni même le président de la République. Mais son récit se déroule toujours très au-dessous du niveau des classes dirigeantes, parmi les petites gens, fonctionnaires, étudiants, commerçants, artisans et concierges ; de plus, par deux fois, il se transporte hors des frontières de la France. Il constate que la structure sociale actuelle est aussi mauvaise que n’importe quelle autre, passée ou future. Dans l’ensemble, Céline est mécontent des gens et de leurs actions.

Le roman est pensé et réalisé comme un panorama de l’absurdité de la vie, de ses cruautés, de ses heurts, de ses mensonges, sans issue ni lueur d’espoir. […]De chapitre en chapitre, de page en page, des fragments de vie s’assemblent en une absurdité sale, sanglante et cauchemardesque. Une vue passive du monde avec une sensibilité à fleur de peau, sans aspiration vers l’avenir. C’est là le fondement psychologique du désespoir – un désespoir sincère qui se débat dans son propre cynisme.

Céline est un moraliste. À l’aide de procédés artistiques, il pollue pas à pas tout ce qui, habituellement, jouit de la plus haute considération : les valeurs sociales bien établies, depuis le patriotisme jusqu’aux relations personnelles et à l’amour. La patrie est en danger ? « La porte n’est pas bien grande quand brûle la maison du propriétaire… de toute façon, il faudra payer. » II n’a pas besoin de critères historiques. La guerre de Danton n’est pas plus noble que celle de Poincaré : dans les deux cas, la « dette du patriotisme » a été payée avec du sang. L’amour est empoisonné par l’intérêt et la vanité. Tous les aspects de l’idéalisme ne sont que « des instincts mesquins revêtus de grands mots ». Même l’image de la mère ne trouve pas grâce : lors de l’entrevue avec le fils blessé, elle « pleurait comme une chienne à qui l’on a rendu ses petits, mais elle était moins qu’une chienne car elle avait cru aux mots qu’on lui avait dits pour lui prendre son fils ».

Le style de Céline est subordonné à sa perception du monde.

À travers ce style rapide qui semblerait négligé, incorrect, passionné, vit, jaillit et palpite la réelle richesse de la culture française, l’expérience affective et intellectuelle d’une grande nation dans toute sa richesse et ses plus fines nuances. Et, en même temps, Céline écrit comme s’il était le premier à se colleter avec le langage. L’artiste secoue de fond en comble le vocabulaire de la littérature française. Comme s’envole la balle, tombent les tournures usées. Par contre les mots proscrits par l’esthétique académique ou la morale se révèlent irremplaçables pour exprimer la vie dans sa grossièreté et sa bassesse. Les termes érotiques ne servent qu’à flétrir l’érotisme ; Céline les utilise au même titre que les mots qui désignent les fonctions physiologiques non reconnues par l’art.

[…] Il dénude les racines. Soulevant les voiles superficiels de la décence, il découvre la boue et le sang. Dans son sinistre panorama, le meurtre pour un maigre profit perd son caractère exceptionnel : il est aussi inséparable de la mécanique quotidienne de la vie, mue par le profit et la cupidité, que l’affaire Oustric l’est de la mécanique plus élevée des finances modernes. Céline montre ce qui est. Et c’est pourquoi il a l’air d’un révolutionnaire. Mais Céline n’est pas un révolutionnaire et ne veut pas l’être. Il ne vise pas le but, pour lui chimérique, de reconstruire la société. Il veut seulement arracher le prestige qui entoure tout ce qui l’effraie et le tourmente. Pour soulager sa conscience devant les affres de la vie, il fallut, à ce médecin des pauvres, de nouvelles ordonnances stylistiques. Il s’est révélé un révolutionnaire du roman. Et telle est en général la condition du mouvement de l’art : le heurt de tendances contradictoires.

Non seulement s’usent les partis au pouvoir, mais également les écoles artistiques. Les procédés de la création s’épuisent et cessent de heurter les sentiments de l’homme : c’est le signe le plus certain que l’école est mûre pour le cimetière des possibilités taries, c’est-à-dire pour l’Académie. La création vivante ne peut aller de l’avant sans se détourner de la tradition officielle, des idées et sentiments canonisés, des images et tournures enduits de la laque de l’habitude. Chaque nouvelle orientation cherche une liaison plus directe et plus sincère entre les mots et les perceptions. La lutte contre la simulation dans l’art se transforme toujours plus ou moins en lutte contre le mensonge des rapports sociaux. Car il est évident que si l’art perd le sens de l’hypocrisie sociale, il tombe inévitablement dans la préciosité.

Plus une tradition culturelle nationale est riche et complexe, plus brutale sera la rupture.

La force de Céline réside dans le fait qu’avec une tension extrême il rejette tous les canons, transgresse toutes les conventions et, non content de déshabiller la vie, il lui arrache la peau. D’où l’accusation de diffamation. Mais il se fait, précisément, que, tout en niant violemment la tradition nationale, Céline est profondément national. Comme les antimilitaristes d’avant-guerre, qui étaient le plus souvent des patriotes désespérés, Céline, français jusqu’à la moelle des os, recule devant les masques officiels de la IIIème république. Le « célinisme » est un antipoincarisme moral et artistique. En cela résident sa force, mais également ses limites.[…]

Cela ne signifie-t-il pas qu’il existe dans l’homme quelque chose qui lui permet de s’élever au-dessus de lui-même ? Si Céline se détourne de la grandeur d’âme et de l’héroïsme, des grands desseins et des espoirs, de tout ce qui fait sortir l’homme de la nuit profonde de son moi renfermé, c’est pour avoir vu servir, aux autels du faux altruisme, tant de prêtres grassement payés. Impitoyable vis-à-vis de soi, le moraliste s’écarte de son propre reflet dans le miroir, brise la glace et se coupe la main. Une telle lutte épuise et ne débouche sur aucune perspective. Le désespoir mène à la résignation. La réconciliation ouvre les portes de l’Académie. Et plus d’une fois, ceux qui sapèrent les conventions littéraires terminèrent leur carrière sous la Coupole.

Dans la musique du livre, il y a de significatives dissonances. En rejetant non seulement le réel mais aussi ce qui pourrait s’y substituer, l’artiste soutient l’ordre existant. Dans cette mesure, qu’il le veuille ou non, Céline est l’allié de Poincaré. Mais dévoilant le mensonge, il suggère la nécessité d’un avenir plus harmonieux. Même s’il estime, lui, Céline, qu’il ne sortira rien de bon de l’homme, l’intensité de son pessimisme comporte en soi son antidote.

Céline, tel qu’il est, procède de la réalité française et du roman français. Il n’a pas à en rougir. Le génie français a trouvé dans le roman une expression inégalée. Parlant de Rabelais, lui aussi médecin, une magnifique dynastie de maîtres de la prose épique s’est ramifiée durant quatre siècles, depuis le rire énorme de la joie de vivre jusqu’au désespoir et à la désolation, depuis l’aube éclatante jusqu’au bout de la nuit. Céline n’écrira plus d’autre livre où éclatent une telle aversion du mensonge et une telle méfiance de la vérité. Cette dissonance doit se résoudre. Ou l’artiste s’accommodera des ténèbres, ou il verra l’aurore.


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Re: Parution de "Guerre" de L.F. Céline

Message par com_71 » 01 Juil 2022, 16:44

C'est un article de Trotsky, pas de Eric Jouen !
https://www.marxists.org/francais/trots ... 330510.htm
L’intérêt ne pense pas, il calcule. Les motifs sont ses chiffres. K. Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois » 1842.
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Re: Parution de "Guerre" de L.F. Céline

Message par Gayraud de Mazars » 01 Juil 2022, 16:49

Salut camarade Com !

Quelle bourde, aussi je ne comprenais pas, désolé de l'erreur, merci du rattrapage, il faudra que l'on rectifie bien sûr, sur le site ! ;)

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Re: Parution de "Guerre" de L.F. Céline

Message par Cyrano » 01 Juil 2022, 17:40

«L ouis Ferdinand Céline est entré dans la grande littérature comme d’autres pénètrent dans leur propre maison. »
Cette phrase de Léon Trotsky est célèbre et est souvent citée lorsque on entend causer du Voyage au bout de la nuit.

Dans la grande littérature. Je me souviens que lorsque j'avais terminé la dernière page du Voyage, vite, j'avais recommencé derechef à la première page : Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. Je m'en souviens comme si c'était hier, c'était l'été 1967, et je conserve religieusement l'exemplaire de l'édition Livre de poche - avec sa gouache de Fontanarosa, je crois.
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